A MONSIEUR LE CAP.ON DE M... A IIONFLEIJR
Pans, le 23 octobre 18-25.
Je trouve votre lettre au retour de la campagne. Je ne suis guère en état de vous réi)ondre, mon cher ami. Je suis absolument dans l'état de l'amaut de Claire, cl plûl à Uieu que cela finît de même ! J'ai besoin de votre discrétion, et ensuite de vos conseils. Ne parlez à ànie qui vive de ce triste cas. C'est un serment que j'ai fait et refait à la pauvre victime. Le mari est du même caractère; enfin, rien n'y manque. Je suis réellement au désespoir. 11 s'agit d'une personne très-résolue, et que j'ai trouvée amplement pourvue de ce que Claire allait cherchant. Il ne peut y avoir le moindre soupçon de comédie de sa part. C'est pour moi et non pas pour vous que je vous réponds, afin que dici à votre retour votre bonne tète travaille à mon profit.
Je vais voir ce malin le docteur Uelùer. Le Brothcr brandy leurrait m'êlre utile, mais il a tant besoin de faire de l'esprit, que, pour avoir quelque chose à dire, il ferait une anecdote de ma confidence.
Le Sacrifice interrompu a réussi avant-hier à l'Odéon. Ils ont transporté bêtement l'action au Pérou. C'est un Français troubadour qui combat avec Pizzare ; il déserte, et les Péruviens veulent le faire leur roi. On appelle cela diminuer les invraisemblances du poème allemand. — Carsoni n'a pas encore osé chantor. — Adieu; faites-moi savoir votre arrivée et voîre numéro.
Du VERSO Y.
h. MONSIEUR R... C. ., A PAI'.IS.
Paris, le l'"' iiuvcmbre 1825
Puisque tu as encore le courage de l'occuper de politique, mon clier ami, place dans les éphemérides, dans les souvenirs, cic , les faits et les conjectures dont je vais te gratifier.
Monsei-,ueur le Dauphin a beaucoup plaisanté M. deClerniont- Tonnerre, ministre de la guerre et ancien aide de camp du roi Joseph Bonaparte, sur les honneurs qu'on a rendus à ce ministre et d'après ses propres ordres, dans le voyage en France qu'il vient de terminer. Cette conversation fait la nouvelle des Tuileries. Décidément le Dauphin, si jamais il devient Louis XIX, sera un souverain simple, honnête, sévère seulement pour les braconniers qui gâlent ses chasses. Ce sera un roi tout à fait dans le genre allemand; il supprimera toutes les folles dépenses.
M. de Villèle, de plus en plus irrité contre M, Frauchei, directeur générai de la police , qui lui est imposé par les jésuites, et qui, loin de lui obéir, comme les ministres, commence la guerre contre la toute-puissante congrégation. M. deMoullosier, homme d'esprit, maniaque de noblesse et, du reste, à demi fou, a commencé rattaiiue contre les jésuites dans le Drapeau blanc. On se souvient qu'en 1825 M. le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld acheta, pour un million à peu près, trois journaux ; La Gaxetlede France, X^i Drapeau blanc cl le Journal de Paris. Ce marché fut connu du public, qui, peu à peu, a abandonné ces journaux. Aujourd'hui le Drapeau blanc, en altaquaut les prêtres comme ignorants et fanatirjues, a soin de dire qu'il n'est payé par personne. IMais quel spéculateur aurait racheté de 31. de Villèle, pour la somme de trois cent mille francs, un malheureux journal qui n'a pas deux mille abonnés? — Ou peut donc espérer (pic la guerre est commencée entre M, de Villèle et la congrégation des Jésuites.
Si cela se confirme, si la paix ne se fait pas, les jésuites exciteront les trois cent soixatile-dix indemnisés de la Chambre des députés, et ils rcjclieroiil le budget (pic M. de Villèle leur prcseiilera eu février ou ou mars Ib'JG. Car ce ministre, fort adroit ri qui a peur, relardera le plus possible Touverlure des Chambres, qui, pour lui, commencera cette année Tépoque du danger.
Nécessairement M. de Villèle sera obligé de dissoudre la Chambre avant, ou tout au moins, après la prochaine session. Alors, sois-en certain, la France changera d'allure, coulinuera à s'éloigner de la Russie et à se rapprocher de l'Angleterre.
Sur (juelle classe de la nation M. de ViUcle cherchera-t-il à s'appuyer? — Sur celle des manufacturiers, négociants, banquiers; sur les Delessert, Ternaux, etc. — Ces banquiers riches, auxquels la faveur de M. de Villèle ferait gagner des minions dans les futurs emprunts, chercheront bienlôt, dit-on, à faire monter le fatal trois pour cent, aujourd'hui à soixante-douze francs. S'il ne monte pas d'ici à l'ouverture des Chambres, les trois cent soixante-dix indemnisés seront furieux, et, comme ils sont stupides, ils seront faciles à ameuter.
M. de Villèle chercherait, en cas de dissolution delà Chambre, à faire élire beaucoup de banquiers et négociants. S'ilnesejelle pas dans les industriels, les jésuites auront assez de pouvoir pour faire élire des jésuites à robe courte. M. Ferdinand de Berthitr a avoué à la dernière session qu'il y avait cent huit jésuites (à robe courte) dans la Chambre élective, qui conqHe quatre cent vingt membres.
Si les industriels remportent, une loi de douanes sage ouvrira nos ports, et nous reconnaîtrons bientôt les républiques de TAmérique du Sud.
Je t'envoie un exemplaire de la Peinture, un de YAmour et un des Lettres sur Haydn, etc. ; expédie le tout à Faimahle M. de Perdrauville. Prie-le de faire connaître ces ouvrages à rAraéri([ue impatiente. Les deux derniers lui reslerout; il aura la bouté de faire parvenir la Peinture à M. Ferjus Duplanticr, mon cousin, au Bàtûn rouge, près la Nouvelle-Orléans, avec Ions mes compliments, comme un souvenir d'an)itié et de narenté.
ŒUVRES rOSTlIUMES DE STENDHAL.
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A MOiNSltL;!; .... A lû.NOP.ES.
Taris, le 1" novembre 1825.
Vers le commencemenl du livre cinquième de ses Confessions, J.-J. Rousseau fait une descriplion charmaule et cependaul trèsvraie, de la petite ville de Chambéry :
« S'il est une petite ville au monde où Ton goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à Tambition, elle suit par nécessité le conseil de Cyuéas. Elle dévoue sa jeunesse à l'état militaire, puis revient vieillir paibiblenient chez soi. L'honneur et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et pourraient se passer de l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer. »
Chambéry est la putrie de M. le comte Xavier de Maistre, l'aimable auteur du Voyage autour de ma chambre. Cet homme spirituel et doux a eu pour frère le comte de Maistre, si counu en France par son livre intitulé du Pape, et par sa tendre amitié pour le bourreau. Les théories de Maistre, Vami du bourreau, ont été mises en pratique dans le midi de la France, lors des massacres des protestants, en 1815 et 1810, et la ville de Toulouse, qui, depuis de>, siècles, a marqué par son fanatisme et sa cruauic, a osé proposer pour sujet d'éloge en 1824 l'éloge du comte de Maistre, l'ami du bourreau. Toulouse n'a, dit-on, trouvé aucun écrivain jaloux de s'associer à la célébrité funeste de M. de Maistre. Cet homme, mort en 1819, est l'auteur favori des jésuites; ils font circuler parmi les personnes qu'ils veulent séduire deux de ses ouvrages : le traité du Pape et les Soirées de Saint-Pétersbourg. 11 est amusaiil de voir que ks Soirées
à Saint-Pétersbourg, terre classique du despotisme, en Europe, n'inspirent, au lieu de douces rêveries, que Vélogedu hourrcati.
OEuvres de M. le comte Xavier de Maùtre, trois volumes in- 18.
J'ai voulu en finir avec le Maistre sinistre avant de vous parler de M. Xavier de 31aislre, qui n'a de commun avec Yami du bourreau, que beaucoup d'esprit. Le Voyage autour de ma chambre parut en 1794 et fit la réputation de son auteur. Comme l'auteur, en parlaiitde je ne sais ç 'ol endroit de Turin, dit : On y trouvait des animaux féroces, des tigres et des philosophes, la bonne compagnie prit sons sa protection le Voyage autour de ma chambre, et fit à ce petit ouvrage une réputation fort supérieure à son mérite. C'est une imitation de Sterne, mais imitation sans profondeur et sans génie. "M. X. de Maistre, connu à Chambéry sous le nom de Bance, a fiiit depuis le Lépreux de M citéd'Aoste, une continuation du Voynge autour de r)ia chambre fort supérieure à la première partie, accident très-rare en littérature; et, enfin, les Prisonniers du Caucase, et les Exilés de Sibérie, ouvrages qui forment plus particulièrement l'objet de cette lettre.
Il y a dans tous ces petits livres une nuance de goût italien; c'est ce qui m'a engagé à commencer ma !' Itre parla description que Iloussean fait de Chambéry. La société de Chambéry et de la Savoie est restée inaperçue par tous les voyageurs ; mais elle a trouvé son expression dans les trois hommes de lettres qu'elle a produits : le comte de Maistre, l'ami du bourreau, le comte Xavier de Maistre et le fameux abbé de Saint-Réal, qui a fait sept discours sur l'usage de l'histoire, qui sont de petits chefs-d'œuvre, l'histoire de la Co7ijuration des Gracques, et, enfin, celte fameuse histoire de la Conjuration des Espagnols contre Venise, qui n'est peut-ê!re qu'un roman, mais qui a fourni à Otway 1 le sujet de sa Venice preserved, et qui est encore aujourdhui l'un des ouvrages qu'on lit le plus en France.
Ce qui caractérise les trois auteurs nés à Chambéry, c'est une
* Otway, auteur dramatique et acteur, né en 1G51, mort en 1085. Le MaitUus Capiiolinus de La'bsse est une imitation de la Venise sauvée d'Olway. {II. G.)
sagacilé profonde et qui, cependant, ne tombe jamais dans la lourdeur ; la linosse italienne a passe par là. En clfol, toute la noblesse savoyarde va passer sa jeunesse en Picmoni. Les Piérnoniais sont gens d'esprit et ont, en Europe, lu répnlation de savoir haïr; or ce qu'ils haïssent peut-être le plus au monde, ce sont les Savoyards qui viennent chercher fortune à Turin. On conviendra qu'il était difficile de réunir, pour les Savoyards, les conditions d'une meilleure éducation. Les femmes de Chambéry y ont établi des usages qui tiennent le milieu outre ceux de France et d'Italie, et qui n'en sont peut-être que i>!iis rapprochés de ce que devraient être partout les lois socia'esqui règlent les rapports des deux sexes.
•le retrouve l'expression de tout cet ensemble de société dans les divers ouvrages de M. Xavier de Maistre. D'abord, quoique plaçant Voltaire et Rousseau avec les tigres, M. Xavier de i^laistre n'est point méchant; ses œuvres annoncent, au contraire, une âme douce et qui réellement a quehiiics rapports avec celle de Sterne. Ces rapports s'étendent plus loin qu'on no pense : on sait que Sterne a souvent pillé des auteurs qu'il ne citait jamais; M. Xavier de Maistre imite sans cesse Sterne, et n'en parle jamais.
M. Xavier de Maistre a, dans son premier ouvrage, le Voyage autour dema chambre, un grand défaut, insupportable, smiout pour un habitant de Paris : il copie à chaque instant la petite littérature qui, depuis la mort de Voltaire iusqu'à la Révolution, se consacra à daller le goût musqué des sujets de Louis XV; car Louis XVI, trop moral et trop simple pour son siècle, n'a eu aucune infiuence d'imitationsar ses sujets. Avant la Révolution, ceux-ci ne l'apercevaient que pour se moquer de ses manières vuigaires et de son appétit de paysan. Porat, Delille, Marmonlel, la llarpe, Pemoustier, Berlin, Parny, Colardeau, furent les hommes marquants de la littérature de cette époque. On ne lit plus a Paris tous ces auteurs-là ; la province et l'étranger les admirent encore. (Il rae semble que VÉdinburg-Revîew cile les Mémoires musqués et fardés de Marmonlel comme un livre charm;int ) M.Xavier de Maistre a souvent le défaut d'imiter ces auieuis de 1780, d'auiant plus ridicules niaiulenant à Paris, qu'ils
viennent seulement de passer de mode. Dans cent ans d'ici ils seront singuliers, mais non plus ridicules. Du Barihas, par exemple, a vu ireute-cinq éditions de sou mauvais poëme de la Semaine ; il avait encore du temps de Boileau Ihonneur d'être ridicule, il n'est plus aujourd'hui que singulier.
Un autre défaut du Voyage autour de ma chambre, c'est que, quoique la forme cherche continuellement l'esprit, il yen a trop peu dans les pensées. Jamais l'attention du lecteur n'est réveillée par la moiuJre petite idée nouvelle. On connaît l'occasion de ce livre : l'auteur, M. Xavier de Maislre, eut un due! et fut aux arrêts dans sa chambre (située dans la citadelle de Turin) pendant qui'.rauie-deuK jours. Au lieu de s'ennuyer, comme eût fait un sol ou un homme triste, il se mit à voyai^er autour de sa chambre et à faire de l'esprit à propos de ses meubles, de ses gravures, (le sa chienne, l'aimable Rosine, et de son domestique Gioanelti. L'auieur écrivait en français. Turin fut ravi d'avoir produit un livre français et surtout un livre de bon ton, un livre d'esprit. Plus lauieur imitait Dorât, Sainte-Foix et autres écrivains de Paris, célèbres par lagrémeni, plus il parut de bon ton aux habiiauts de Turin, plus ils mireutde vanité à l'applaudir. Louer le Voyage autour de ma chambre, à Turin, en 1794, c 'était presque se donner un certificat de bon goût et d'élégance.
L'auteur indique sa maîtresse par le nom de madame de f/ati^ Castel, page 150, chapitre xxxv; c'est la plus j )lie page de soo livre. Tous les chapitres n'ont pas, comme celui-ci, la couleur d'un joli madrigal. 11 y a souvent beaucoup de celte affectation qui passe pour de l'esprit en province. L'auteur n'ose jamais cire simple; on voit que, quant à l'esprit, il a vécu dans ce qu'on peuta[)|ieler la mauvaise compagnie. Par exemple, a-t-il à parler de Ncwiou, il ne dit pas simplement : Newton ; cela serait plai à Tunu; il faut dire: VimmortelSewton. Je suis loin de reprocher bien sérieusement les fautes de cei^eure à l'auteur; son but était, sans doute, de plaire à la bonne compagnie de Turin etsuiiuut aux dames de Uaul-Castel ; il y réussit parfaitement. La seule erreur que je pourrais reprendre dans ces gens riches qui s'anmsenl à parler français à Turin, c'est l'idée qu'ils 1. 19
326 Œl'vr.ES POSTHUMES DE STENDHAL.
ont (le Icspril comme à Paris. Pour approt lier de l'cspril français, il fautiraii coiiimeucer â être soi-même, u'imiler personne, et, par exemple, quand on est de Turin, en lialie, il faudrait parler italien et ne pas copier les phrases de Dorât.
Il y a be;iucoup moins de celte imitation du petit esprit français, qui n'est plus de re&prit,dans YExpédilion nocturne autour de ma chambre. On sent que l'auteur a voyage; il coiinûi mu peu mieiiN Ihoumie et les hommes; sa manière a acijuisplus de fermeté et a perdu de son afféterie.
L'auteur parle d'un petit système du monde assez plat, dont il a fait le chapitre xvi de son ouvrage ; heureusement il ajoute :
« Je l'aurais cependant embelli (ce systèmej de commentaires et de notes. »
Ou je me trompe fort, ou le fragment du tome deuxième, pages 80 à 91, est une des plus heureuses imitations de Sterne qu ait la langue fraçaise. Il est vrai que ce n'est pas beaucoup dire. Le caractère gascon, qui consiste surtout en ce que, dans les rapports des deux sexes, le héros regarde avec alTcctation toutes les petites circonstances comme étant au-dessous de son attention sérieuse ; le caractère gascon est trop souvent, par malheur, le caractère de la littérature frani;ai-e; la plupart de nos fats de |)rovince, de nos Maclou de Beaubiii>son (dans le Comédien d'Étumpes, jolie pièce du Gymnase ijue Perlet vous jouera tôt ou tard à Londres), la plupart de no-, fats de province seraient scandalisés de voir attacher de l'importante à des nuances fines, senties avec justesse et, en un mot, telles que celles que M. de Maistre vient de peindre avec bonheur. Au contraire du fat français, le nigaud alleuand senterre et se perd dans ces sortes de nuances; leur peinture fait tout le talent d'Auguste la Fout ine.
J'arrive eiifiu au troisième volume des œuvres de M. Xavier de Maistre et à son chef-d'œuvre, suivant moi, à son conte des Prisonniers du Caucase. C'est un tableau dans le genre du René de M. de Chateaubriand, des aventures dArisluuous de Fénelon, du délicieux roman de Paul et Virginie. Heureusement pour l'auteur, le ton de ce nouvel ouvrage est simple ; on y rencontre
LIiTTRES A SES AMIS. 327
bien peu de ces phrases destinées à plaire aux Macloii de Beaubuisson et (lui gâtent quelquefois les plus jolies pages du Voijage autour de via chambre.
Les nionlagiies du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'empire de Russie, sans lui appartenir. Leurs féroces habitants forment un grand nombre de petites peuplades qui viv'^nt oar le pill;ige. Les guerriers d'une de ces peuplades, dont le<i coutumes rappellent souvent celles des sauvages de lAmcrique, font prisonnier un major russe nommé Kascambo, qui s'expose imprudemment. Les Tchetchenges emmènent le major K iscambo et son fidèle denstchik (domestique-soldat qui, dans l'armée russe, sert les officiers et avec une fidélité souvent héroïque; ou, en d'autres termes, rappelant Vhomme primitif). En Russie, la partie estimable de la nation est surtout celle qui n'a pas été gâtée par la fausse civilisation de Moscou, et parce gouvernement humain, oii un fils ne parvient an trône que parle meurtre de son père et de plus est obligé (comme le magnanime Alexandre) de vivre avec les meurtriers de son père et de leur donner les grandes charges de sa cour. Fidèle à la donnée que j'ai indiquée et qui doit se retrouver dans tout ouvrage qui cherchera à peindre la Russie avec quelque vérité, le véritable héros de la nouvelle de M. de Maislre n'est pas le major Kascambo, mais son domestique Ivan.
Les Tchetchenges emmènent dans leurs montagnes Ivan et son maître; ils espèrent tirer une forte rançon du major; ils emploient cent petites ruses de sauvages pour le porter à écrire des lettres pressantes à ses amis de Russie. La lettre, objet des voeux des sauvages, étant enfin écrite, le prisonnier est traité moiusdun ment à partir de cette époque.
Pour ne point trop allonger cet extrait, je passe sunme preuve d'estime singulière que ces sauvages donnent au malheureux major Kascambo : ils le prennent pour juge dans une cause difficile, dont les détails, quoique tort intéressants, me conduiraient trop loin.
Le fidèle Ivan, devenu mahométan, fait partie d'une expédition des Teheichenges contre les Russes, se dislingue par cette intrépidité héroïque que l'on peut dire être commune chez le
pay&an russe. Ivan sauve la vie d'un sauvage, qui devient son ami, ou, comme ils l'appellent, son koniak, liire sacré dans les montagnes du Caucase, et qui oblige le sauva'^e à défendre son koniak envers et cuntre tous. Mais la situation des deux prisonniers en est empirée. Depuis ses exploits on ne pouvait plus regarder Ivan comme un bouffon incapable.
On a dit du fameux poète italien Vincenzo Monti : È il DanU mgenlililo (c'est le Dante plus noble el plus pur>. On peut dire, ce me semble, du magnifiijue passage (pai;es iO à G2) de M. de Maibtre : « C'est du Walier Scott, adouci et arrangé à l'usage des femmes élégantes d'une cour aimable ctraftinée. » Une jeune et innocente Anglaise, habitant la campagne avec un mari qu'elle vénère et des enfants qu'elle adore, sera plus touchée par vingt pages des romans de Walter Scott que par ce morceau de M. de Maislre. Mais je sais, [)ar expérience, que beaucoup de femmes élégantes de la haute société du continent trouvent souvent Walter Scott un peu grossier et un peu brut; ses éternelles descriptions de costumes ennuient et fatiguent, tandis que tout est mesuré, tout est calculé pour l'effet dans cette scène admirable. C'est donc du Walier Scott arrangé à l'usage d'une cour aimable. Comme je ne suis pas l'ennemi de mes lecteurs, je ne suivrai pas plus loin Ihistoire du major Kascambo et de l'héroïque Ivan ; je veux vous laisser le bonheur de la lire dans l'original.
Je ne sais si le nom de madame Cottin est conr.u en Angleterre. C était une dame de Paris, morte il y a dix ou douze ans, fort laide, dit-on, et que sa laideur remarquable n'avait pas empêchée d'inspirer de grandes passions. Elle a fait des romans d'une sensibilité brûlante: Claire d'Albe, Matliilde. Yhaiat k l'effet et sachant bien que l'âge auquel on lit ordinairement les romans est peu difficile sur les moyens employés pour atteindre à l'effet, madame Cottin fait usage de toutes les ressources du mélodrame. Ses romans sont difficiles à lire pour des hommes âgés de plus de vingt-cinq ans; ils se placent, sur \e clavier moral, à l'extrémité opposée à celle où se trouvent les romans de sir Walter Scolt. Madame Cottin abuse de la peinture de J'amour. Le courage d'une jeune fdle qui, vers la fin du règne
LETTHES A SES AMIS. 329
de Paul I*', partit à pied de la Sibérie pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, a fourni à mad;ime Cottin le sujet de : Elisabeth, ou les Exiles de Sibérie, le seul roman qu'en France on laisse lire aux jeunes filles, dans les familles ultra, qui s'imaginent faire partie de l'ancienne aristocratie.
M. Xavier de Maistre, sous le titre de la Jeiitie Sibérienne^ nousdonne le simple récit des aventures de Prascovie Lopouloff ; tel fut le nom de cette héroïne de l'amour filial. Uu homme, sans une seule guinée dans sa poche, qui partirait de Londres pour aller à pied à Calcr.tta, ferait une chose, sans comparaison, moins hardie que celle qu'exécuta heureusement Prascovie Lopouloff. Le récit de M. de Maistre est également intéressant pour le philosophe qui s'amuse à deviner les ressorts secrets des actions des iKjmmes et pour l'homme d'esprit qui demande deux heures d'une émotion douce à un petit volume de deux cents pages in-8°.
Le père de Prascovie. issu d'une famille noble d'Ukraine, était né en Hongrie; il servit quelque temps dans les iiussards hongrois ; il vint en Russie, s'y maria, y prit du service. Il se trouve aux assauts d'ismaïl et d'Otchakoff, dont lord Byron a immortalisé la férocité sauvage dans le plus beau de ses poèmes. M. de Maistre, qui habite Pétersbourg, n'ose pas nous révéler la cause de lexil en Sibérie du malheureux Lopouloff. Ce n'est pas la seule fois qu'on s'aperçoit que M. Xavier de Maisire écrit dans un pays esclave et a servi dans ses armées. M. Xavier de Maisire devrait préparer une seconde édition de ses ouvrages avec des variantes, pour être livrée à limprcssion après sa mort. Quoi qu'il en soit des causes de l'exil du pauvre Lopouloff, à l'époque du voyage de sa fille, il gémissait déjà depuis quatorze ans dans les affreuses solitudes de la Sibérie, relégué à Ischtm, village situé près des frontières du gouvernement de ïobolsk. Là, lui et sa famille n'avaient d'autre ressource, pour vivre, que la rétribution de dix copeks (à peu près cinquante centimes) par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.
La jeune Prascovie, dès l'âge où la raison commence à avoir quelque force, conçut l'espoir de mettre un terme à l'exil de
ô:0 œuvres rOSTHUMES DE STEISDHAL.
son père. Peu à peu cette pensée devint l'objet unique de ses méditations. Enfin un jour Prascovie se détermine à faire à son pJ ^3 Paveu de son étrange projet. J'avoue que celte scène me semble un des morceaux les plus frappants dans la collection de M. de ^'aist^e. Elle montre, avec une énergie qui provieul entièrement de la vérité du coloris, quels sont les premiers et les plus grands obstacles que rencontrent les entreprises extraordinaires.
Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances au sujet du voyage à Siiut-Pétersbourg; mais sa raison se forma, les discours de la jeune fille acquirent plus de poids dans les conseils de la famille; elle put reparler de son projet. Toutefois, les empêchements que ses parents mettaient à son départ le firent différer encore de six mois. Enfin Prascovie, souienue par le sentiment de la dévotion la plus exaltée ou de ÏAmour de Dieu, sentiment qui, conune toutes les sortes d'amour, peut centupler les forces de Phonmie, Prascovie obtient de son malheureux père la permission de partir. Le vieux capitaine la voyait partir pour une mort probable ; elle était son seul appui, sa seule con-olation. Qu'o.i se figure tout ce que cette séparation eut de déchirant!
Je ne suivrai pas l'intéressante Prascovie jusqu'à Saint-Pétersbourg ; tout ce que je puis vous dire, c'est «|ue son voyage fut semé de curieux épisodes qui captivent constanunent l'attention du lecteur. Elle obtient la liberié de son père, elle le revoit; mais sa vie n'en finit pas moins d'une "lanière triste et touchante. Lors(iue son héroïne arrive à Pelersb )iirg, M. Xavier de I\lai>lre est malheureusement obligé de se souvenir de £ou rôle de privilégié (n^UemAu). 11 s'agit, dans son ouvrage, d'un grand abus à réparer. Or, dans les pays soumis au despotisme pur, comme la Russie, il faut savoir que jadis il a f\istédes ahi:s, que peut-être par la suite il pourra en exister, mais qu'il n'exi: le jamais d'abus au temps préaent.
Une bonhomie réelle, jointe à beaucoup d'es|)rit et à tonte la finesse italienne (alliance que Pou trouve bien rarement dans les ouvrages écrits en langue française), fait le grand mérite ;'(s trois volumes de M. Xavier de Maistre. Une tête étroite, t!es
pensées courtes, dumiées par l'iiabilude de vivre sons It; dc.polisnie et de le servir quelquefois, surtout ôdm ses premiers ouvrages, la malheureuse et guuelie affeclalion de l'esprit français, sont les défauts de cet auteur. S'il eût vécu dix ans à Paris, sa manière aurait plus de grandiose; on ne se sentirjit pas, en le lisant, emprisonné avec un homme dont la bonbonnière est chargée de douze ou quinze croix barbares; mais aussi le charme de ces nouvelles câi été détruit par je ne sais quel ion de fatuité, trop commun en France. Voyez, par e.\emple. les Mémoires et anecdotes publiés réceuïment par M. le comte de Ségur, pair de France et ancien grand maître des cérémonies de reuipereur Napolcou.
VUi DE LA TREKIÈaE SÉRIB