‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 5 sur 34 · A MONSIEUR F.... F , A GRENOBLE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR F.... F , A GRENOBLE

Sngan (Silcsie), le id juillet 1815.

J'ai cru avoir l'honneur d'être enterré à Sagan. Il règne ici des fièvresnerveuses, pernicieuses, singulières, qui ont einporlé quatre cents personnes depuis quelques mois. J'ai une de ces fièvres depuis le 4.. Elle s'annonçait comme une petite fièvre gasiricjue.qui est la moindre des choses. Il y avait un bon médecin français qui m'ordonne un éniétique, et part. Au moment de prendre réméiique, accès terrible, avec délire des plus complets. C a a continué ainsi avec d'extrêmes douleurs de lôtc. Je suis encore tout hébété du délire de cette nuit. — J'ai été étonné du peu d'cfft , du voisinage de la mort; cela vient, je crois, de la croyance que la dornicrc douleur n'est pas plus forte que ravant-dernière.

Ce qui augmentait mon inquiétude était l'absence du bon médecin; je l'ai envoyé chercher deux fois, à huit lieues; mais d'autres devoirs le relouaient. — Je lis Tacite, ou plutôt je radote sur Tacite. — Tous ces militaires, nouvelles connaissances d'un mois, se sont tous liarfailcmeut conduits envers moi; franchise, générosité, attentions, un million de fois mieux que s'ils eussent été des gens de lettres, ou telle autre classe de la société. — Je n'en attribue pas moins ma maladie au hasard, d'abord, ou à la fermentation inaperçue des corps; 2" à l'ennui. Jemedébattais comme un diable pour m'en délivrer; je travaillais énormément. Mais ce travail n'occupe pas toute ma force; si je n'ai pas quelque douce pensée à chantonner entre mes dents, en faisantmeslettres officielles, je suis un animal (lainbé.

Ton prolilèiiio est fort beau, et j'y répondrai avec clarté dès que tu auras résolu celui-ci :

oc Donner à un homme dci.ii-grain cropium loiilos les Ucnrcs, pendant une demi-journée, c: empêcher qu'il ne dorme. »

Ceci est une nouvelle preuve qu'il n'y a pas d'avantages sans désavantages. Cette prét^nd'ie supériorité, si elle n'est que de .juelques degrés, vous rendra aimables, vous fera rechercher et vous rendra les hommes nécessaires : voyez Fontenelle. Si elle est plus grande, elle rompt tout rapport entre les hommes et vous. Voilà la malheureuse position de l'homme soi-disant supérieur, ou, pour mieux à'ire, différent; c'est là le vrai terme. Ceux qui l'environnent ne peuvent rien pour son bonheur ; les louanges de to is ces gens-là me feraient mal au cœnr au bout de vingt-quatre heures, après l'effet de première sensation; et leurs critiques me feraient de la peine. — Mon vrai malheur ici est l'absence totale des sensations qui me iiourrissent, les arts, l'amour ou ; on image, et l'amitié.

Du 17 juillet.

Tes raisonnements sur moi manquent entièrement de justesse. Tu n'as pas considéré que je suis accablé d'un travail énorme ; que n'ayant que des secrétaires du pays, qui ne savent pas l'orthographe française, je suis obligé d'écrire tout ce qui pansît moi-même. Pour que cette place allât bien, il faudrait trois bons commis. J'ai déjà usé huit pouces d'épaisseur de papier grand in-folio. — D'ailleurs, toutes les circonstances tendent à alfaiblir la partie agissante. Sans solitude absolue, il n'y a point de véritable attention pour moi, et je reçois quarante visites par jour, chacune d'elles exigeant une décision : un oui ou un non. Quand je ne serais interrompu que par un domestique qui m'apporte un journal, j'observe mille rapports dans ce domestique, je m'en occupe une demi-heure. J'ai l'expérience des sept moisde travail de l'année dernière. Solitude absolue jusqu'à six heures; alors une société où Ion rie, ou un bon opéra bufia. C'est parce que j'espère trouver cela que je ne suis pas jaloux des quarante multipliés par soixante de Jeuny ; c'est énorme. Je crois que nous avons

gagné tous deux à la décision du hasard. Je serais un fichu ,

et probablement elle me serait bien à charge, ou par son amour

si elle fïi'ainviit, ou par sa ciissiiialion si elle était femme à aimer le bruit. Ce sera probablement un élégant petit maître sans caractère. Je te remercie de m'avoir jiarlé d'elle. Je suivrai toujours son histoire avec plaisir.

Tour moi persounellenient, un domestique me suffit, avec six mille francs. — Pour me forcer à voir le monde, il me faut une place. J'envie le bonheur de Plana, de pouvoir vivre dans une solitude entière avec la musique, les poètes et les jardins. Cette grande àme ùxh à cette heure un voyage en Italie, qu'il voulait faire avec moi; il part le 20 juillet de Milan pour Nr.plcs! OImné'

J'ai encore passé la journée d'hier dans le délire. Tes lettres me consolent de vingt ou trente qu(; je suis obligé d'écrire chaque jour pyoprio puguo, n'ayant pas de secrétaire à qui dicter. J'ai donné mes fonctions par inlciiin.

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