PRÉFACE
Trois personnes, qui ne se connaissaient pas avant de travailler
LETTRES A SES AMIS. 28"î
ensemble, oui été chargées de rendre compte, dans un journal, du salon de 1824. Quelle que [sûl être la couleur de ce journal, on n'a demandé aux juges de Texposilion que de dire la vérité, cluicun avec le plus d'esprit qu'il pourrait. Celle dernière condition m'a d'abord porlé à refuser remploi; mais, dès le surlendemain, le plaisir de me voir imprimé tout vif m'a fait accepter avec reconnaissance.
Mes opinions, en peinture, sont celles de Yextrême gauche. Comme M\l. de Corcelles et Domarçay, j'ai souvent le plaisir de me voir tout seul de mon avis. Souvent, la jouissance est encore plus vive. Comme les honorables députés que je viens de me faire Ihonneur de citer, j'ai la délicieuse satisfaction devoir que mes adversaires, quoique gens célèbres dans les salons, ne sachant que répondre à mes raisons, ont eu recours aux injures. On a dit que j'étais grossier, parce que j'ai le mallieur de ne faire aucun cas des phrases élégantes et vides qui viennent de valoir l'Académie à M. D...,etla réputation d'homme éloquent à M. V... J'ai compté dans le Constitutionnel et dans la Pandore cent quaranle-deux formes d'éloges amphigouriques qui ne sont point à mon usage. Les sommités de la pensée , les nécessités de l'époque, les hautes sphères, etc., etc., oe se trouvent point hélas ! dans la présente brochure.
Un autre a dit que je critiquais un peintre parce qu'il était pauvre; une telle infamie ne mérite pas de réponse. Moi-même je suis pauvre, et j'estime beaucoup plus la pauvreté que la richesse. Je m'ennuie toujours dans un salon quand le maître de la maison a cent mille livres de rente.
Je n'ai jamais vu MM. Regnault, Taunay, Deuon, Guérin, Lcbarbicr, Gros, Meynier, C. Vernet, Garnier, Le Thière, llersent, Bidault, tous membres de l'Académie royale des beauxarts ; seulement j'ai parlé une fois à M. le baron Gérard, dans l'atelier duquel j'eus Ihonneur dêlre reçu à la suite d'un ami. J'ai si pende crédit, je vis tellement en dehors des supériorités de l'époque, que je n'ai pu obtenir une carte pour entrer au Musée le vendredi. Il est vrai qu'après avoir écrit à M. le comte de Forbin, directeur général des musées royaux, le billet qui est resté sans réponse, j'eus l'idée d'en faire une copie et de
signer Le vicomte N... Cet homme lilré reçut, dès le lendemain, un billet dont, par délicatesse, je nai jamais fait usage, car, snfiu, il était obtenu sous un faux nom. Voilà, je pense, mon véritable litre à la qualité d'homme grossier, de vilain, de pauvre, en un mol. Je vais bien aggraver mon cas ; je dirai fort sérieusement que je regarde M. David comme ayant surpassé de bien loin les Mengs, les Batioui, les Solimène, les Reynolds, les West et tout ce que le dix-huitième siècle a de peintres renommés. 11 me semble que, peur trouver un rival à cet homme illustre, il faut remonter jusqu'au siècle des Carrache (1G09). C'est une pitié qu'un tel peintre ne vive pas au milieu de nous , mais, enfin, son grand caractère lui fera supporter le malheur de Texil avec fierté, et, comme Napoléon avant Sainte-Hélène, on peut dire qua Tinfortune manquait à sa gloire.
Je vois plusieurs lecteurs froncer le sourcil. Je profiterai de l'occasion pour annoncer qu'il n'y a pas un mot de politique dans celle brochure. La postérité admire le Dante et ne s'iuformr; pas pour quelle bonne raison, après qu'il eut exerce la suprême magistrature à Florence, le parli du pape l'en bannit pour toujours. Le siècle à venir dira du peintre David : Un tel homme devait faire exception. El Napoléon a déjà dit : A soixante-dix ans, on eôt toujours hvnoccnt en puHtique^. Je sais fort bien que je vais être puni de ma hardiesse par les épithètes : jacobin, bonapartiste, sans-culotte, valet de l'empire, etc., etc., etc. Le mépris des gens que je méprise m'est indifférent. Le fait est que si j'avais des opinions à émettre , elles seraient centre gauche, comme celles de l'innuense majorité, et que je suis trop jeune pour avoir été de rien dans la liévolution.
En 1780, un homme dédaigne de copier servilement ses prédécesseurs, et trouve une nouvelle manière d'imiter la nature. Les-ujulaudissem^nls d'un siècle pointilleux et critique le prociMwcïiKjrand. A rinslant, la tourbe des imitateurs se précipite sur ses traces. Au lieu de ch rcher comme lui, dans la nature ou dans l'antique, les formes et les expressious de tête qui peuvent douucrieplusgrandplaisirà leurs contemporains, ils copient
• Léinoirts de n^aùûme Cami^an,
LETTRliSA SliS AMIS. 285
les tableaux i!c David, el, se relouriiant vers nous autres criliques, ils s'élonnciit de ce que nous nous moquons d'eux. L'indignation les eniijêcl'.e de dormir, et voilà que le lendemain, dès sept heures du matin, au mois d'octobre, ils montent en voilure el vont successivement frapper à la porte de lous les bureaux de rédaction des journaux de Paris.
Ce sont justement ces courses matinales et les beaux articles unanimes qu'elles ont produits, qui m'ont donné l'idée d'imprimer les miens. Je serai, me suis-je dit, comme le paysan du Danube; je serai singulier, original, nouveau; or il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.
Voici dono mes articles tels qu'ils étaient avant que mes deux collègues, ftlM. P... et L..., eussent corrigé mes fautes de style et de convenances '. Je n'ai point de siyle, mais je pense tout ce que j'écris. Combien d'auteurs, à Paris, peuvent en dire autant ? Aussi ai-je le chagrin de n'être pas même de la Société de Géographie.
A MONSIEUR ..., A LO.NDRES.
Paris, le 15 février 1825.
Le bon sens inexorable de M. Lanjtiinais persécute depuis longtemps ramour-proi)re des gens qui sont eu possession du pouvoir. Sous Napoléon, il était l'un des membres les plus actifs de cette courageuse opposition, conqiosée de huit ou dix sénateurs, à laquelle l'Europe n'a pas fait l'honneur de les apercevoir. Aujourd'hui (pie dans des Chambres vendues toute opposition, en paroles, est inutile. M. le comte Lanjuinais, qui est janséniste, persécute les jésuites avec sou inexorable bon sens. Mal-
» Les relranchemeiils dont Beyiû se plaint furent exiges, à ce qu'il paraît, pai la censure. (U. G.)
236 ŒUVr.rS POSTHUMES DK sti;ndi!al.
licureuscmeut M. Lanjuinais n'a pas d'esprit, cl, sans esprit piquant, lin livre ne fait pus ircffet en France. Si MM. Lanjuinais et Grégoire avaient de re.-.prit, ils auraient une tout autre réputation que l'abbé de Pradt; car, d'abord, ils ne se sont jamais vendus, et, en second lieu, ils sont Tort savants. M. Lanjuinais nous apprend, dans son
Histoire de la baslonnadc cliex, tous les peuples du monde, un volume in-S»,
que, chez les Juifs, les rois, cux-niêines, étaient sujets à la bastonnade. Il suit, eliez tous les peuples du monde, riiisloirc de cette intéressante institution. Il arrive enfin aux jésuites, sans lesquels rien ne se fait en France, ctqui veulent rétablir le fouel à l'usage des écoliers. Le goût particulier que les jésuites ont pour ce genre de punition a fait écrire des vohnnes. Celui que je vous signale est le plus savant. Quel dommage que l'auteur n'ait pas un peu d'esprit!
VËtrumjcre, par JI. le vicomte d'Arlincourt. Un volume iu-8\ Ce roman, écrit en style cmi)liatique, et dont les dialogues ressemblent exacleineul au dialogue des mélodrames qui, sur le boulevard, amusent la classe des ouvriers, est précédé par une préface, dans laquelle le vicomte d'Arlincourt annonce que, du consentement de loule l'Europe, il est l'égal, au moins, de sir Waltcr Scott. M. d'Arlincourt en veut beaucoup à YEdinburg- Ueview, qui a prétendu que, nouveau Cervantes, il écrivait des romans emphatiques pour dégoûter de l'emphase le public français. Il prétend que M. Jeffieys, rédacteur en chef de VEdinbitrgl'icvieiu,hn a offert de démentir et rétracter l'article fatal. VEdiiiburgh-Revievj ne ferait pas mal de chercher à connaîlre un peu la littérature française avant d'en parler. On trouve, dans ce journal célèbre, des balourdises au moins égales, en absurdité, à celles du vicomte d'Arlincourt. Si ce pauvie vicomte eût eu le moindre esprit, il avait beau jeu. En effet, dans l'article dont il se plaint, YEdinbiirg-Reviewinvlend que le vicomte d'Arlincourt est un grand ennemi des minéralogistes. Qu'y a-t-il de commua entre la minéralogie et un mauvais roman, écrit par un homme qui dépense trente mille francs chaque année à donner des dîners aux journalistes et à se faire prôner'
VÊtrangêre est une histoire du treizième sicc'c ; riiéroïne est la reine Agnès de Méranic, répudiée par Philippe-Auguste. Ce qu'il y a de phiisant, c'est que les grossiers chevaliers du treizième siècle ne disent pas vingt paroles sans faire une allusion pleine de grâce à la mythologie grecque. Mais peu importe aux l'emincs de chambre qiii, après les journalistes bien payés, sont les seules leclriccs que M. le vicomte d'Arlincourt trouve en France ? A Tétrangcr, on est dupe du piiff, qui coiite si cher à M d'Arlincourt. Des Allemands, des Danois, ont été assez nigauds pour traduire dans leur langue les œuvres du vicomte.
Itinéraire descriptif et pittoresque des Ilmites-Pyrcnc'es françaises, par M. La Boulinière. Deux gros volumes in-8°.
Voilà un livre indisjjcnsabie à tons les voyageurs qui visitent les montagnes des Pyrénées, beaucoup moins connues que les Alpes, beaucoup moins explorées par les voyageurs, et, par consé(iuent, beaucoup plus curieuses. Le seul langage parlé dans les vallées basques, et qu'on suppose tenir à l'ancien égyptien, n^érite qu'on voie les Pyrénées. La fierté sauvage du caractère basque, la jalousie avec laquelle on y surveille les étrangers, rappellent les mœurs primitives des Hébreux. Les Alpes n'offrent rien d'aussi curieux.
Uésiimé de l'Histoire de Danemark, par Lami. Un volume in- 18.
L'entreprise des résumés historiques est une des plus utiles qu'ait faites la librairie française. Vous avez en un petit volume riiisioirc de la Russie, du Danemark, de la Suisse, de l'Espagne, etc. Rien n'est plus commode. Les libraires ont confié la réda( tion de ces résumés aux jeunes littérateurs les plus dislingues : MM. Rabbo, Lami, Weimar. Le Rc'sume' de Vliistoirede France, par M. Félix Bodin, en est usa septième édition, quoique vigoureusement calomnié par le parti qui voudrait nous donner l'inquisition. Ces résumés, déjà au nombre de sept ou huit, méliteraicnt d'être traduits en anglais. Que de gens ignorent les traits principaux de Vliistoire d'Espagne, par exemple, qui seraient bien aise de les trouver dans un volume moins gros qu'un numéro du Neio-MonthJjj-Magax-ine.
Para 'oxcs de Condillac, par M. la Romiguièrc.
La philosophie de Condlllac invoque sans cesse l'o:çpcTience. La philosophie allemande de Kani proscrit lexpcricncc et en appelle sans cesse an sens iniimc. Quand vous Ini dites : « Mais je ne sens pas en moi ce sens intime, » elle vous répond ficremcnl : « Dieu a fuit de vous un être imparfait. » — Les jésuites qui régnent en France détestent Condillac, Cabanis, etc. L'ouvrage de M. la Romiguicre est un mexzo termine fort bien écrit, et pourrait bien valoir à son auteur une place à l'Académie.
Bcpcrloire de la littérature ancienne et moderne. Tome neuvième. In-S". (Convenance. — Dante.)
C'est une espèce de dictionnaire fort utile à un étranger qui désire connaître à fond la liliéraiure française. Ce répertoire contient tout ce qne nous autres Français nous apprenons par la conversation sur nos écrivains célèbres. Bcaucoupdes opinions énoncées dans ce répertoire sont des préjugés. Je recommande ce livre à l'étranger (jui veut pouvoir parler de littérature à Paris.
Essai philosophique sur les probabilités, par M. le marquis de Laplace. Cinquième édition. Un volume in-8\
Ce livre est un des plus remarquables qu'ait produits la France depuis la Révolution. Le?< probabilités appliquées aux votes des assemblées délibérantes sont un sujet neuf et intéressant pour l'Angleterre, où tant de choses se décident par la majorité, dans une assemblée. Je ne crains pas de dire que dans ce genre de recherches, Jamais aucun philosophe n'est allé aussi loin que M. de Laplace. Ce savant a fait une cour assidue à tous les gouvernements qui ont paru en France depuis trente ans; il a ob- Icnn une faveur de chacun d'eux. Souvent, pour l'intérêt de son ambition, il a dû appliquer la théorie de la probabilité.
BJémoires sur la Grèce, pour servir à l'histoire de la guerre de l'indépendance, accompagnés de plans, etc., par Maxime Raybaud, ancien officier supérieur au corps des philhellèues, avec une introduclinn historique, par M. Alphonse Rabbe. Deux volumes in-S".
Cet ouvrage a beaucoup de succès. La France commence enfin a s'intéresser au sort des Grecs. Il s'est formé une sociéic à Paris, on on a comnaré les récits de M. Ravbaud à ceux du colonel
Sl:inhope. L'infroduclion de M. R;ibbe est remplie de talent et de pliiosopliie. Ce jeune écrivain e^t de Marseille, ville cù, dès le temps de M. Guys, célèbre par son voyage eu Grèce, ou connaissait mieux les Ucllènes que da'.is aucune anlre ville de France.
Œuvres complètes de J.J. Rousseau. Un volume in-S».
Œuvres complètes de Voltaire. Deux volumes in-8».
Celle entreprise est une des plus curieuses et des plus utiles dent se soit avisée la librairie française. J'ai sons les yeux les premières livraisons du Rousseau. Le volume qui contiendra les œuvres complètes de l'écrivain le plus é'oquenl qu'ail produit 'Europe au dix-buiiième siècle coulera cinquante francs. Ce volume fonde la réputation de M. Fournier, comme imprimeur. Les édilions données par la fiunilie Fournier oblim-eni déjà une baule réputation vers l'an 1760. Celle-ci est un chef-d'œuvre de netteté.
La Haine d'une Femme, ou le jeune Homme à marier, comédie-vaudeville en un acte, par M. Scribe. Deuxième édition.
M. Scribe esl l'auteur dramatique de France qui a le plus de talent et le plus de fécondité. La ebarmanle petite comédie que je vous annonce est la qualre-viui^t-dix-liuiiième qu'il p: blie. Ces comédies rapportent à leur auteur soixante mille francs par an. Il a droil à une part de la recelte chaque fois qu'on les joue. Je conseille fort aux Anglais amateurs du théâtre français de se procurer : la Somnambule, la Haine d'une Femme, Coraly. M. Scribe ferait bien mieux encore, si la censure ne l'arrêlait pas dès qu'il veut peindre avec force les ridicules actuels.
Chansons nouvelles, par M. de Déranger.
Je viens de voir ce nouveau voiiime, qui ne sera publie nue dans huit jours. La chanson la plus frappante m'a semblé cène sur le triomphe de M. de la Fayette aux États-Unis. On voit que M. de Déranger, le plus grand poëie peut-être que la France possède, ne laisse échapper aucune grande circonstance, aucune grande émotion de l'opinion publique, sans exprimer dans ses vers ce que tout le monde, à Paris, exprime de vive voix. Ses chansons sont donc exactement des odes nationales; elles s'adressent an sens intime des Français. Ce vojnme, toutefois, me paraît un peu inférieur à ceux que nous connaissons. L'auteur me semble s'être trop rapproché de Iode. Souvent il est un peu I. 17
290 ŒUVRES POSTHUMES Dl- STENDHAL.
obscur. L'ouvrage aura un grand succès. Il a élé payé à l'aulcur, qui est lrcs-p:uivrc, vingt mille francs. Ce prix n'est pas fiolif cl destinéà faire cffetsur les badauds, comme les quarante mille francs donnés par le libraire Laùvocat à M. de Baranle, pour V Histoire des ducs de Bonnjogjie (bon livre, du re^te); il est réel, et c'est beaucoup pour un petit volume qui, pcul-êlre, sera pcrséculc par la police et enverra Tauleur à Sainte-Pélagie.
Mémoires de madavie la comtesse de Genlis. {Las deux premiers volumes.)
Voici encore un ouvrage qui ne sera mis en vente que dans buil jours, mais que j'ai lu. Ces aiémoires auront beaucoup desucoèi partout, mais moins à Paris qu'ailleurs : 1° parce que nous connaissons tout ce qu'ils renferment; 2° parce que nous détesions, à Paris, l'hypocrisie. Le voile léger de l'hypocrisie que madame de Genlis n'a pas pu se dispenser (étant dévote) de jeter sur ses récits Ole tout le piquant dars un pays où, tous les six mois, nous voyons la publication de .Mémoires tels que ceux de madame du llausset ou de M. de Bezenval.
Madame de Genlis traite des mêmes événements que M. de Bezenval (17G6-1780). Madame de Genlis, pauvre demoiselle de province, fit fortune à la cour par sa beauté, la souplesse de son caractère et son esprit. On dit qu'elle ne fut jamais cruelle et toujours très-dévole. Elle dit beaucoup de mal, dans les deux premiers volumes de ses Mémoires, de sa taule madame de Montesson, femme beaucoup plus honnête qu'elle et qui, en 1785, était la maîtresse du vieux duc d'Orléans, le père du duc d'Orléans, surnommé Égalité, parce que, dans la Révolution, il pril ce nom. 3Iadame de Genlis fut la maîtresse de ce duc Égalité, qui la nomma gouverneur de ses enfants, ce qui parut fort ridicule à Versailles.
Il faut louer madame de Genlis de l'excellenle éducation qu'elle a donnée à M. le duc d'Orléans actuel, à ses frères et à sa sœur. Le tableau de la cour de Louis XVI, donné par madame dcuculis, ressemble plutôt à un morceau historique qu'à une narration de Mémoires^ La naïveté, si nécessaire aux Mémoires, y manque tout à fait. D'un autre côlé, il y a beaucouj) dcnsemblc Cl de raisoB. Toujours madame de Genlis cherclie à excuser
trois espèces de personnes : les prêtres, les nobles, les princes. Ces Mémoires sont supérieurement écrits. Uauleur, qui a quatre-vingt-deux ans, jouit d'une excellente santé et vit en philosophe, apparemment heureuse et salislaite.
ex
A MO.- SIEUR ..., A LONOnCS.
Paris, le 20 février 1825.
Une partie des immenses héritages de la famille de Tonde provient de confiscations faites sur la famille de Montmorency. Quand Louis XIV chassa les protestants et révoqua la charte donnée par Henri IV, et nommée YÉdît de Nantes, à" i\iircs\c nom du lieu où elle fut publiée, les grands seigneurs de sa cour se firent donner les biens confisqués sur les malheureux protestants. Si vous prenez, dans le Siècle de Louis XIV, par Voltaire, la liste des maréchaux de France et des grands officiers de la cour des rois de France, vous aurez les noms des familles françaises, dont les trois quarts des biens, au moins, proviennent de confiscations. En d'autres termes, la fortune de tout noble français, si elle excède cent mille francs de rente, provient, en tout ou en partie, de confiscations. Voilà ce que prouve le livre curieux, ayant pour titre :
VËmigralion indemnisée par Vancien régime, et depuis la Beslanration, par M. Isidore le Brun. In-8°.
Malheureusement ce volume est écrit avec trop de précipitation; les gens de lettres, en France, ne se donnent pas le temps de travailler. Un tel sujet méritait d'être approfondi par le savant Lanjuinais. Tel qu'il est, il met sur la voie des recherches. L'aulenr conclut ainsi : « Les grandes familles de France, enrichies par des confiscations, quitteront la France en 1792, pour alier se joindre aux Prussiens ei se battre contre leur |)atrie ; on confisqua justement leurs biens. Aujourd'hui ils remplissent les
Cli;imbres Icgislalivcs et se donnent à eux-mêmes mMidllia:-:!, celte année. L'an procliain, ils rapporteront ce qn'ils auront reçu et reprendront leurs tores en nature, ce qui mettra les lîourbons en péril. Une guerre peut seule nous sauver et l'auguste famille des Bourbons avec nous. Sans guerre, les jésuites perdront les Bourbons et ramèneront la guerre civile en France. Neuf millions de Français, presque tous paysans, sont en possession des biens confisqués et vendus par la nation. » Dit sacre des rois de France à Reims. Ua volume. Cet ouvrage est fort curieux; il a servi de base à une délcrminaiion des enlours du roi. Les formalités du sacre des rois de France sont tellement libérales, semblent tellement reconnaître les droits du peuiile, auquel on demande, par deux fois, s'il veutd'iin tel pourrai, que les favoris de Cbarles X ont décidé qu'on s'écarterait, sous quelque prétexte, derancien cérémonial. Quand le peuple français était endormi par un long et profond despotisme, comme en 1775, au sacre de Louis XVI, toutes ces formalités étaient sans dangers. Aujourd'hui les écrivains libéraux, qui, sans contredit, effacent par le talent les écrivains vitra, tireraient wn grand parti de ce cérémonial ; ils pronvcraienl, ce qui est vrai, que c'est la liberté qui est ancienne en France et non pas le despotisme ; que, comme nous le voyons dans Tacite {de Moribiis Germanorum), les prétendus premiers rois de France n'étaient que des (jc'nr'raux en chef, obligés de consulter leur armée. Le despotisme tempéré par des chansons, tel que la Révolulion l'a détroit, n'existait que depuis le cardinal de Richelieu. Cette vérité, funeste aux prétentions, non du roi qu'on dit être un excellent homme, mais de la cour, est mise en lumière par les ouvrages historiques et les Mémoires qui sont à la mode, et que l'on publie chaque jour.
Le Vingt et un Janvier, ou la Malédiction d'un père, par l'antcurde Monsieur le Préfet. Trois volumes in-12.
Ce roman n'en est pas un ; c'est une description de ce qui arrive tous les jours en France. Paris jouit d'un gouvernement modéré; la province commence à être en proie à la tyrannie des évêques. L'auteur du Vingt et un Janvier a le malheur d'outrer la venté; cela nuit à son talent. Quand il n'exagère pas, sa prose
raji! :11e les Talcs of tlie hall \ de Crabbe. Il décrit avec soiu dco ^lioses horribles, ilégoûiaiites, mais vralei.
Tableaux chronologiques de l'histoire ancienne, depuis les leiniis les plus reculés jtJ^;{iu"à l'ère chiélieiiiic, par feuThourcl, de rAsseiiiblée consiiluanlc. Un volinue in-folio.
Ouvrage curieux, nécessaire mênie.Ordinaiicnienl les savants f,ui s'occupent de clirouologie sont dos mi.cbincs à dales et ne pensent pas. Il n'en est point ainsi de Theuret. V Abrégé de Mabhj, qu'il a publié, vaut beaucoup mieux que Mably lui-même, et a porté le flambeau de la vérité sur les premiers temps de riiistoire de Trance. Tbourct a été un des philosophes les plus sensés et les plus cslmes qu'ail produits l'école de Voltaire.
de la Loi du sacrilège, par M. l'abbé Ferdinimd de Lamennais.
Celte brochure estlaplus étrange qu'on ait publico, en France, depuis bien longtemps. La loi du sacrilège, qui vient de passer, grâce aux boules de dix pairs évêques, qui ont volé pour la feine de mort, a fait horreur en France. Eh bien, M. de Lamennais prouve qu'elle n'est pas encore assez cruelle. L'année prochaine, on proposera les galères pour les imprimeurs qui rcimprimeronl des livres impies. Une commission d'évêques pairs de France jugera les livres, sous le rapport de l'impiélé.
La brochure de M. de Lamennais rappelle les brochures publiées, en France, du temps de la Ligue eteufaveur de laulorilé du pape. 11 y règne un ton de violence atroce et de cruauté qui jure avec les mœurs douces des Français actuels. Celte publication a produit l'effel d'un averiissemcnt ; eWc est un danger pour la famille régnante ; elle est curieuse sous ce rapport politi(|ue. Celte dcclaration de principes du parti jésuite est forl bien écrite. Peu d'écrivains ont plus de talent et d'éloquence qi:c Fauteur; sous ce rapport il l'ail honneur à la France.
• Contes de la (jiande salli.
Taris, le 13 avril 1S25,
Une iinmoiise qiianiilé de loisirs fui jelce dans la sociélé française, vers l'an 1770, quand on fui assez désabusé de la cour liour ne plus s'occuper exclusivement des chances de celte esl>èce de jeu, el avanl que les discussions relatives au bien public, qui parurent vers 1783, eussent fait leur début dans le monde. Jusque-là le Ihéàlre availétéune source de dislraciious aimables; mais les gens composant la sociélé s'en étaient tenus au rôle de spectateurs; on eut Tidce, en 1770, de devenir acteur. C'est une vérité connue de tout le monde, que l'on peut jouer du violon el faire de la musique instruinenlale, pendant Iroisou quatre heures, sans s'ennuyer; tandis qu'il est impossible de trouver du plaisir, pendant plus d'une heure, à la musique faite par les autres.
Les aimables Français de l'an 1770 trouvèreut fort amusant de jouer la comédie. Peu à peu, cependani, deux inconvénients se firent sentir: on voulait jouer les comédies qui, alors, passaient pour bonnes; par conséquent, ces comédies élaient celles que les acteurs de profession reproduisaient le plus souvent au tîiL'àlre ; de là, une rivalité dangerouic. La bonne compagnie, en cela juge el partie, déclara bien à Vvnanimitc que les acteurs pris dans son sein avaient meilleur ton que les Mole, que les Monvel, que les Brizard, qui étaient les acteurs célèbres du temps. Mais, à l'égard du talent, de lac/i«/ji(r, del'effelpioduit, il fut malhjureijsenieut impossible de se faire la moindre iliusion Un homme de la sociélé ne joue jamais bien que de la voix; l'habitude du corps, la manière de le poser, dénuuil à chaque instant ce que la bouche prononce ; ou, si l'acteur de sociélé faitaiieuiion à l'apparence extérieure de sa personne, àrinstaut
il retombe dans sa manière habituelle de parler, c'esl-à-dire n'est plus acteur.
Si c'est une chose fort amusante que déjouer la comédie à la campagne, dans les châteaux, il y a donc beaucoup d'inconvénient à entreprendre de donner les mêmes comédies que tout riiiver on a vu jouer sur les grands théâtres de la capitale. Les spectateurs ont la sensation du médiocre et de l'inférieur en voyant jouer, par des personnages de la société, les rôles que les grands acteurs ont marqués de leur cachet. D'ailleurs, les pièces qu'on joue dans les salons sont iâilcs comme le jeu de société, pour suppléer à la conversation. Il résulte de là qu'une pièce en cinq actes est trop longue ; on aimerait mieux trois pièces en un :;cte, car, après chaque pièce, on serait libre déparier, et la conversation profiterait des remarques qu'on a faites durant la représentation.
Il résulte de tout ceci que le loisir donna l'idée de jouer la comédie au déclin de la cour ; que bientôt la longueur inconvenante des comédies en cinq actes et l'inconvénient des comparaisons avec Mole et les autres grands acteurs comiques qui brillaient vers la fin du règne de Louis XV ou le commencement de celui de Louis XVL donnèrent l'idée de composer de petites pièces en un acte.
Collé fut le héros de ce genre. La société de la fin de Louis XV n'ayant pas les mêmes idées que nous sur la décence, la Vérité dans Je vin, Ce que Dieu garde est bien gardé, et les autres clicfsd'œuvre de Collé, sont trop libres pour être joués maintenant. Oa donna le nom de proverbe 'à ces pièces, parce que, pour faire jouer autant que possible un rôle actif aux spectateurs, ils eurent à deviner un proverbe , que la petite comédie fut chargée de rappeler. Ainsi, après avoir vu jouer le chef-d'œuvre de Collé, les liommes s'écriaient : In vino veritas. Car, dans cette pièce, on voit un amant qui, étant un peu tip]) *, prend un mari pour confident de sa passion pour sa femme ; et, comme les ivrognes sont tendres, cet amant, qui est, en même temps, Xami du mari, se rcpeul de l'avoir trompé, et, les larmes aux yeux, lui en fait
* Gris.
des excuses. Ilcureusement le mari aussi est elevated^, et, qnond ils revieniient tous les deux au bon sens, Ion persuade facilemeut au mari que la prcieudue conlideucc n'était qu'une mauvaise plaisanterie. Je suis fâché de ne pouvoir pas vous donner uae analyse plus étendue.
Les proverbes composés par Collé étaient joués par de grands seigneurs, chez le duc dOrléaus, père d'Egalité. C'est le même duc dOrléaus, calomnié dans les Mémoires de madame la comtesse de Genlis, dont il finit par épouser la taule, madame de iMontessoo. Madame de Montesson tira de la misère mademoiselle Ducresl, qui allait jouer de la harpe dans les maisons, moyennant quatre louis; et cette nièce, devenue dévote, tourue en ridicule sa bienfaitrice. Ou trouvera beaucoup de détails sur les Proverbes de Collé dans les curieux Mémoires que cet homme gai a écrits sur sa vie. Collé eut le malheur d'être jaloux de Voltaire; à ce ridicule près, ses Mémoires plaisent infinimeut; dans le genre léger, c'est une des lectures les plus agréables que l'on puisse faire.
Collé eut pour successeur dans le proverbe M. de Carmontelle ^, qui eut moins d'esprit que lui, moins de gaieté, mais beaucoup plus de vérité. Ou a publié en ISil deux volumes de proverbes de Carmonlelle. Chacune de ces petites pièces a été jouée un nombre infini de fois. On prendra une fausse idée du mérite de Carmontellc, si on lit le recueil de ses ouvrages comme un livre ordinaire ; il ne faut lire qu'un proverbe par jour.
Ces petites comédies ont un fond extrêmement léger; la vérité des détails, la grâce du comique, en fout tout le mérite. Ce couiique rappelle la grâce décente de Térence. Le vis comic.x est exclu du genre des proverbes. Des situations énergiques demanderaient, pour n'être pas représentées d'une manière ridicule, un degré d'énergie dans les acteurs que rarement l'on trouve dans le monde. Une grande moitié des proverbes de Carnioulelle doit être inintelligible en Angleterre; mais ceux qui
* Entre deux vins.
• Mort en 1806. Madame de Genlis a publié en 1825 de nouveaux Pro» verbes dramatiquts de Carmontelle
tiennent aux passions, qni sont les mêmes partout, pour le fond, peuvent plaire, même dans les pays étrangers. Le Voyage de Rome, par exemple, ailes Amatits chiens, doivent faire rire partout. La Maison du boulevard est une excellente peinture du caractère d'une jeune veuve folle, abusant de la faiblesse qu'un oncle âgé et immensément riche a pour elle. Ce mérite est accompagné de l'avantage de donner une peinture parfaitement vraie de la société française telle qu'elle était vers 1778.
Une extrême légèreté était le vrai caractère de l'époque; les chefs d'oeuvre de la littérature françaised'alorsdevaient être peu goûtés hors de France. La Révolution, suspendue et non terminée par le despotisme de Napoléon et la Ihéocratie des Bourbons, nous a donné un sérieux qui nous met en rapport avec les Anglais, les Allemands et les autres civilisations étrangères. Je ne doute pas que les proverbes de M. Théodore Leclercq ue soient beaucoup plus goûtés en Angleterre que ceux de Carmontelle ou même que les chefs-d'œuvre de Collé. M. Théodore Leclercq n'a donné au public que trois volumes de proverbes, et, à la différence de la plupart des auteurs, il n'a fait imprimer que les ouvrages dont il est le moins content. Qui le croirait? 11 y a un rapport entre M. Leclercq et Shakspeare, entre le cèdre du Liban et Ihy&ope. Connue Shakspcare, eu faisant imprimer un proverbe, M. Leclercq en perd, eu quelque sorte, la propriété; tout le monde peut jouer un proverbe imprimé. M. Lecleicq est lui-même un excellent acteur; il joue supérieurement dans ses proverbes. Comme, dans la société, beaucoup de personnes répugnent à prendre les rôles ridicules, de peur qu'il ne leur en reste un vernis peu agréable, Bl. Leclercq s'en est eniparé. Je lui ai vu rendre d'une manière inimitable les rôles d'Allemands parlant mal le français, et les rôles d'amants bernés.
M. Fiévée, écrivain distingué, persécute dans ce moment M. de Villele et les jésuites; ce qui, certes, est très-hardi. M. Fiévée a fait deux fort bons romans : la Dot de Sicxette et Frédéric. Bien des personnes pensent que M. Fiévée a corrigé beaucoup des proverbes de son ami, M. Théodore Lcclerc(i. Quoi qu'il eu soit, comme la censure ôle impiloyahleuienl do
toutes les comédies qu'elle laisse jouer à Paris ce qui ressemble à la société acluclle, le;; provcrhcô de M. Lcclercq auroiU une ! iporlance historique. Aujourd'hui, incnie, les étrangers qui désirent avoir une idée des habitudes sociales des Parisiens lie peuvent rien faire de mieux (pie de lire les trois volumes de M. Leclercq. Mais souvenez-vous toujours, si vous voulez goûter le mérite de ces sortes de livres, qu'il n'en faut pas lire plus de cent pages le même jour. Les mœurs françaises étant devenues plus graves, les petits tableau.v de M. Leclercq seront beaucoup plus intéressants et surtout plus intelligibles pour les étrangers que les esquisses de Carmontelle.
Le proverbe qui peint le mieux le mélange de l'ambition avec Tancieune légèreté française est intitulé le Duel. Va Français ne tolère pas devant lui des plaisanteries piquantes sur le ministère qui a acheté son opinion. 11 faut rendre justice, en passant, à M. de Villèle, c'est lui qui, depuis quatre ans, a introduit cette corruption générale dans la nation , depuis l'employé à douze cents francs jusqu'au jmir de France, qu'il achète à trente mille francs pièce, pour faire passer la loi du sacrilège. Un Français ainsi acheté a toujours peur d'cî,re méprisé; il se sent brave ; à la première plaisanterie piquante, il répond par un duel. Dans ce même proverbe, il y a un personnage û''hijpocrite doucereux, qm ïdïl sàîorlane par Moulrouge (le quartier général des jésuites). Ce personnage achève de peindre les mœurs actuelles.
J'ai hésité longtemps si, pour donner une idée du genre des proverbes, si fort à la mode à Paris en 1825, je traduirais le Duel, ou la Plus beau jour de la vie. Je me suis enfin décidé pour celte dernière esquisse; j'ai craint que le Duel, qui, d'ailleurs, est beaucoup moins gai, ne fût inintelligible hors de France. Le Plus beau jour de la vie s'appelle ainsi par ironie. C'est un pauvre jeune homme qui se marie, à qui tout le monde répète : Ce jour est le plus beau de votre vie, au moment où il est victime de cent vexations. La cérémonie du mariage est une des plus ridicules des mœurs franç^Vises. Ou a compté jusqu'à cent petites attentions, chacune desquelles, si on y manque, peut devenir le sujet d'un reproche; ou, encore pis, la cause d'un ridicule. Je
ne doute pas que, comme nous avons des manuels de physique et de pharmacie, Ton ne publie bientôt le manuel do riiummc qui se marie.
On joue les proverbes sans aucun préparatifs : deux paravent.^ font les deux coulisses, deux vases de fleurs el deux buu^^ics foi mont la rampe et scpareul les acteurs du public. La mode est de les jouer sans aucune exagération de gestes; c'est ainsi que les joue M. Lcclercq lui-même. Le bon ton est de n'avoir Tair de faire aucurs frais, défaire tout naliirellcment.
GXii
A MONSIEL'ti .... A LONDRES.
Pans, le 21 avril 1825.
Il y a, dans ce moment, une traduction d^Hérodote sous presse, et deux autres que Ton va imprimer. Le M. Larcher dont Voltaire s'est tant moqué, à cause de sa traduction du père de l'histoire, bien loin d'être un pédant en us, clait un pauvre courtisan des courtisans de Louis XV, et n a rien trouvé de mieux à faire que de prêter les petites élégances musquées de la cour de ce roi aux vieux héros grecs, dont il conte les faits cl gestes dans un style souvent aussi inculte que ses héros. Il ne faut pas s'en étoiuier; Hérodote fut le premier à essayer d'écrire en prose; on n'avait fait que des vers avant lui. Son style est souvent embarrassé; la construction de ses phrases est souvent incertaine.
C'est le style d'Hérodote que l'on retrouve, surtout dans la traduction de M. Paul-Louis Courier, vigneron, ancien canonnier à cheval, récemment sorti de Sainte-Pélagie. Tels sont, en effet, les titres et particularités d'un des meilleurs écrivains que la France puisse opposer aux savants étrangers. M. Courier est peut-être l'écrivain vivant qui connaît lemieux sa langue, toutes ses finesics el toute ses délicatesses. %
500 ŒUVr.ES POSTHUMES DE STENDHAL.
La Iraduclioii de Lonijus, qu'il vient de publier dans le style ancien d'Amyot, est un chef-dœuvre; on croit que bou Hérodote sera encore supérieur à Longus. (îct ouvrage aura trois volumes, et M. Courier Ta corrigé pendant dix ans. 11 est parvenu à donner à sa traduction non-seulement la couleur du style du vieux Hérodote, mais encore exactement la même étendue que ce texte; de manière que, si on limprimait eu regard du français, l'on ne verrait jamais de blanc dans la page grecque pour donner le temps d'arriver à la paresse de la langue moderne.
M. Courier, comme capitaine d'arlillerie à cheval, a fait les campagnes d Egypte et d'Italie: mais, comme il était libéral dès cette épuijue, et dix ans avant que cela fût de mode eu France, il fut pourchassé par le gouvernement d'alors; maintenant il vient de passer deux mois à Sainle-Pélagie. C'est que M. Courier est peut-être riionime de France qui, depuis Voltaire, a écrit le pamphlet avec le plus de pi(|uant, de malignité, et surtout avec une verve de plaisanterie qui ne permet jamais à son lecteur de ne pas pouffer de rire aux dépens du pauvre diable qu'd a entrepris de ridiculiser,
L'Honnête homme, ou le ]Siais, roman par M, Picard, de FAcadémie française.
L'hypocrisie est le grand trait des mœurs actuelles en France. Cette hypocrisie est enseignée par les jésuites et pratiquée à leur profit. Ce qui se passe à llouen (en avril 1825) en est une preuve évidente , et le midi de la France est témoin d'entreprises bien autrement condamnables. L'hypocrisie et les jésuites ont connnencé sous jN'apoléon, dès l'année 1804. D un autre côté, la publicité est un des traits des mœurs françaises. Chez un peuple qui aime à parler, l'hypocrisie doit être une des choses les plus vite remarquées : elle prèle au ridicule.
Le roman de M. Picard donne l'histoire de l'hypocrisie dans les mœurs françaises. L'auteur n'a pas beaucoup d'esprit, de proloudeur et d'imagination ; mais c'est peut-être pour([uoi il a de la vérité. Dans ses romans, connue dans ses comédies, M. Picard rend ce qu'il voit comme un miroir. Ce genre de mérite donne peu de plaisir aux personnes qui habitent le pays, mais doit être fort précieux aux étrangers. La vérité des li.ubi-
tudes sociales reproduites dans Vllonnôte homme, ou le Niais est telle, que je no doute pas que riiislorien futur de la Restauration de la famille de Bourbon ne soit obligé d'emprunter plusieurs traits à M. Picard. Ce que cet auteur dit des élections, entre autres choses, est d'une vérité parfaite. Le titre du roman de M. Picard lui a été fourni par le dialogue connu de Fouclié avec Garnot, après la reddition de Paris, en 1815. Fouclié avait trahi et vendu sa patrie. Garnot lui dit : « Où puis-je me retirer, traître? — Où tu voudras, imbécile! » Le niais de M. Picard n'est imbécile qu'à la manière de Garnot. Cette donnée était excellente; le roman eût été un chef-d'œuvre si M, Picard avait de la force dans sou talent.
Histoire de Clwistoplie Colomb, par M. Dossi, de Milan, traduite par M. Urano. 2" édition. Un volume.
La pauvre littérature italienne est tombée bien bas. La censure autrichienne n'est pas le plus grand de ses malheurs : elle a pris la funeste habitude de noyer un très-petit nombre de pensées dans un océan de paroles. Cependant cette littérature italienne a un certain caractère de bonne foi et de consciencieuse recherche, qui mancpie tout à fait à la littérature française du temps actuel. On ne trouve pas dans les opuscules italiens ce caractère de fatuité et de profonde ignorance qui brille dans les petits ouvrages publiés à Paris. Vous lirez avec un certain plaisir le livre de M. Bossi sur Colomb. Vous y trouverez un tableau du monde au milieu du(piel vécut ce grand homme et des obstacles qu'il eut à surmonter pour obtenir un vaisseau. M. Bossi est un chanoine de Jlilan, protégé par Napoléon, et maintenant obligé à écrire pour vivre.
Vita di Canova, scriiia da Missirini. Firenze.
C'est de cette vie de Canova ([u'ont été extraites de curieuses conversations de ce grand sculpteur avec Napoléon. M. Missirini est de Florence, je crois ; raison de plus pour abonder en paroles et pour songer à l'élégance de la phrase beaucoup plus qu'à la justesse de l'idée. Toutefois il règne en Italie un bon sens (jcnc rai, dans ce qui regarde les arts, (ju'on ne trouve nulle part ailleurs. Les étrangers, en parlant de peinture, de sculpture ou de musique, sont toujours des harbr.res. Quand on estcurieu.x
(]e connaître la vie de Canova, il faut donc la chercher ccrile par iiu lliilicu. Mais il csl fâcheux que, comme M. Missirini, cet Italien ne place que trois ou quatre idées dans chaque leuilie d'impression, composée de seize pages. Ce qu'il y a de mieux sur Cauova, ce sont ses lettres, dont les premières fourmilleat de fautes d'orthographe.
Chroniques neustriennes, ou Précis de riiistoire de Normandie, par M. Maiie Dumesnil. Un volume.
L'histoire est à la mode en France, et, je l'ai dit souvent, c'est Quentin Durward et Ivanhoé qui ont créé cette mode. M3I. Guizot et de Baraiite Talimeuteut par de grands ouvrages; de jeunes écrivains, par des résumés. 11 est fort à désirer que ces petits ouvrages soient traduits en anglais; on pourrait les donner à Londres poiir deux schcllings, et ils répandraient do fort bonnes idées. Un des meilleurs parmi ces ^précis est celui que M. Marie Dumetuil vient de donner sur la Normandie; c'est un digne complément du magniOque ouvrage de M Thierry sur Guillaume le Conquérant.
Histoire des ducs de Bourgogne, par M. de Baranle. Troiicmc livralsju.
Je vous cons ille fort de lire dans le sixième volume de cet ouvrage le récit de la mort de Jeanne d'Arc et de la mission que ceae fille singulière remplit en France. Ce morceau est excellent. M. de Baranle est le premier auteur qui ait écrit l'histoire de France d'une manière amusante et vraie. En générai, il se borne à faire l'extrait des deux ou trois chroniques les plus marquantes de chaque siècle. Mais peu importe à qui appai tiennent les idées qu'il présente; on trouve le plus vif plaisir aies lire.
Poésies de Clotiide de Surville, pcéie fi-ançais du quinzième siècle, publiées par Charles Vaudcrbourg.
Je ne conçois pas comment EL Vanderbourg n'a pas eu l'esprit de se domicr la célcLriié de Macpherïon. Les poésies eu vieux langage qu'il nous a données sous le nom de Clotiide de Surville son!; extrêmement louchantes ; il ne mai;q:;e à mon plaisir, quanà je les lis, que de les croire âgées de trois siècles. Commcut M. Yaudcrbourg, qui fait si bien la poéiie gauioise,
n'a-t-il jamais fait devers français passables? Voilà un problème que je présente aux psyciiologistci^. l! est certain que la langue parlée, en France, avant le règne de Louis XIV, était beaucoup [)ius propre à la poésie que celle dont nous nous servons depuis ce roi, qui déclare 7wn nobles un tiers des mots les us utiles de la laugue.
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 20 juin 1825.
Malgré twit le blâme jeté par certaines gens sur les petits livres historiques aujourdbui de mode, je vous recommande celui (jui a pour titre :
Ilmimé de V histoire de Russie, par M. Rabbe*. Un volume !ii-18.
C'est un excellent abrégé. M. P.abbe nous montre les Russes tels qu'ils sont : à peine plus civilisés que leurs voisins les Turcs, ft très-inférieurs aux Turcs par leur mauvaise foi. Un grand teigneur russe, nununé M. de Tolstoy, a attaqué M. Rabbe et lui a reproché que Rabbe, en esclavon, voulait dire esclave. Une revue, fort ennuyeuse et encore plus servile, la revue de M. Julien, a accueilli les attaques du seigneur russe, trop heureux d'avoir à tomber sur un homme de lettres estimable, qui vil de sa jtlumeetnon de ses paysans. Je conseille Touvrage de W. Rabbe à tous les lecteurs qui veulent prendre, en quelques heures, une idée juste de la Russie.
Le Dernier chant de Childe-Harold. Un volume in-S".
Chant du Sacre. Un volume in -8°. Par M. de Lamartine.
L^o ces deux poèmes, qui ont paru presque en même tenq)s, le premier aété vendu ner.f mille francs, etlesecondsix mille francs. Ces prix sont énormes pour la France. Quand le fameux tragique
' M Habbc est niurl à Paris, le f'' janvier 1830.
Ducis fit rédiiion complète de ses œuvres, il y a dix ou douze ans, elles ne lui furent payées que trois mille francs par vol ane, et il n'y en avait que trois.
Les deux poëmcs de M. de Lamartine ont éprouvé une espèce de chute. Le Chant du Sacre n'a pas eu de seconde édition, et Childe-Harold n'en a eu que quatre, peut-être même qu'une. Car maintenant L... et les autres libraires charlatans de Paris font des éditions de fjuatre cents exemplaires. Ces deux poëines de M. de Lamartine manquent totalement d'idées. Celles qu'on y trouve so;!t vagues, communes, et de plus fort obscures.
M. de Lamartine avait entrepris de faire l'éloge de la liberté; il s'emparait ainsi d'une quantité de belles idées qui courent'les rues dans ce pays ; mais ses bons amis du parti uiird lui ont représenté qu'il perdrait la faveur de ce parti, et il s'est hâté de supprimer ses transports en faveur de la liberté. Au sacre, il la faisait oiudre de l'huile sainte eu même temps que le roi.
Voilà bien des griefs conire M. de L:imartiue; il n'eu est pas moins le second ou le premier poète de la France, selon qu'on voudra mettre M. de Béranger (auteur des chansons) avant ou après lui. 51. de Lamartine rend, avec une grâce diviue, les sentiments qu'il a éprouvés. Ces sentiments, vagues et mélancoliques, partagés par beaucoup de jeunes gens riches de l'époque actuelle, sont tout simplemcut l'effet de l'oisiveté. Napoléon faisait remuer cette jeunesse; de son temps, o;i connaissait peu l'ennui mélancolique. C'est cependant à cette époque qu'eu a été faite la plus belle peinture : je veux parler du petit roman de .M. de Chateaubriand, intitulé liené. 11 y a huit ou dix passages charmants dans le dernier chaut de Childe-Harold; je vous conseille de les lire.
Histoire de René d'Anjoii, roi de Naples, duc de Provence, par M. le vicomte de Villcneuve-Bargemoni. Trois volumes in-S".
Les aïeux de cet historien servirent le roi René, qui a laissé des notes sur leur caractère. Je m'attendais à trouver une histoire bâtie avec une adresse jé^ultique, de manière à déguiser les torts des temps anciens, une histoire daus le genre de celle de l'ennuyeux Lacretelle. J'ai été surpris bien agréablement en trouvant daus .M. de Villeneuve un homme de bon sens, qui
paraît avoir l'ail des recherches consciencieuses. Son histoire n'est |)oi!il un chef-d'œuvre. L(ird Byiou disait que, quand ou se mêlait de faire des vers, il fallait en faire tous les jours. J'appliquerais celte maxime à tous les genres de littérature. 11 faut maintenant pour être lu, dans le genre historique, une certaine profondeur de philosophie cl de bon sens (pu ne s acquiert point en quelques mois d'étude. Le métier d'historien ne peut être un pis-aller, comme paraissent le croire plusieurs écrivains, qui, repoussés de la politique par les rigueurs du ministère, se mettent à lire, pendant un an, les vieux monuments d'un pays, et puis nous ca donnent intrépidement Thistoire.
h. HCNSiELT. LE CAHON DE M..., A IIO^FLEUn.
Paris, le 13 juillet 1825.
("^her ami, je reviens à Paris pour partir. L'heure de hi maîleposle me presse; ainsi, poeas palabras.
Mademoiselle ... est grosse, cii-oi), chef-d'œuvre de M. de... — Le général Gourgaud, dans sa réfutation de M. de Ségur *, a, dit-on, insulté ledit Ségur; on parle beaucoup d'un duel ù la I)uurse. — Cuuain nous a dit que c'était pour demain. — Quatre millions sont convcitis; on pense que l'opération est maniiuée; mais on dit que les 75 peuvent êire à 78, un moment. 11 y a dégoût pour la rente. Les étrangers, tracassés, n'en veulent plus. Cependant l'avis des gens sages est de garder. J'ai un ami genevois, le plus sage des hommes, il me dit : « Gardez; » et je garde.
J'ai prêté tous mes Globe^. N'ayez a\icuu regret, ils sont plus pédants que de coutume.
* Auteur de VUistoire de Napoléon et de la grande arinc'e en 1812. •
• Le journal le Globe.
M. Girard, d'Égyple, offre de f:;irc un caual sous chaque rue de Piiris, moyennant huit millions.
M. Jacques LaffiUe offre, ou offrira en I82G, de faire la rue de la porte du Louvre à rélcphant de la Daslille; on lui laisserait la plus-value des maisons. Il faut une loi, bien entendu.
M. PiOniieu a lu, à Sautelel, des proverbes romantiques qui Tout c:;ch;u;lc.
Galli, arrivé le 10, va nous faire rire. Il prend les rôles de Buffo, invisibles dans les mains de Graziani. La divine Giudilta a loué une belle maison à Surcsnes ou Puteaux, à dix mini:tcs du pont de îNcuilly. — Le bon D... est toujours égotiste. — Le docteur EtîwarJs est à Londres. Nous vous attendons de pied ferme le 6 août.
Tout à vous,
CoLLlNtT DK Gr.EMME.
h ÎIOXSIECB LE r.ARÛN D2 M ..., A PAr.lS.
Paris, le 21 août 182c.
Mon cher ami, la G..., comme vous savez, prétend être insen sible aux lellres d'amour; essayons. Voici une lettre que je vous supplie de f.iire copier sur beau papier vélin. Un amant tel que M. Edmond de Chareucy ne néglige pas ces accessoires.
Composez aussi une lettre; si celle-ci ne réusiii pas, nous lâcherons la seconde; mais il faut une adresse. Donnez ce'lc de l'ami Porte sous un nom supposé; cherchez un nom inconnu. Par exemple, si vous mettiez : M. de Charency, chez M. Diibouchage, rue IN'euve-de-Luxemliourg, n°.... Enfin, pour s'amuser et pour rire, il faut agir. Que pensez-vous de ma prudo:ice? Ce n'est que dans la seconde lettre que je demanderai qu'elle m'envoie une feuille de jasmin pour réponse. N'oubliez pas qu'il faut Viago à Reims, au lieu do Viaggio.
S", cela prenait cuire vous et moi, nous ririons.
LETTRES A SES AillS. 507
Si cela allait bien, nous clicrclierions un beau jeune bomme (le nos amis, à qui nous dirions : «Voulez-vous jouer le rôle (l'amoureux d'une femme célèbre? — mais il faut une discr('[ion du diable. »
P0P.CIlF.P.nN.
CXVÎ
A riADAME I'.... , A PARIS.
Paris, le 21 août 1825.
Je sens, madame, que la démarche que je fais est ridicule. 11 y a plus de deux mois que je me représente tous les jours combien il est ridicule, et même inconvenant, à moi inconnu, d'oser écrire à une fenuiie que la gloire environne, et qui est, sans doute, liée avec tout ce qu'il y a de plus aimable et de plus gai en France. Moi je suis inconnu, simple lieutenant dans un régiment de cavalerie de la garde. J'y arrive depuis peu avec une pension de mon père; je ne suis pas beau, sans cependant cire laid. Avant d'avoir eu le bonheur de vous voir, avant d'être cnlré dans celte seconde vie, qui a commencé pour moi le jour où vous avez joué le Viago à Reims, je me croyais bien fail, remarquable, l'air noble. Depuis lors je ne vois rien de tout cola. Tout est vulgaire chez moi, excepté la passion forcenée que vous m'avez inspirée. A quoi bon vous le dire? Je le sens, celte démarche est ridicule ; vous montrerez ma lettre à des gens qui m'en plaisanteront. Oh ! comble de douleur ! Entendre plaisanlcr sur la passion que j'ai pour madame P.... ! Je vous jure, madame, que ce n'est pas le ridicule qui peut m'en revenir que je crains. .\h ! pom- vous je braverais bien d'autres périls. Mais je mourrais de douleur d'entendre jiarler de mon sentiment pour vous. Ce senlimenl fail ma vie, j'apprends la nmsiquc, j'ap- |. rends l'ilalion, je lis les journaux qu'avant vous je ne regardais jamais, dans lesiiérance d'y découvrir voire nom. Fût-il aubasde la page, dès que j'arrive à cette page, j'ai bien vite découvert ce
P majuscule qui cuiUincuce voire uoni et qui me fait palpiter, même quand il comuieuce un mol indiflërout.
Mais à ipioi !)oa vous dire toutes inesfolies? Que m'eurevieudra-i-il ? Coinmeat êlre connu de vous? Comme.il être picseuté? — Je ne suis un peu connu que dans quelques salons antiques qui n'ont pas de relations avec vous. Je vais chez M. le duc de , mais y allez-vous? Ah ! je suis bien malheureux, madame! Vous ne pouvez concevoir l'excès de ma misère 1 J ai désiré vingt ans de venir à Paris, j'aimais les chevaux, j'adorais le militaire. Tout cela fait mon supplice aujourd'hui.
Comment être connu de vous ? Quand vous étiez à Paris, je me mettais dans un fiacre, comme pour atlemlre un ami, et je voyais vos fenêtres. Vousêtes à la campagne, dit-on, mais je n'ai pu obtenir du portier le nom de la campagne. J'ai, je crois, fait peur à cet homme. Ah! je m'abhorre moi-même. Sans doute, aussi, si j'obtenais le bonheur de vous être présenté, je vous ferais peur.
J'ai éié obligé d'interrompre ma lellre, j élais trop malheureux. — J'ai vingt-six ans.je suis brun, assez grand, l'air très-militaire, dit-on; mais, après ce qui m'estarrivéavec vo:reporlier,j'ai coupé mes moustaches, autant que possible. Sa;is Tordre de mon régiment, je les aurais coupées tout à lait. — Ah ! du moins, que mon air égaré ne vous fasse pas peur, si jamais j'ai le bonheur de vous être présealé. Ne craignez aucune imporlunité de moi, nudame. Je ne vous parlerais jamais de ma malheureuse passion; vous voir me suffirait; je vous dirais seulement : Je suis Charency. — Fou que je suis ! on vous dirait bien assez mon nom en me présentant à vous. Mais je veux continuer à me faire connaître. Je suis d'une bonne famille de la Lorraine; je dois avoir un jour quelque aisance ; j'ai reçu une excellenie éducation. Ah ! Dieu ! si ou eût eu l'idée de m'envoyer voyager en Italie, je saurais l'italien, je saurais la musique surtout. Peulêlre, mais je le crois impossible, comprenant, comme un savant, les airs divins que vous chantez, je vous aimerais davantage; non, il me semble impossible.
Adieu, madame; ma lellre est bien Irop longue; à quoi boii vous écrire d'ailleurs?
LETTRES k SES AMIS. "09
Je suis, avec le phis profond respect, madame, voire C'"'^ luKiible et très-obéissant servileiir,
Edmond de Ciiarekcv, Chez M. ..., rue ..., n'....
CXYII
A KOrSirtJR ..., A LONDF.rS.
Naplcs le 50 septemlire 1S25.
Vous me demandez, monsieur, un coup d'œil sur l'état actuel de la musique en Italie.
Une source deau jaillit au pied d'une grande montagne. Pour mettre à même de juger de celte source, faut-il s appliquer à décrire avec soiii les divers bassins qui la reçoivent, ou faut-il rechercher dans la position des diverses pentes de la montagne, dans les différentes natures des rocs et des terref;qui !a composent, quelles doivent être les qualités delà source d'eau qui en jaillit?
Ce ne serait point, du moins selon moi, vous faire connaître l'état de la musique eu Italie, que vous décrire les conversations de Milan et de Nazies, que vous parler ; our la centième fois des fameux ihcàlres de la Scala et de San Carlo. Une biographie de Rossini, de Mcrcadanle, de l'acini, de Mcycrbecr, se approcherait davantage du but, surtout si on y joignait une analyse du talent de Lablaclie, de Davide, de Zuchclli; mais il manquerait toujours une description de la source même du goût de la musique chez les peuples d'Italie, si différents de caractère, et qui ne sont liés entre eux que par la malheureuse circonstance d'être opprimés par la même absurde tyrannie, t^elle tyrannie est peu sanguinaire, mais elle est extrêmement minutieuse. Une fdle riche, c'est-à-dire ayant mille livres sterling de rente, ne se marie pas à Modène ou à T(u"in sans que les sept ou Imit ministres ou sous-ministres de ces petits princes, lesquels sont désolés de
r.lO ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
leur oisivelé, fassent cliacun Irois ou quatre rapports sur celte affaire. Le plaisir par excellence de la nation française, se livrer aux cliarmes d'une couver.-aliou aimable cl gaie, dans le courant de laquelle on parle tour à lour de tous les sujets possibles, serait le plaisir le plsis dangereux en Italie. Les espions, dLins ce pays, meurent d'inanition, ils ne savent que mettre dans leur rapport, et tout est espion, depuis le moine qui vient, en disant : Dco gralias, se placer sur le seuil de votre chambre à coucher, pour vous demander raumû-.ie, jusqu'au perruquier qui vient vous coiffer et au cafetier chez lequel vous allez prendre une glace. Ces espions se vendent à tous les gouvernements successifs. Ainsi, par une circonstance originale et particulière à la malheureuse Italie, il est dangereux de mal parler même du gouvernement qui est le plus grand ennemi de celui qui, maintenant, paraît le mieux établi. Tel habitant de Vérone a dit du mal en 1812, sous le gouvernement de Napoléon, de la lentes;:stupide du régime autrichien, qui aujourd'hui est persécuta, pour ce proposqn'il tint il y a treize ans, par bassesse envers la puissance alors régnante.
Depuis que la tyrannie, à l'imitation de Philippe IT, a fait irruption en Italie, c'est-à-dire depuis la première moitié du seizième siècle, ce qu'il y a de j)lus dangereux pour un Italien, c'est de parler.
"Voilà le grand trait moral de ce peuple. Voici un de lein-s proverbes les plus familiers : tn fceZ lacer non fumai scritto (un silence de bon gotît ne fut jamais no!é); ajoutez : par un espion. Lltalien qui vient de voir un beau tableau est occupé pendant deux heures des sensations aimables que lui donne ce tableau. Entend-il un opéra nouveau, il y songe uniquement pendant huit jours. Pourquoi? — C'est que la conversation est impossible pour lui, c'est que depuis près de trois siècles il en a perdu l'habitude. Comment serait-il sujet à la vanild française? Cette vanité cherche des jouissances dans la conversation; la vanité vit parce qu'elle parle : en Italie, avant tout, il faut se taire.
Dès qu'il s'agit de discuter la vérité d'une pensée ou la justesse d'une expression, les Français et les Anglais, qui, depuis
trois siècles, parlent et discutent sur tout, reprennent une grande snpériorité sur l'Italien, qui, dans la discussion, n'est qu'un enfant sans expérience. Ainsi l'Italie vient de produire sous nos yeux Canova, Rossini, Viganô, et depuis cinquante ans clic n'a pas imprimé trois volumes de prose que l'Europe se soit donné le plaisir de lire et de traduire. Ses meilleurs livres, publics de 1825 à 1825, semblent écrits par des enfants et pour des enfants, tant ils sont prolixes, tant ils se donnent la peine de tout expliquer.
L'Italien, dans l'impossibilité de parler, comprend profondément ce qui est de son intérêt. Il est en cela fort supérieur au François et même à l'Anglais. Les Italiens ont compris, dès l'aa 1550, ce que l'immortel la Fontaine eut la hanii«sse d'iirprimer sous le règne de Louis XIV : «Notre ennemi, c'est notre inaiav.» Il y a deux cent cinquante ans que Fêlre le plus profondément haï à Turin, à Bologne, à Modène, à Florence, c'est le souverain. Qu'on ne m'objecte pas l'état moral de Florence versnSO, ce peuple a perdu toute énergie. La puissance de hair s'est retirée de lui en même temps que la vie.
rden déplus absurde que d''exposersa vie, rien de bête comme de s'exposer à la mort et, ce qui est bien pis, aux blessures cruelles, pour l'intérêt de qui? de notre souverain, c'est-à-dire du plus grand ennemi que nous ayons.
Le détour a peut-être été un peu long, mais vous voilà en possession des deux grandes sources (springs) de la musique et de la peinture en Italie : l'impossibilité de la conversation, le discrélit total des vertus militaires. Le plus grand général peut arriver dans une petite ville d'Italie, il y excite moins d'intérêt cl de curiosité que le jeune Pacini, compositeur du second ordre, qui vit en pillant Rossini. Le fameux général est regardé commj un barbare, comme un sauvage, qui a gagné sa vie trente fois de suite, à la loterie des trente batailles auxquelles il a as islé. Dit-il quelque bêtise dans la société, on ne lui fait pas mcine Vlwnneur d'en être scandalisé. J'ai vu cela arriver vingt bis, à l'occasion des généraux célèbres qui, depuis trois ans, sont venus visiter Naples.
Unjeanc duc milanais serait profondément ridicule s'ils'avi-
SJ2 œuvres posthumes DR STENDHAL.
s-.it fie placer son orgueil dans les exercices mililaircs et crymnnstiqiu's, monier à cheval, faire des armes, chasser; snnsdonle il f;u!l l'aire de lont cela un pen, il faut se livrer à ces corvées, prcci-émcnt autant qu'il le faut pour plaire aux femmes. A-t-on lair de s'y complaire, toute la ville répète bientôt: È iinschiocco (c'est un sot) .
Le jour où l'Italie aura les doux Chambres, le jour où V opinion fera son entrée dans le gouvernement, elle ne sera plus exclvùvcment occupée de musique, de peinîtire, d'arcliitcctr.re, et ces trois arts, qui, dans l'ordre où je viens de les nommer, se partagent les affections des llaliens, tomberoiitrapidcmcni. C'est ainsi que la gloire de Voltaire était tombée en France de 1798 à 1812. U a fallu la résurrection des jésuites vers 18'20 pour en faire faire vingt nouvelles éditions. Apres avoir exposé les sources de la passion générale pour la musique en liaiie, revenons enfin à l'historique de la musique actuelle.
On commence, en lîalie, à se dégoùicr de la musique de Tlossini. Un style de musique ne vit guère au delà d'une vinptr.ine d'années, en Italie. Les philosophes n'ont point encore deviné le pourquoi, mais h nouveauté, la surprise pour limaginaîion, est une condition s/we quû non du plaisir musical. Rossini n'a débuté, il est vrai, qu'en 1810, à Venise, par l'opéra inlilulé la Camhinle di Matrîmonio (le Mariage par lettre de change). Sa gloire date de l'opéra la Pietra del Paragone (la Pierre de touche), donné à Milan en 1812. Treize années se sont à peine écoulées, et la lassitude de Rossini se trahit déjà par des signes certains. Rossini a abusé de la rapidité, des accompagnements brillants et des crescendo plus que Cimarosa, Paisiello on il Buranello n'ont abusé d'aucun artifice particulier île la musique. Rossini n'est jamais parvenu à peindre la passion, son amour n'est que de la volupté, son style n'est jamais que le style amusant et rapide. Que le libretto sur lequel il écrit cherche à peindre la sombre jalousie d'Otello ou l'ambition déçue d'Assnr, le complice de Sémiramis (voyez l'opéra de ce nom), toi-jonrs il a peur d'ennuyer en étant vrai. Comme il n'a qu'infiniment d'esprit et point de passion, dès que lexpro-sion de la pas>ion n'est pas •piquante, amusante, singulière; dès que, surtout, elle n'est que
traie et simple, Rossini a peur d'ennuyer cl se liàle de syncojicr sa musique. On lui a adressé celle critique : Dans YArmida, reitrcsenlée ici sur le ihéàlre de San Carlo, pendant rautoiiuie de 1817, ii a fait chanter ensemble Renaud et Armide; il a élc long cl plat. Ce célèbre duo ne se relève qu'à la lin; pourquoi? C'est qu'au lieu de peindre Tamour véritable, celui d'iléloïse pour A'oailard, l'auteur se ravale à peindre la simple volupté.
Dans les pays étrangers au\ arts, à Paris, à Londres, à Berlin, !a unisi(pie est loin de s'user aussi vile qu'en Italie; pourquoi? (Test qu'en ces i>ays la nuisi(iue n'c^l pas le sujet unique de l'at- It'iilion pnssioiinc'e du public. La guerre, les révolutions de finance, les questions de trois pour cent, d'élablissement des jésuites, ou d'indemnité des émigrés, sont successivement, à Londres et à Paris, les objets qui occupent l'énergie de tous les esprits. La musique est un sujet de conversation commode plus qu'intéressant entre les hommes et les femmes qui ne sont pas très-liés. Dans le fait, à Londres comme à Paris, la musicpie est ce qu'elle doit être, dans des pays où V opinion entre dans le gouvernement, un objet d'attention fort secondaire, un simple amusement.
Depuis que Rossini est devenu gourmand, son génie paraît l'avoir tout à fait abandonné. Cet homme n'a plus about him, la moindre étincelle du celestial fire. Plusieurs Napolitains récemment arrivés de Paris y ont vu la seule chose que Rossini ail écrite depuis deux ans : le Viago à Reims, espèce d'opéra buffa, fabriqué à l'occasion du sacre du roi de France Charles X. Cela est plein d'esprit, cela est savant, extraordinaire; mais de génie, plus la moindre étincelle. Rossini, ayant d'e\cellenls chanteurs.: mesdames Pasla, Monbelli, Cinti, et MM. Zuchelli, Pellegrini, Galli, Dordogni, a eu l'idée de faire chanter ensemble quatorze voix sans accompagnement. Rien de plus froid que ce morceau ; absence complète de celestial fire. Malheureusement je crois que l'on peut regarder Rossini comme mort pour son art.
•Jiicls noms se présentent après le sien à l'allcnlion de lEurojjc, avide de parler musique?
D'abord Maria Weber, dont je no vous dirai rien. Vous avez I. 18
entendu le Freyschiitx, plus souvent que moi. Savez-vous quf Weber, au lieu d'écrire de la niu-^iqtie, s'occupe à écrire sa vio cl à nous décrire, avec toute lachiriédcla philo- npliie allemande, comment il est parvenu à se donner du talent?
En Italie, les noms qui se présentent pour faire oublier Rossini sont ceux de : Jlercadanle, Pacini, Meyerbeer.
Le premier de ces compositeurs, l'aulenr d'Elisa e Claudio, a du génie et ce feu intérieur sans lequel ou ne fait rien dans les arts. L'analyse de son talent, ainsi que de celui de ses deux rivaux, le Milanais Pacini et le Prussien Meyerbeer, pourra faire le sujet d'une seconde leilre, dans laquelle je dirai quelque chose des chanteurs célèbres qui existent en ce moment.
CXVlfl
A MONSIEUR ...., A LONDRES
Paris, le 14 octobre 1825,
M. Lemercier a fait douze ou quinze tragédies, barbares pour le style; sept ou huit poèmes, où il y a des éclairs de génie; il a traduit d'Alfieri Agamemnon, et en a fait une bonne tragédie du second ordre ; il a fait une comédie imitée des ^^oces dp. Figaro, de Beaumarchais; cette comédie, intitulée Pinto, est excellenie. M. Lemercier a fait, en prose, un cours de littérature assez ridicule.
M. de Talleyrand, à l'époque oii M. Lemercier fut à la mode pour avoir refusé la croix que Napoléon voulait lui imposer, dit de lui : « M. Lemercier est la moitié d'un homme de génie. »
Rien de plus vrai. La plupart de ses ouvrages sont mauvais; mais on sent, à chaciue page, que si l'auteur n'était pas poursuivi par un malin génie, il pourrait faire mieux. M. Lemercier a eu une attaque de paralysie dans sa première jeunesse. Sans cet accident, disent nos physiologistes, il eût peut-être égalé Corneille.
Sa nouvelle tragédie ayant pour titre :
Les Martyrs de Souli, on l''Épire moderne, en cinq actes et en vers, est remplie de longueurs. Elle eût élé sifdée à la première représentation, l'auteur eût fait des coupures et eût obtenu un irès-beau succès. Ou a tant écrit en Angleterre sur les martyrs de Soulij que je me dispense de raconter de nouveau le fait nislorique. M. Lomcrcicr asuivi la réalité d'assez près; son vers, énergique, quoique dur et incorrect, réveille profondément la sympathie du lecteur. El, comme à la scène la dureté du vers est peu aperçue, celle tragédie eût électrisé les speciatcurs. C'est ce qui a porté la censure à la défendre dans un moment surtout où les congrès s'occupent du sort des Grecs, et où M. de Villèle envoie des généraux au pacha d'Egypte pour dresser les troupes qui espèrent exterminer les Grecs.
L'art dramatique étant à la veille d'une révolution, dans dix ans, lorsque la censure aura été tuée par le mépris public, la tragédie des Martyrs de Souli sera devenue obsolète », et la poilérilé rangera M. Lemercier tout au plus à côté de Ronsard; ce qui, suivant moi, sera un jugement beaucoup trop sévère.
Marie de Drabant, poème en six chants, par M. Ancelot, auteur de Louis IX, tragédie. Un volume in-S", magnifiquement imprimé, avec beaucoup de lettres gothiques.
M. Ancolot fait avec succès le vers emphatique et magnifique que Racine a introduit sur la scène française, el que Voltaire a encore exagéré. Tout ce qu'écrit M. Ancelot paraît imité, quant !ui style de la tragédie de Mahomet de Voltaire. Le poème qu'il nous l'onne aujourd'hui a pour objet d'augmenter ses titres à la |i!;;ce vacante à l'Académie française. Suivant toute apparence, ( e poëme n'est qu'une tragédie que M. Ancelot n'a pas voulu ri. (juer au théâtre. Il a mis eu récit les scènes trop faibles. Peu importerait l'origine de ce poème s'il était oassable. nuds il n'oït nullement intéressant, et cela parce que l'auteur ne raconte, d'une manière claire et distincte, aucun des incidents liar lesquels il prétend nous attendrir. M. Ancelot éiant un des
* Vieux, hors d'usaore.
31G ŒUVRES POSTUUMES DE STE.NDllAL.
premiers poêles de l'époque, je vous donnerai en deux mots la fable de sou pocaie.
La jeune et belle Marie de Brabant épouse Philippe le Hardi, fils de sailli Louis. Philippe a uu lils d"uu premier mariage; ce fils meurt à riu)provi>le. Le seigneur de Luseuil, aulrel'ois valet de chambre de saint Louis, et maiulenant premier ministre de Philippe, persuade à ce prince que .Marie, jalou=ede voir régner ses eufanls, a empoitoniio !e prince Louis. Heureusement le lils de rancien valet de chambre, le jeune Luxeuil, est, en secret, amoureux de la reine. Il entreprend de la sauver; il vient se dénoncer lui-même comme ayant donné la mort au prince Louis, et la reine est sauvée.
Quand on représente un trait aussi cxlraordiiiaire que celui du jeune Luxeuil, il faut le ^irendre en détail, \)our que le lecteur, entraîné par la vérité des détails, puisse croire à la probabilité de Taction. Ces sortes de préceptes qui tieuueut au bon sens ne sont guère à l'usage de nos poêles actuels; ils fout des ^vers brillants, on les applaudit et ou les oublie ; mais ou s'accoutume à accorder, dans la conversation, beaucoup de laleul au poêle dont jau.ais on ne lit les œuvres. Tel est le sort de M. Aucelot ; tandis que chaque jour on relit les exécrables traductions dans lesquelles nous sommes forcés de chercher le sens du Corsaire, de Lara, de Childe-îlarold, etc. Le poème A&Marie (leBrabanl, mauquaut dart el de raisOii au fond, passera comme un brillant méleore, âpre-, louleiois, avoir été acheté par tout le faubouri; Saint-Germain, car l'aulcur est furt ullra et membre de la sociélé des Bo)ines lellres.
Le Siéye de Damas, poème en cinq chants, par II. Viennel.
C'est la place vacante à l'Académie IVauçaise qui uous a encore valu ce poème, au moment où toute la classe riche est à la campagne, et dans la saison que les libraires appellcut morte. M. Viennel avoue ce que M. Aucelot laisse seulemeut deviner : le Siège de Damas, dit-il, est une tragédie déjà faite en anglais par le célèbre John Hughes. M. Viennel, qui est classique et grand ennemi du barbare ShaUspeare , n'ayant pu faire cette tragédie eu conservant les deux célèbres unités de lieu et de temps, en a fait un poème. Il faut une certaiue simplicité daus le
dialogue d'une tragédie : il faut, du moins dans le système classique, une certaine pompe dans la narration d'un poëiiie qui veut être épique. Il suit de là que M. Viennet écrit mieux la tragédie que M. Ancelot ; c'est par le fond des choses et des pensées que manquent les tragédies de M, Viennet, car souvent le style en est simple et assez raisonnable. Cet avantage devient un défaut dans le poëme tel que les imitateurs de Racine nous ont accoutumés à le concevoir. Le style doit être pompeux et magnifique, Tœil doit être ébloui de toutes les riclicsses de la poésie épique. Or M. Ancelot satisfait cette condition beaucoup mieux que M. Viennet. Ce dernier pucle, en revanche, triomphe dans répîlre badine : il a souvent le ton et la légèreté de Voltaire. Il a fait une épître très- plaisante contre les romantiques, qui demandent pour la France uiiC tragédie nationale en prose, sur le modèle de Richard III, de Sb^ikspeare.
à MONSIEUR ..., A LOiNDIiES,
Paris, le 15 octobre 1825.
MM. Mauzaisse etGrevcdononl contracté l'engagement d'exécuter de leur main, et sans employer aucun secours étranger, chacun cinquante portraits pour un ouvrage intitulé :
Contemporains étrangers, ou recueil des portraits de cent étrangers célèbres qui ont vécu de 1790 à 1826.
Les cent portraits, format in-folio, paraîtront en vingt-cinq livraisons, de quatre portraits chacune, avec les accompagne, ments à la mode de fac-similé et notices biographiques.
Si MM. Mauzaisse et Grevedon tiennent leur parole et font eux-mêmes les cent portraits, celle colleclion fera sensation eu Europe. Les portraits relatifs à la Uenriude de Voltaire, et exécutés par ces deux artistes, sont des chefs-d'œuvre de lithographie. Bien peu de portraits gravés sur cuivre pourraient soute-
nir la comparaison. Les effets de clair-obscur sont rendus d'une maiiicre admirable par M. Maiizaibse.
Le Tartufe moderne, par M. Morlonval. Trois volumes in-12.
Comme la censure n';i pas de prise sur les livres, ei que la C()(.:r royale viuiild'acquiller deux journaux politiques, plusieurs jeuaes auteurs racoaient les faits qui arrivent jouniellcmenl en province ; ils ne changent que les noms et appellent leur œuvre un roman. 11 n'y a pas beaucoup dart, mais il y a beaucoup de vérité. Sous ce rapport, les romans de MM. Victor Ducangc cl r;!orlonval peuvent être lus avec plaisir par les étrangers. C'est une peinture fidèle de ce que font, loin de Paris, vingt-cinq mille jeunes paysans sans instruction, que, depuis six ans, Ton a métamorpbosés eu curés de campagne. On leur apprend, surtout dans les séminaires, à faire des armes; le fait est hislori(pie. Si jamais les jésuites étaient chassés de France et qu'ils trouvassent de leur inléiêt de faire naître la guerre civile, les jeunes curés faits depuis 1817 pourraient y briller co«si//o manuque.
Annales du moyen âge, comprenanl Ihistoire des temps qui se sont écoulés depuis la décadence de l'empire romain jusqu'à la mort de Charlemagne. Huit volumes in-8°.
Cet ouvrage, plus estimable que brillant, se divise en trente livres, et commence par la description de létal de l'empire romain à ravénement de l'empereur Auguste. Il passe rapidement sur le successeur de l'heureux Octave ; il conunence à donner plus de détails en arrivant à la chute de l'empire romain et à la fondation des nouveaux Élals créés par les iininigrations de barbares. L'auteur abrège Gibbon dans celte partie de son livre. Gibbon, quoique madame Guizot ail donné une bonne traduction de son History of the FalL of tlie roman Empire, n'a [)as eu beaucoup de succès en France ; on a trouvé son slyle trop solennel et trop emphatique. L'auteur des Annales du moyen âye s'attache au peuple franc. Lorsque l'empire d'Orient a pris fin, riiisloire des conquérants de la F'rance devient le principal objet du récit. Quatre volumes de cet ouvrage paraissenl ; les quatre derniers suivront de mois en mois. Ce livre estimable fait tomber tout à fait les diverses histoires du moyen âge qui
parurent en France pendant le dix-huitième siècle. La critique était tout pour Voltaire et les autres historiens de celle époque; ils voulaient, avant tout, détruire le despotisme et la superstition, liien de plus louable; mais, dans leurs ouvrages historiques, ils n'oublient qu'une chose, le récit. Ainsi toutes les histoires écrites en iVancais sont à refaire.