A GRENOBLE
Smoleiisk, le 19 août 1S12.
Linccndic nous parut un si beau spectacle que, quoiqu'il fût sept heures, malgré la crainte de manquer le dîner (chose unique dans une telle ville), et celle des obus que les Paisses lançaient, à travers les flammes, sur les Français qui pouvaient être sur le bord du Coryslhcne (le Dnieper), nous descendîmes parla porte qui se trouve près la jolie chapelle; un obus venait d'y éclater, tout fumait encore. Nous fîmes en courant bravement une vingtaine de pas; nous traversâmes le fleuve sur un pont que le général Kirgener faisait construire en toute hâte. Nous allâmes tout à fait au bord de l'incendie, où nous trouvâmes beaucoup de chiens et quelques chevaux chassés de la ville par l'embrasement général.
Nous étions à nous pénétrer d'un spectacle si rare, quand M... fut abordé par un chef de bataillon, qu'il ne connaissait que pour lui avoir succédé dans un logement à Rostock. Ce brave homme nous raconta au long ses batailles du matin et de la veille, et ensuite loua à l'infini une douzaine de dames de Rostock, qu'il nous nomma; mais il en loua une beaucoup plus que les autres. La crainte d'interrompre un homme si pénétré de son sujet et l'envie de rire nous retinrent auprès de lui jusqu'à dix heures, au moment où les boulets recommencèrenl de plus belle.
Nous déplorions la perte du dincr, et je convenais avei M...
qu'il entrerait le premier pour essuyer la réprimande que nous méritions de la part de M. D..,, quand nous aperçûmes dans la liante ville une clarté extraordinaire.
Nous approchons, nous trouvons toutes nos calèches au milieu de la rue, huit grandes maisons voisines de la nôtre jetant aussi des flammes à soixante pieds de hauteur et couvrant de charbons ardents, larges comme la main, la maison qui était à nous depuis quelques heures; nous en fîmes percer le toit en cinq où six endroits et nous y plaçâmes, comme dans des chaires à prêcher, une demi- douzaine de grenadiers de la garde, armés de longues p( rches pour battre les étincelles et les faire tomber; ils firent très-bien leur office. M. D... prenait soin de tout. Activité, fatigue, tapage, jusquà minuit.
Le feu avait pris trois fois à notre maison, et nous l'avions éteint. Notre quartier général était dans la cour, doù, assis sur de la paille, nous' regardions les toits de la maison et des dépendances, indiquant par nos cris les points les plus chargés d'étincelles à nos grenadiers.
Nous étions là.. MM. D..., le comte Dumas, Besnard, Jacqueminot, le général Kirgener, tous tellement harassés, que nous nous endormions tout en nous parlant; le maître de la maison seul (M. D.. ) résistait au sommeil.
Enfin parut ce dîner si désiré; mais quelque appétit que nous eussions, n'ayant rien pris depuis dix heures du matin, il était très-plaisant de voir chacun s'endormir sur sa chaise, la fourchette à la main. Je crains bien que mon énorme histoire ne produise le même effet. Daignez me le pardonner, madame S et brûler ma lettre, parce que nous sommes convenus que le bulletin seul doit parler de l'armée.
Mademoiselle de Camelin reconnaîtra mon goût pour les journaux; mais, comme nous manquons tout à fait d'encre et qu'il faut la faire à chaque fois qu'on trempe la plume, c'est la première lettre que j'écris, et, quelque longue qu'elle soit, j'aurais encore bien des choses à dire. Daignez y voir du moins, m; dame, l'hommage de mon respectueux dévouement et rappeit •
' Plaisanterie ou passe-port.
mon respect à madame Nadot, mademoiselle de Camelm et la grande mademoiselle Pauline.
L'armée a encore poussé les Russes de quatre lieues ccîtc nuit; nous voilà à quatre-vingt-six lieues de Moscou.
A MONSIEUR F.... F...., A GRENOBLE. Smolensk, à rinalic-viiigts lieues de Moscou, 24 août 1S12.
J'ai reçu ta lettre en douze jours, quoiqu'elle ait fait lniit cents lieues, comme tout ce qui nous arrive de Paris. Tu es bien heureux et j'en suis content. Je n'ai plus d'idée de ce mien conseil que tu trouves bon. Serait-ce celui de counnencer de bonne heure à travailler à l'édition de Montesquieu et de marier l'idée de cet ouvrage à celle de ton bonheur?
Le mien n'est pas grand d'être ici. Comme l'homme change! Cette soif de voir que j'avais autrefois s'est tout à fait éteinte; depuis que j'ai vu Milan et l'Italie, tout ce que je vois me rebute par la grossièreté. Croirais-tu que, sans rien qui me touche plus qu'un autre, sans rien de personnel, je suis quelquefois sur le point de verser des larmes? Dans cet océan de barbarie, pas un son qui réponde à mon âme ! Tout est grossier, sale, puant au physique et au moral. Je n'ai eu un peu de plaisir qu'en me faisant faire de la musique sur un petit piano discord, par un être qui sent la musique comme moi la messe. L'ambition ne fait plus rien sur moi; le plus beau cordon ne me semblerait pas un dédommagement de la boue où je suis enfoncé. Je me figure les hauteurs que mon âme — (composant des ouvrages, entendant Cimarosa et aimant Angela, sous un beau climai), — que mon âme habite, comme des collines délicieuses; loin de ces collines, dans la plaine, sont des marais fétides; j'y suis plongé et rien au monde que la vue dune carte géographique ne me rappelle mes collines.
Croirais-tu que j'ai un vif plaisir à faire des affaires officielles qui ont rapport à l'Italie? J'en ai eu trois ou quatre qui, même finies, out occupé mon imagination comme un roman.
J4 Œl'VRES POSTHUMES DE STENDHAL.
J'ai éprouve une conlrariélc de détail dans le paysde Wiliin, à Doyardowiscoma (près de Rrasnoï), où j'ai rejoint quand ce pays n'était pas encore organisé. J'ai eu des peines physiques extrêmes. Pour arriver, j'ai laissé ma calèche derrière, et cette calèche ne rejoint point. Il est possible qu'elle ait été pillée, l'ourmoi, personnellement, ce ne serait qu'un demi-malheur, 4,000 fr. environ d'effets perdus et de l'incommodité; mais je portais des effels à tout le monde. Quel sot compliment à faire aux gens !
Ceci, cependant, n'influe pas sur la manière d'être que je t'ai exposée. Je vieillis. 11 dépend de moi d'être plus actif qu'aucune des personnes qui tout dans le bureau où j'écris, l'oreille assiégée par des platitudes; mais je n'y trouve nul plaisir. Où (;st le bureau de Brunswick ou celui de Vienne? — Tout cela tend furieusement à me faire demander la sous-préfecture de Rome. Je n'hésiterais pas si j'étais sûr de mourir à quarante ans. Cela pèche contre le bclisme '. C'est une suite de l'exécrable éducation morale que nous avons reçue. Nous sommes des orangers venus par la force de leur germe, au milieu d'un étang de glace, en Islande. — Écris-moi plus longuement ; j'ai trouvé la leltre bien courte pour luiit cents lieues. Engage Angola à m'écrire. — Je n'aime pas plus Paris qu'à Paris; je suis blasé pour cette \ille comme loi, je crois; mais j'aime les sensations que Pain- '•iiijand Opern-Biifl'a m'y ont données pendant six mois.
Adieu, je crois qu'on part.
A MO.NSlEUn F.... F...., A GRENOBUE.
Moscou, le 2 octobre 1812.
J'ai reçu avant-hier dans mon lit ta petite mais bonne lettre du 12 septembre, mon cher ami. Pour achever le contraste de l'automne de 1811 et celui de 1812, la fatigue physique extrême Cl 'a nourriture composée exclusivement de viande m'ont donué
* Cette expression signifie : idées, principes, particuliers à Bcjle. (R.G.)
une bonne fièvre bilieuse qui s'annoiiçail très-ferme; nous l'avons menée de même, et je f écris de chez le ministre; c'est ma première sortie. Celte maladie m'a été agréable en me donnant huit jours de solitude. J'ai eu le temps de voir que, les circonstances étant extrêmement ennuyeuses, il fallait s'appliquer à quelque chose d'absorbant. J'ai donc repris Letellier^. Ce qui my a porté, c'est le souvenir des plaisirs purs et souvent ravissants que j'ai eus l'hiver dernier pendant sept mois, à compter du 4 décembre. Cette occupation m'a intéressé hier et avanthier. Le bonheur éclaircit le jugement, et j'ai vu encore plus clairement aujourd'hui que c'était un très-bon parti.
Tu dois sentir celte vérité que le bonheur éclaircit le jugement. Sur les choses qui avaient rapport aux femmes, sur la manière de leur donner la sensation de l'amabilité, etc., tu avais beaucoup de jugements qui me semblaient viciés, parce que, sur des raisons baroques et nullement existantes dans la nature, telles qu'un grand nez, un grand front, etc., tu t'obstinais à te voir toujours dans un des bassins de la balance. Maintenant le bonheur te place dans l'autre et doit te ramener naturellement aux principes du pur bélisme. — Je lisais les Confessions de Piousseau il y a huit jours. C'est uniquement faute de deux ou trois principes de bélisme qu'il a été si malheureux. Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. Il se lie r.vec un homme pendant trois semaines : crac, les devoirs de l'amit'é, etc. Cet homme ne songe plus à lui après deux ans; il cherche à cela une explication noire. Le bélisme lui eût dit : « Deux corps se rapprochent, il naît de la chaleur et une fermentation; mais tout état de cette nature est passager. C'est une (leur dont il faut jouir avec voluplé, etc. » Saisis-tu mon idée? Les plus belles choses de Rousseau sentent l'empyreume pour moi, et n'ont point cette grâce corrégienne que la moindre ombre de pédanterie détruit.
I! paraît que je passerai l'hiver ici ; j'espère que nous aurons concert. Il y aura certainement speclacle à la cour, mais quels
* Comédie en prose, rcst'e à l'état d'ébauche. (R. C.)
lii (EU VUES POSTHUMES DE STENDHAL
aciciirs! Au lieu que nous avons Tarquinio, un des meilleurs ténors.
Rien ne me purifie de la société des sots comme la musique; elle me devient tous les jours plus chère. Mais d'où vient ce plaisir? La musique peint la nature. Rousseau dit que souvent elle abandonne la peinture directe impossible [our jeter notre âme, par des moyens à elle, dans une position semblable à colle que nous donnerait l'objet qu'elle veut peindre. Au lieu de peindre une nuit tranquille, chose impossible, elle donne à l'âme la même sensation, en y faisant naître les mômes sentiments qu'inspire la nuit tranquille.
Y comprends-tu quelque chose? Je t'écris dans une pelile chambre où deux jeunes sots, arrivés de Paris, donnent leur opinion sur ce qu'on devrait faire à Moscou, et ne me laissent pas la possibilité de lier deux idées; j'en avais beaucoup à te communiquer, et me voilà à sec.
Quant à la musique, il me semble que mon goût particulier pour les bons opéras bouffes vient de ce qu'ils me donnent la sensation de la perfection idéale de la comédie. La'nieilleure comédie pour moi serait celle qui me donnerait des sensations semblables à celles que je reçois du Matrimonio segreto, du Pazioper la vuisica; cela me semble clair dans mon cœur.
Cachette la lettre pour mon excellent grand-père.
Favier, CapiUiiie.