LXXXVIII
A ÏICSSIEDK ..., A. LONDRES.
Paris, le 9 avril 1823.
Monsieur,
Ma revue d'aujourd'hui commencera par :
Helation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentx-, en 1791 ; un volume in-S".
Cinq mille exemplaires de cet étonnant ouvrage ont été vendus en dix jours de temps. Il paraît qu'un bonapartiste le flt imprimer en 1815, pendant les Cent-Jours, pour jouer un tour à l'auteur. A la seconde Restauration tous les exemplaires disparurent; on m'en offrit un à un prix fort élevé en 1816; on me donna un échanlillun de ces Mémoires en deux pages; je crus cela une fraude pieuse des bonapartistes pour déconsidérer le King. M. Baudoin, imprimeur libéral, obtint par hasard, il y a six mois, de voir un manuscrit de ce voijage, corrigé de la main de l'illustre auteur; il songea dès lors à l'imprimer. Mais on lui fit craindre un procès sans pitié de la part du tribunal de police correctionnelle.
Voyant ce qui se passe depuis trois mois, M. Baudoin a peuré qu'il pourrait naître telle circonstance qui rendi'ail sans danger la publication da Voyage à Coblentz, il l'a imprimé. Il en était là
LETTRES A SES AÎIIS. 2S9
quand quelqu'un, se fondanl sur la vaniîc bien connue des auteurs, lui a donné le conseil hardi de liiire hommage de son édition à l'auguste personnage. Ce personnage a élé exlrêmenienl irrite, mais seulement de huit ou dix fautes d'impression qui s'étaient glissées dans l'édition. M. Baudoin, comprenant que si l'ouvrage pouvait être annoncé par les journaux il s'en vendrait plusieurs milliers d'exemplaires, en a fait sur-le-champ une nouvelle édition, que le King a crue la première et dont il a corrigé les épreuves.
Il passe pour constant que l'auguste personnage a dit à madame la duchesse de Berry, en lui donnant un exemplaire de ce voyage : « Ma nièce, voici un ouvrage duquel mes amis me disent que l'auteur ne devra pas regretter limpression. » Ce sont les propres paroles ; on les a retenues parce qu'elles donnent une juste idée du style entortillé de l'auteur.
Je ne sais si, hors de Paris et des convenances que la société de ce pays impose aux grands personnages, vous pourrez sentir l'immense ridicule de ce petit ouvrage. Vous le trouverez vide seulement; nous, nous le trouvons ridicule sous mille rapports. D'abord, il est écrit d'un style de femme de chambre, comme disait Voltaire, en parlant de l'ouvrage du roi Charles IX sur la chasse. On a compîé que le mot bien est répété jusqu'à six fois dans la même phrase. 11 y a des solécism.es que le proie du plus mince journal prendrait sur lui de corriger dans un article de sa feuille périodique ; par exemple :
« Je commence à être un peu lourd pour monter et descendre facilement de cabriolet. »
On ne peut pas dire : monter de cabriolet. Un enfant dirait, en voyant une telle phrase, il faut : pour monter en cabriolet et en descendre.
La réputation d'un excellent écrivain, qu'avait l'illustre auteur, disparaît entièrement étouffée sous un nombre étonnant de phrases niaises ou même fautives. Ce qui est plus triste, c'est que tout l'esprit qu'on accordait au même poriomiage disparaît en même temps. M. de Talleyrand a dit : « C'est le voyage d'Arlequin, manger et avoir peur, avoir peur et manger. » La sensation produite par l'appariiiou intempestive de
il40 ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
ce volume a éio si forle, qu'elle a fait diversion totale à la guerre; cet effet est si fort, qu'il s'élève jusqu'à riniporlauce politique.
Le King a dit : « M. de Buonaparte (c'est toujours ainsi qu'il rappelle) a fait paraître des Mémoires par l'entremise de son clianibcllan Las Cases, j'ai élé bien aise de montrer que je pou • vais écrire les miens moi-même. »
Tous les frères de Napoléon ont écrit, et tous ont mieux écrit que Louis XVIil.
Un autre ouvrage qui a fait presque autant de sensation que le Voyage à Coblentx-, ce sont les :
Mémoires d'une jeune Grecque, par madame Alexandre Panam.
Un jiriuce souverain d'Allemagne, M. le duc régnant de Saxe- Cobourg, a eu, envers celle jeune Marseillaise qu'il a enlevée à l'âge de quatorze ans, des procédés qui font renlretien de tout Paris. Il lui a écrit des lettres d'une orlhograplie à mourir de rire. Mais ces dcu:^ petits volumes commencent par une lettre du maréchal prince de Ligne, qui a un succès fou. Cette lettre est digne de Vollaire; c'est un coup d'oeil rapide sur l'histoire des cours, depuis Cyrus et lléliogabale jusqu'à Louis XV et madame de Pompadour. Je ne vous entretiens pas plus au long de ce livre singidicr. qui probablement est déjà traduit en anglais. Jai acheté n)on exemplaire chez madame Panam elle-même (rue Louis-le-Grand, n° 21). C'est encore une fort belle femme; elle est presque aussi pauvre que belle. J'ai vu le charmant enfant de Son Altesse Sérénissime. Trois ou quatre ambassadeurs d'Allemagne agissaient depuis six mois auprès de la police de France pour empêcher l'impression de ces curieux mémoires en France. Madame Panam a eu la bonne idée de faire lire aux chefs de la police française la lettre du maréchal prince de Ligne; comme ils sont gens d'esprit avant d'être agents de police, ils ont laissé faire l'impression. Il paraît que cette dame Panam a beaucoup d'esprit; elle écrit avec une grâce infinie et avec originalité. Heureux les princes de pouvoir avoir de telles maîtresses!
Un libraire a acquis ces jours ci les lettres originales du King à M. d'Avaray. Il a voulu les imprimer; il est allé chez les mi-
nîstres, quî, témoins du succès de scandale obtenu par le livré du King, ont dit au libraire : a Gardez-vous d'imprimer. » Lf libraire, qui se connaît en vaBité d'auteur, a trouvé le moyei. de pénétrer jusqu'au King; il a exposé son projet.
« Imprimez, imprimez tant que vous voudrez, à vos risques et périls; tant pis pour vous si le public trouve ces lettres sans intérêt. »
Telle a été la réponse du King. On dit que ces lettres contiennent des naïvetés d'une bien autre force que le Voyage à Bruxelles; elles paraîtront sous peu de jours.
A propos de ce voyage, MM. de Virieu et de Levis vont imprimer leurs justifications. M. de Virieu est le personnage qui refusa d'accompagner le King, et que ce prince se fait un mérite de ne pas nommer.
M. le duc de Levis avait une charge auprès du prince qui :, imprimé : « Heureusement M. de Levis donnasa démission. » Ces». contre cet adverbe heureusement que M. le duc de Levis va fairun mémoire.
Madame de Balbi, la femme de France qui a peut-être le plus d'esprit, et qui fut longtemps amie du King, a aussi des lettres impayables à publier ; tous les libraires de Paris sont à sa porte.
Le faubourg Saint-Germain est d'une colère outrée contre un Ring qui, de gaieté de cœur, vient déconsidérer l'ancien régime.