LX XXVII
Paris, le 6 mars 1323.
M. de Lamartine, que vous avez vu en Angleterre, attaché à l'ambassade de M. de Chateaubriand, passe aujourdhui pour le premier de nos poêles. Il a un nouveau volume de poésies sous presse, et, dans ce temps où la politique seule inspire de l'intérêt, un libraire n'en a pas moins offert vingt-cinq mille francs à M. de Lamartine pour le nouveau volume de ses œuvres, ayant pour titre : Poésies, 1 vol. in-S».
Ce jeune poêle est fort intéressant. C'est par erreur, je vous le répète, que VEdinbiirg-Ilevieiu a dit, dans son dernier numéro, que M. de Lamartine était le poêle du parti ullra; ce poste lucratif est occupé par d'autres. M. de Lamartine a, au contraire, été persécuté par M. de Chateaubriand, un peu jaloux peut-être du talent original de son jeune secrétaire. J'ai lu plusieurs des pièces qui composent le nouveau volume de M. de Lamartine. C'est toujours une imitation du ton de lord Byron. Seulement le poète français, quoique né d'une famille noble des environs de Màcon , ne l'ait pas paraître l'orgueil et la misanthropie aristocratique du nohleman anglais. La sensibililé de M. de Lamartine est, au contraire, douce et profonde.
La touche de ses vers rappelle à tous moments ses aventures de Naples. Ces aventures louchantes ne sont un mystère pour personne ici ; mais il serait peu délicat de les imprimer. Elles ont plongé M. de Lamartine dans une mélancolie profonde, et lui ont donné son talent. Au contraire de nos autres jjoëlcs français, il a quelque chose à dire. Il peut dire des peines du cœur ce que Boileau disait des ridicules de la société :
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
Œuvres complètes de Regnard , 6 vol. in-8°. Cette superbe édition, dit rédileur, a été faite pour les Russes et les Anglais, qui viennent à Paris enlever des éditions enlicrL'S de nos auteurs français. L'année dciiiièie on a fait pareille édition de Voltaire, imprimée à dois mille exemplaires, dont il n'est pas resté trois exemplaires à Paris. En ce sens, la France aura beaucoup contribué à civiliser la l'.ussie.
La nouvelle édition de Regnard, de M. Crapelct, est remarquable^ en ce qu'elle donne une foule de farces, charmantes de gaiCté, que Regnard, un des hommes les plus heureux et les plus gaiS de son temps, faisait au courant de la plume, sans corriger, ^omnie j'écris ceci. Ces farces cbarm;mtes furent jouées sur le llK'àlre de la Foire, de 1688 à 169G. Je vous recommande les farces intitulées : le Divorce, les Chinois, la Foire Saint Germain, les Filles errantes, VHomme à bonnes fortunes. Seulement, n'allez [tas vous armer de votre raison pour juger ces folies. Dans un de ces moments où vous sentez quelques petites dispositions à la gaieté, prenez les tomes V et VI de celte nouvelle édition de Regnard, et je vous réponds que bientôt vous rirez aux éclats. Cela est plus gai que Molière. C'est une satire moins amère, moins sensée, et partant plus gaie que les comédies de 3Iolière. Regnard ridiculise \es jaloux, les amants passionnés, les gens de loi fripons; en un mot, il s'adresse aux classes éternelles et nécessaires de la société, et non pas, comme Molière, dans le Misanthrope , aux classes crée'es par le gouvernement et les mœurs de Louis XIV.
M. Auger, qui donnait ici une superbe édition de Jlolière, vient de l'arrêter; il a peur du courroux d'une Société célèbre, que Pascal a attaquée dans ses Lettres provinciales, cl qui renaît de ses cendres.
Adelchi, tragédie de M. Alexandre Manzoni; Milan, un volume. Depuis trois ans que le pauvre Pellico est en prison au Spielherg, M. Manzoni est resté le premier poêle tragique de l'Italie. L'inconvénient de son talent, c'est qu'il aime trop à faire de beaux vers. Son dialogue n'est pas rapide, ses personnages ont l'air arrêtés par le soin et le plaisir de bien parler; cela empêrbe qu'il ne soit un poêle romantique; c'est un poêle me%%o termine,
entre les romantiques el les classiques, mais plus près des derniers, si ce n'est par sa théorie, au moins par sa pratique.
Probablement vous ne vous douiez pas, en Angleterre, de la grande dispute du romantique contre le classique, qui occupe les lillcratcurs de France, et surtout ceux d'Italie. Il s'agit de savoir si, pour faire des tragédies intéressantes en 1823, les auteurs français doivent suivre les errements de Racine ou ceux de Sbakspeare. L'Académie française a pris la résolution de ne jamais admettre dans son sein tout bomnie de lettres qui se serait souillé de Thérésie du romanticisme. Celle grande colère a été fort utile aux romantiques. Le caractère principal de la nation française est la méfiance ; il suffit qu'une doctrine soit protégée par le gouvernement ou les gens en place, pour devenir suspecte au public. Les Français ont envie de voir sur leur théâtre les tragédies historiques de la Mort de Ilenriîll , de VAssassinat du duc de Bûiirgogne au pont deBIontereau. Ce qu'on goûte le plus dans Sbakspeare, en France, ce sont les tragédies historiques de Henri VI et de Richard IIl. La nation française veut revoir et rejuger ses annales; elle aurait du plaisir à les voir se dérouler sous ses yeux. Or cela est impossible en employant le vers alexandrin français, qui, dit la Harpe, n'admet que le tiers des mois de la langue. Ce vers fut créé par Racine à Tusage de !a cour dédaigneuse de Louis XIV. Le vers simple du vieux Corneille conviendrait mieux à la tragédie historique, mais il serait sifflé aujourd'hui, comme man- (juant de dignité. La protection que le gouvernement et l'Académie française donnent au genre classique avancera de dix ans le triomphe des romantiques. M. de Jouy a fait faire un grand pas au théâtre français, par sa tragédie de Sylla. Cet auteur n'a nul génie, mais il est impossible d'avoir plus d'esprit. Il a vu que le public était ennuyé de Vamour fade peint par Racine dans Hippolyte, dans Bajazet, dans Xipharès, et, au lieu d'amour, il a copié le songe terrible de Richard III dans Sylla. Les vers de citte tragédie ne sont que de la prose rimée; il n'y a qu'un pas de tels vers à la prose énergique. Les vers anglais pouvenl tout dire ; gardez-vous de juger de nos vers alexandrins par les voues.
Vous avez maintenant une idée de la dispute qui agite les liltéraiures italienne et française. Le style de la brocliure intitulée Racine et Sliakspeare, pamphlet de suivante pages, est trop tranchant. L'auteur n'a pas eu l'art de paraître un peu plus douter de sa thèse ; il a manqué d'adresse, il a atiaquê trop de frout les classiques.
OEiivres complètes de Cabanis, membre de l'Institut, du Sénat conservateur, etc. ; sept volumes in 8°,
L'on n'a aucune estime en France pour la philosophie écossaise de Dugald Stewari*; on la trouve nébuleuse et inconcluxinte. Comme le mépris entre les nations est toujours réciproque, je pense que Cabanis, l'un des fondateurs de la philosophie française, ne doit être guère estimé en Angleterre J"ai remaïqué que jamais VEdinburg-Revieiu n'a parlé des ouvrages de M. le comte de Tracy, si populaires en France. Napoléon avait défendu à ses journaux de parler, en bien ou en mal, des œuvres de MM. Cabanis et de Tracy, et il les fit tancer vertement à l'Académie française par M. de Ségur, son grand chambellan, lequel reçut à l'Académie française M. de Tracy, qui y remplaça Cabanis. Ces deux sénateurs faisaient partie d'une opposition de dix membres qui irritait fort l'Empereur.
Des sept volumes des œuvres de ce graud philosophe, cinq sont fort ennuyeux, ce sont de purs ouvrages de médecine. Deux volumes renferment le chef-d'œuvre de Cabanis : les Rapports du physique et du moral de l'homme. Cet ouvrage, l'Idéologie de M. le comte de Tracy et son Commentaire sur VEsprit des lois de Montesquieu, forment les bases de l'éducation actuelle des Français. La méfiance, qui est extrême et universelle en France, fait que plus le gouvernement proscrit ces livres, plus les éditions s'en multiplient.
Jonrnald'un voyage autour du monde, pendant les années 181G, 1817, 1818, 1819, par M. Camille de Roquefeuil ; deux volumes.
On aime les voyages, ils reposent l'esprit des discussions. Je trouve que celui-ci repose un peu trop l'esprit. L'auteur a voyagé, mais il n'a pas porté avec lui des yeux philosophiques pour voir
* Ké en 1755, mort en 1828,
ee qui intéresse aujoiuci hui. auus vouiuiia couaaîlre rhoiiime, nous voulons connaître les mœurs des sauvages, étudier leurs passions, reconnaître chez Tliabitant du désert le germe des penchants qui, développés, agitent les salons de Paris. C'est ce qne j'ai cherché vainement dans le livre qui est devant moi. Un bon traité de l'Uomme sauvage et de tes passions aurait un succès fou en France; mais il faudrait des faits et des conséquences bien tirées de ces (idts. Les meilleurs voyageurs, y conij)risM. dellnmbold!, nous donnent trop souvent des déclamations plus ou moins pompeuses ; nous voudrions la vc'rilc dans toute sa simplicité. A-t-on assez d'esprit à Philadelpliie pour envoyer à TEurope le livre qu'elle demande sur l'homme snivage?
Cathédrales françaises, par M. Chappuy, ancien élève de rÉcole polytechnique; trente-six livraisons.
Quand, en France, nous voyons le titre d'élève de l'École polytechnique accolé au nom d'un auteur, nous nous attendons à trouver un ouvrage de mérite. Les cathédrales françaises présentent des chefs-d'œuvre du genre gothique. Celle de Paris est peu remarquable, mais le Munster de Strasbourg est au nombre des monuments les plus frappants que j'aie vus. J'ai trouvé dans ce temple sombre la terreur.
Voilà quelle doit être l'expression d'un temple chrétien. Le pécheur qui y entre en passant pour se distraire doit en sortir le cœur navre, avec la peur de l'enfer. Saint-Pierre de Rome ne donne point cette sensation; il est trop magnifique, trop riche, trop gai.
Lettres de Saint-James; troisième volume.
L'auteur inconnu de cet ouvrage est le meilleur politique qui imprime sur l'époque actuelle. Son style est obscur; peut-être la position personnelle de cet auteur lui fait-elle une loi de parler en énigmes. Quelques personnes ont cru que cet auteur genevois avait des relations avec M. Canniug. Quoi qu'il en soit, ce troisième volume des Lettres de Saint-James va servir pendant trois mois de magasin à pensées à nos journalistes. La Russie est forte parce que le gouvernement gouverne dans le sens du peuple; voilà la maxime fondamentale de celte troisième parlie; l'auteur ne le dit pas seulement, il le prouve.
Toul le inoiidc a lu le Voyage en Suisse de M. Siinond, égalcnicut auteur d'un Voyage en Angleterre. M. Siinoud n'est pas brillant, mais il est judicieux. Et, ce que le peuple lisant demande au dix-neuvième siècle, ce sont des idées sur lesquelles il puisse compter.
Le public a refusé de lire les Lettres sur la Suisse de M. Raoul- Rochelle, parce que c'est le manifeste des idées d'un parti, à propos de la Suisse.