‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 2 sur 34 · A MONSIEUR F.... F...., A PARIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR F.... F...., A PARIS

Vienne, le 8 mai 1809.

J'ai éprouvé, les premiers Jours de mon séjour à Vienne, ce couiÈuiemeol iuiérieur eibien-êlie parfait que Genève seule m'a*

0 OEUVRES POSTHUMES l)K STENDHAL.

vait rappelé depuis l'Ilalie. Cel élal est un peu diminué par lliabiuide qui commence à se former. Il n'en resle pas moins, que Vienne est pour moi une ville irès-agréable.

L'adorable Mani;;l Daru a clé nommé intendant avant-hier; ce matin il m'a demandé à son frère, comme étant au fait de sa manière do travailler. M. Daru a répondu : « Fais la lollre, je la signerai. » Ainsi, suivant toute apparence, me voilà Viennois pour un an ou deux. Je ne suis point sûr de ne pas regreiicr tout ce que verront ceux qui iront eu Doliême et en Hongrie, et pcut-êire en Turquie; mais

1° Je n'étais pas tout à fait, à ce que j'ai l'amour-propre de croire, à ma place;

2° Martial demandera pour mu; plus qu'on n'amait fait naturellement.

J'espère que le chef suprême ne verra rien de mal là-dedans; peut-être me marquera-t-il un peu de froid.

Je t'écris du bureau au moment même où Ma.ùal vient de m'apprenilre le changement de mon aff.iirc. Tu devines les détails, et, d'ailleurs, je l'en ennuierai au premier nioiiRUt de tranquillité.

Joubliais qu'au théâtre de la porte de Carintbie on entend d'excellente musique, cl qu'il y a un ballet à l'italienne avec des grotesques.

Le séjour de Vienne me charme et produit une singulière tristesse; trop de penchant à l'amour, une jolie femme à chaque pas. Quel regret de n'avoir pas consacré ma vie aux talents que .Monlbadon possède si bien, au talent de leur plaire!

Écris-moi donc, et envole-moi des journaux. On dit que nous serons ii.i douze jours.

YII

ixstrgtn'ios pouk mm. fciix f.. ., od louis c...., ou lampert (de lyon).

Paris, le 1" septembre 1810.

Je VOUS ai désigné , mes chers amis, pour exécuteurs testa-

montaires. Je vous prie de tenir la présente instruction secrète, afin que les sots ne puissent nullement en arrêter l'exécution. J'ai quelques petits fonds placés à P;>.ris; on peut voir cliez MM. Oberkampf et Duchesno. M. F. F.... me doit de 10 à 15,000 fr.; M. Joseph-Chérubin Beylc, ou M. Duchesne, me doit 20,000 fr.

Faire rentrer le tout sans délai.

Ces rentrées formeront un fonds, sur lequel vous acquitterez d'abord les legs du testament et quelques-uns qui sont à la fin de la présente.

M. F.... sait si j'ai un enfant. Si je n'en ai point à l'époque de mon décès, ou que M. F. soit lui-même décédé, je vous prie, mes chers amis, de placer les fonds provenant des sommes ci-dessus indiquées d'une manière sûre et telle que le revenu en soit durable à jamais, si faire se peut. Je vous laisse entièrement maîtres du choix. Un fonds de terre près de Philadelphie ou d'Edimbourg pourrait remplir mes intentions.

Du revenu annuel dudil fonds, vous fonderez, suivant les formes les plus stables possibles, en Angleterre, un prix annuel. Ce prix (dont Taduiinistration sera en Angleterre, tant que cette île respectable n'aura pas été conquise, et si ce malheur est arrivé, en Amérique), ce prix sera décerné :

La première année, à Londres;

La seconde, à Paris;

La troisième, à Gœtlingue, ou Deilin;

La quatrième, à Naples;

La cinquième, à Philadelphie;

La sixième, à Londres.

Et ainsi de suite en continuant cet ordre.

Le prix sera adjugé par une société ou réunion de plus de cinq membres et de moins de vingt. Vous choisirez des juges impartiaux. Si une telle réunion ne peut avoir lieu sans compromettre les juges dans les villes du continent, chaque année de leur tour et à leur refus, le prix sera adjugé par une société composée d'Anglais : je suis sûr que cette nation fournira toujoiu's plus de vingt hommes éclairés, courageux et ne dédaignant pas d'être utiles aux hommes en secondant mes vues.

C'est à vous, mes cliors amis, d'assurer l'exécution de mon projet par des mesures sages, calculées d'après la connaissance des honnnes et des gouvernements. Je vous conseille, à cette occasion, de relire Dclolme.

L'ouvrage qui remportera le prix devra être écrit en français, anglais, italien, espagnol, latin ou allemand; dans ce dernier cas, accompagné d'une Iraduction en l'une des cinq autres langues.

Cet ouvrage devra être écrit eu style simple, clair et exact, du ton d'une description anatomique et non d'un discours, et divisé en trois parties : 1° Exemples tirés de l'histoire; 2" exemples tires des imitations de la nature (poésies, romans, etc.); 5° enfin, description exacte et froide.

On proposera à tous les hommes, sans restriction, par la voie des journaux des capitales susdésignées, les questions suivantes :

Qu'est-ce que l'ambition, l'amour, la vengeance, la haine, le rire, les larmes, le sourire, l'amitié, la terreur, l'hilarité?

Quel est le plus grand comique?

Pour obtenir le prix, l'ouvrage devra être de soixante pages in-S", caractère cicéro. Les juges sont invités à préférer le style simple au style dit oratoire, et surtout les pensées au style. Quand les questions indiquées ci-dessus auront été épuisées, ou les proposera de nouveau, en recommençant par l'ambition, etc., tant que les révolutions permettront au legs de subsister. Je ne doute pas que quelque ami des hommes ne répare les diminutions qui pourraient survenir dans la somme destinée à êire donnée en prix.

Le prix sera :

1° Une médaille d'or, dans une partie de laquelle on for.i entrer ces mots : Nosce te ipsum, et ces autres : Bonheur diuis la monarchie tempérée.

2° Une édition complète de Shakspeare, en anglais, du prix de dix napoléons (200 fr.).

Je vous invite, mes chers amis, à ne faire proposer le prix que lorsque la fondation sera assurée, par exemple, par l'achat d'une métairie en Amérique ou eu Ecosse.

LETTRES A SES AJHS.

A MONSIEUR R, COLOMB, CONTROLEUR PRINCIPAL DES DROITS P. EDNI3, A GENÈVE, DÉPARTEMENT DU LEMAN.

Paris, le 26 janvier 1811.

En ta qualité (rhobitant et d'ami d'une ville essentiellement raisonnable, tu trouveras peut-être bien oiseuse cette question :

La comédie peut-elle être utile?

N'importe, voici un rapport à ce sujet; laisse pour un moment la mallôle, et daigne le lire; M. Français' ne l'en voudra pas pour cela, car il aime les lettres et ceux qui les cultivent.

Saint-Lambert dit que Molière a chercbé à fortifier l'esprit de société. Il avait réussi. Cet esprit est maintenant trop fort pour le bonbeur des Français; il faudrait le diminuer, porter les Français à cbercher le bonbeur dans eux-mêmes, et ensuite dans leurs rapports avec leur maison, leurs parents intimes.

Voir ce qui nuit au bonbeur de cbacune des maisons où je vais. Il faudrait faire pour cbaque maison une comédie dont les incidents fussent arrangés de manière à faire dire aux gens de celte maison :

1° Il est nuisible au bonbeur,

2° Ou il est ridicule de faire telle cbose. Cette telle chose serait précisément celle qui nuit à leur bonbeur.

Il faut une certaine force d'âme dans un bomme pour qu'il puisse considérer ce qui nuit ou sert à son bonbeur, sans que l'exlrême intérêt qu'il prend au sujet dont on discute l'intérêt ne lui fasse venir les larmes aux yeux, et ne trouble ainsi sa vue. Il arrive souvent qu'en discutant avec une femme ce qui est de son bonbeur, elle commence par ne pas vous comprendre, et lorsqu'elle sent enfin de quoi il s'agit, la seule comprébension de pouvoir être malheureuse la fait foudre en larmes. Ainsi

* M. le comte Français (de Nantes), fondateur des droits réunis, était alors conseiller d'Élat à vie et direcLeur général de celte administration. (R. G.)

10 ŒUVRES l'OSrilUMES DE STENDHAL.

vous n'avez jnmais pu en obtenir d'altention : d'abord clic ne comprenait pas la question, et dès qu'elle l'a eu saisie, elle a été trop afiligée pour pouvoir juger et raisonner.

D'ailleurs, pour faire conclure à ce bourgeois d'Auxerre que lelie chose est contraire à son bonheur, il faudrait lui présenter un tableau du malheur où telles habitudes pareilles aux siennes ont conduit le personnage de la comédie. Ce spectacle ne fera naître aucun plaisir dans son cœur; il n'y reviendra pas, et cq chassera le souvc:^.ir comme celui d'une mauvaise pensée.

D'où je conclus que la comédie doit abandonner le premier moyen aux sermounaires, s'il s'en trouve jamais d'assez bons pour s'emparer de celte mine.

Il reste donc à montrer, dans l'état de ridicule, à chaque société. In mauvaise habitude qui Véloigne du bonheur.

Arnolphc pouvait être très-heureux; c'est un homme d'esprit, qui a de la fortune, qui a fait des c... pendant toute sa jeunesse, et qui a ri de tous les ridicules qui lui sont lombes sous la main; il a quarante-cinq ans, mais il est fort vert encore. Cinq ou six chemins différents pouvaient le conduire au bonheur, mais il s'entête de la manie d'être marié et non c...

Molière pouvait montrer aux Arnolphe de la société tous les malheurs qu'entraîne la poursuite de celte chimère; montrer Arnolphe déshonoré, enfin conduit à la potence ou se brûlant la cervelle.

11 l'a montré ridicule, et a seulement laissé entrevoir le malheur.

Le même raisonnement sur Orgon, qu'il montre ridicule et non malheureux.

Idem sur Alcesle. Je remarque qu'il pouvait le montrer beaucoup plus ridicule.

Collin* a montré le vieux célibataire malheureux ; à quoi on a dit qu'il avait peint le malheur d'un vieux sot, qui avait perdu le bonheur en même temps que la faculté à'uimer. El j'ajoute qu'eût-il peint le malheur même d'un vieux célibataire, homme d'esprit, il n'aurait pas encore fait une vraie comédie. Il fallait peindre un tel personnage dans des positions ridicules.

* CoUin d'ITarlcville.

LKTTRES A ?KS AMIS. Il

CoIIin a cependant le mérite d'avoir éloigne la Irislesse sèche et acre par l'aspect attendrissant sous lequel il uous présente M. Dubriage.

Mais des spectateurs faits pour la vraie comédie ne retourneraient pas à celle-ci et iraient à lOpéra-Bnffa.

Délibéré à Paris les jour, mois et an que dessus,

CONICKPIIILE. AnNULPHE II".

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