‹ Correspondance inédite [de] Stendhal. Précédée d'une introdChapitre 6 sur 34 · A H. F.... F...., A GRENOBLE · texte numérisé non relu

A H. F.... F...., A GRENOBLE

Dresde, le 30 juillet 1815.

je suis arrivé avant-hier lou( juste pour voir représenter le Malrimonio segreto; mais, en sortant du spectacle, la fièvre dont j'étais débarrassé m'a repris de plus belle par un ;iccès de quinze heures, avec des douleurs de lète insupportables. J'ai trop serré la mesure- ie suis oarti de Sagan encore tj'ou faible- je uensais -ju'â iMesae je trouverais les ans ei la soiiiuae. oc suis presque incapable de lire par i'exliênie faiblesse, la plus grande que j'aie éprouvée de ma vie. Je trouve qu'elle ni'égaye, en ce que, ne pensant plus à rien, je m'occupe de tout, du combat de deux mouches, parexemple. Je serais heureux de pouvoir passer deux mois de convalescence ici.

Quand je suis seul, je ris et pleure pour un rien; mais les pleurs toujours pour les arts. Au moins n'allez pas croire que je me pltare. Encore cinq accès, et j'entrerai en convalescence; di(-on. Dresile me guérira.

Adieu, écris-moi au long.

EXTRAIT DE NOTES FAITES PENDANT UN VOYAGE EN ÏTAUE. Milan, le 4 iioveiiibie 1813.

Voici ce que Beyle se disait à soi-même, en sortant du salon d'une femme pour laquelle il éprouvait une forte passion :

« En arrivant de chez elle au jardin public, à quatre heures, en apercevant les montagnes couvertes de neige qui produisent un effet si romanesque, je me dis qu'avec deux règles de conduite j'éviterais les chagrins que l'effet que je produis sur mes voisins a pu me doimer jusqu'ici.

« Dans ma conversation, me retenir. Par exemple, la première fois que je suispréseulé aune madame IJoligny, ne pas chercher à briller. Pour que ce projet pût avoir une apparence de succès, il faudrait que les gens qui m'écoutent eussent une âme enflammée. Pour être aimable, je n'ai qu'à vouloir ne pas le paraître.

Ce qui s'est passé dans la société de madame la comtesse S

en est un exemple frappant. Ma supériorité est tellement sûre, que moi seul peux la faire méconnaître en me faisant taxer d'exa. géré. Parler, mais parler peu les premiers jours, et au bout du mois, la supériorité, ou, ce qui vaut mieux, une belle égalité se trouve établie. D'ailleurs, la société est une coquette qui court après ce qu'on a l'air de lui refuser et dédaigne ce qu'on lui offre. Ne jamais craindre d'être taxé, avec quelque raison, de froideur et de stérilité; donc, les premiers jours, côtoyer ces défauts sans crainte.

« Je crois aussi avoir trouvé hier pourquoi les peuples du Midi, qui sentent si vivement l'amour, aiment le genre de Marini : la recherche dans l'expression de ce sentiment, duquel ils sont les meilleurs juges. C'est que l'expression naturelle leur semble trop aisée à trouver; elle manque pour eux de cet ingrédient du plaisir qui vient du sentiment de la difficulté vaincue. Un parterre composé de Florian, Besnaud, etc., trouve déjà ce sentiment de la difficulté vaincue dans l'action d'inventer l'expression du sentiment. Ces âmes froides, qui ont eu rarement

quelques petits accès de chaleur momentanée, sentent qu'il doit êire diablement difficile d'inventer le sentiment qui agile Phèdre dans ces vers :

Que ne suis je assise à l'ombre des forets!

« Les Italiens ont cherché le sentiment de la difficulté vaincue en donnant une finesse exagérée à la peinture de famoiir, oubliant que dans le genre dramatique par excellence riioimne passionné n'a pas le temps d'avoir de l'esprit. Ce mauvais goût a passé facilement de la peinture de l'amour à celle des autres passions, moins communes à rencontrer. J'ai eu cette idée au- I refois; elle me revient à la lecture d'une mauvaise rapsodie du Moniteur. Ai-je raison d'expliquer ainsi cette circonstance singulicre : le peuple qui sent le mieux l'amour est celui qui l'a peint le plus mal. »

k W. R. COLOMB, A GENiiVE

Paris, le 18 décembre 1815.

As-tu lu le cours de littérature dramatique de M. Schlegel *? Probablement non. La correspondance administrative ne t'en aura peut-être pas laissé le loisir. Cependant, à Genève, le nom de M. Schlegel résonne souvent à ton oreille, et sa personne ne doit pas l'être inconnue. D'après ce, je t'envoie un petit article que j'ai fait sur ce savant, et qui me semble pouvoir occuper une place dans tes archives.

En ce temps-là, il arriva à Weimar un jeune homme d'une belle figure; il avait l'air sauvage et sombre. Je le rencontrai au milieu d'une soirée nombreuse ; je fus frappé par un des esprits les plus vifs et les plus brillants que j'aie jamais rencontrés. De ma vie je n'ai entendu la langue allemande parlée avec autant

* M. Williolm Schlegel donna son Cour* public de lilléralure dramatique à Vienne pendant l'été de 1S12. Il est mort en mai 1845. (U.C.)

dcsprll; je clicrcbai à le voir souvent. Il me sembla qu'une rêverie habituelle était l'état de son Ame; il était triste et dévot; il lisait sans cesse Calderon; les drames du poëte espagnol se trouvaient parfaitement d*aocord avec l'état de son cœur, et il était de bonne foi quand il préférait ces pièces, un peu ennuyeuses, à la Conjuration de Fiesqiie, de Scbiller, ou à la Phèdre de Racine. Le jeune homme dont je parle était étranger à la gaieté; elle lui donnait même de Ihumeur, et, dans ses Uiéories, il la proscrivait d'une manière assez ridicule, à peu i)rès comme un aveugle qui médirait de la lumière. 11 prétendait que rire n'était pas d'une belle âme, et il condanmait comme indécents, et au nom de la religion, les ouvrages gais qu'il ne pouvait pas sentir. Nous avons en France un exemple fameux de ce genre de riJicule.

Je viens de lire avec un intérêt particulier le Cours de littérature de M. Schlegel *. 11 me semble impossible de mieux connaître la Grèce antique et ses poètes. L'auteur a profité des recherches des Ileyne, des Wolff et des excellents commentateurs dont rAllemagne abonde. Il n a qu'un tort en parlant d'Eschyle et de Sophocle, c'est d'être trop panégyriste et quelquefois pas assez amusant : on croit lire des discours académiques. 11 eût été mieux compris et plus intéressant s'il eût rapporté, en exemple, quelques scènes de ces grands pcëles. 11 est juste et même sévère envers Euripide. Quelquefois son style est vague. Il parle un peu de ces poètes comme nous parlions, à dix-huit ans, des romans qui nous faisaient verser tant de larmes ! La sensibilité élait en nous, et nous faisions honneur de nos larmes aux lalenls de l'auteur ; nous parlions de lui avec une reconnaissance passionnée, et qui semblait exagérée aux gens qui o'avaient pas lu ces romans avec d'aussi heureuses dispodtions.

A mes yeux , voilà le caractère dominant du livTe de M. Schlegel. L'on conçoit qui si notre jeune homme de dixhuit ans a eu le bonheur d'être ému par un roman vraiment

* On ne parle pas de la conduite politique de M. Schlegel; il y aurait trop à dire, ou plutôt elle est déjà jugée. (II. B.)

beau, si depuis il Ta relu plusieurs fois dans la maluritcde l'âge, s'il a étudié loul ce qui en peut faciliter rintelligence, si enfin il en a donné une traduction à ses compatriotes, il doit en parler avec plus de charme qu'un littérateur ordinaire. Telle est la position de M. Schlegel à l'égard de Shakspeare. A la lecture de celte phrase, on va me prendre aussi pour un hérétique.

Tour ma justification, je dcmamlcrai au lecteur s'il a lu une seule des pièces de ce poëte traduit en français par Lelourneur. Ce n'est pas une réponse publique que je demande, mais un simple aveu dans le for de la conscience : il serait trop ridicule de ne pas connaître tous les poètes et toutes les littératures, et je ne veux blesser personne.

M. Schlegel divise les poêles en deux classes. Les poêles grecs et français ont cultivé la littérature classique; Calderonj Shakspeare, Schiller, Gœthe, sont des poêles du genre romantique. A la bonne heure, je ne vois là d'autre mal qu'un mot nouveau ou pris dans une acception nouvelle; et comme il est assez doux et que l'idée d'ailleurs est à peu près nouvelle, j'admets la littérature romantique, c'est-à-dire dont les ouvrages sont écrits dans ces langues, nées du mélange du latin avec les jargons des barbares qui, sortis des forêts du Nord, conquirent le midi de l'Europe. Ces barbares sont cependant les créatures de V honneur, idée singulière qu'on aurait eu bien de la peine à faire conqirendre à César ou à Cicéron.

La partie brillante de M. Schlegel, c'est l'extrait qu'il fait de Shakspeare. Il ne manque à l'auteur, dans cette partie de son ouvrage, pour être généralement goûté, que de s'être un peu plus rapproché de la manière de la Harpe, dans son Cours de liltératnre. 11 fallait donner des extraits détaillés de sept à huit pièces de Shakspeare, et il est très-facile de donner à ces extraits l'intérêt du roman le plus attachant; on y aurait fait entrer la traduction des scènes les plus célèbres. Je ne doute pas que si celte partie du Cours de littérature était arrangée de cette manière, ce qui est d'autant plus simple que cela ne demande pas une idée de plus, le succès du livre n'en lui infiniment augmenté.

Tel qu'est, dans ce moment, le morceau sur Shakspeare, je

Zi ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

crains qu'il ne paraisse obscur aux aimables Françaises, et c'est auprès des femmes que ce grand poêle est fait pour avoir le plus de succès. Elles ont, pour le sentir, un avantage qu'elles partagent, à la vérité, avec beaucoup d'iionmics, c'est de ne connaître que de nom Escbyle, Euripide et Sophocle. Mais les Lunimes ont à veiller sur les intérêts 'e leur vanité littéraire. Je suis convaincu que si les femmes de Paris comprennent jamais les scènes où paraissent Juliette, Desdemone, Imogène, le débit des romans nouveaux en sera ralenti pendant un mois ou deux. Il faut, au contraire, toute la raison masculine pour goûter le caractère du malheureux OEdipe, ou pour n'être pas rebuté do la longue infortune de Philoclètc.

JOURNAL DE MON TRISTE SlhoUR A GRENOBLE.

Cliauibéry, 2 mar^, 1814.

Le 26 décembre 1815, en revenant de dîner chez Anneac, je reçus une lettre du ministre de l'intérieur qu* m'annonçait

que j'allais à Cularo^ avec M. le comte de S.-V Je fus

vivement touché de partir de Paris et de quitter l'Opéra-Buffa et A. Ce beniiment fut combattu par le mouvement de joie que j'ai toujours éprouvé toutes les fois qu'il a été question de partir et de voir du nouveau. J'allai chez madame Z..., où je ne dissimulai pis mon méconlentement; je fus un peu trop familier avec elle. A onze heures, je retournai chez M. de S.-V..., que je n'avais pas rencontré à sept heures. J'avais les plus grands préjugés conire cet homme aimable, que je n'avais jamais vu. Je me figurais qu'un sénateur devait être en général ou un homme usé et un vieil imbécile, comme le comte V..., ou un vieillard plein de folie et de déraison comme le comte X... Je fus prévenu fiivorablement par laccueil deM.de S.-V..., plein d'une vraie bonté et d'un grand usar;e. Je revins (liez moi, où je fus attendri en annonçant mon départ à A... M;i sœur,

* Nom antic[ue de Grenoble.

li:ttiies a ses amis. £5

celte bonne tèlc, n'eut pas un moment d'illusion et me plaignit sincèrement, voyant bien létenJuc du fumier dans lequel je tombais. Ce coquin de F... dit à D... que je ne pailirais pas, non plus que mon sénateur. Du 2G au 31 déceml)ro, je passais deux fois par jour chez M. de S.-V..., ne voulant pas partir avant lui. Je commençais à espérer que nous ne partirions pas, quand, le 31 décembre, à onze heures, son portier me dit ipi'il était parti le matin. Je revins chez moi organiser mon (Jéi>arl, fis chercher ma sœur et son mari, et à trois heures nous partîmes.

Nous couc'jàmes deux nuits et arrivâmes à Lyon, après soixante et une heures de marche effective, non compris quinze ou vingt heures de coucher et de repos. Nous arrivâmes à Lyon une heure après mon sénateur, et à Grenoble le 5 janvier 181 i, à trois heures du matin, par le plus beau clair de lune et un temps doux. En route j'avais pensé à tous les moyens de défense que la nécessité fit trouver peu à peu pour Grenoble.

Comment décrire, sans renouveler mon apathie et mon ennui, les cinquante-deux jours que j'ai passés dans ce quartier .général de la petitesse ?

Mu raison me dit bien qu'on ne doit pas être plus pelit et plus bête à Cularo que dans une autre ville de vingt-deux mille âmes; mais je sens infiniment plus les mauvaises qualités de gens dont je connais trop bien la vie antérieure.

En arrivant j'ai logé chez mon bâtard. Le 10 janvier, je crois, quand nous crûmes Lyon pris, pour éviter à mon sénateur l'ennui d'être réveillé par les estafettes, j'allai loger à la préfecture, dans une iunnense chambre claire, froide et humide *. L'ennui me donna la fièvre. Le sénateur consentit à prendre auprès de lui un de Sc;s parents de Lyon: ce jeune homme arrivé, je revins coucher chez le bâtard. Deux jours après, pour plus de liberté,

* La saison était devenue très-riijoureuse, le thermomètre Réaumur marquait dix ou onze degrés au dessous de zéro, et la terre était convcrie d'une Ibrte couche de neiire. On ne faisait jamais de feu dans cette chambre, dont les portes et les croisées mal jointes laissaient péiiélicr Je pa.îoul l'air extérieur. ( >. C.)

je louai, pour quarante francs par mois, une chambre rue Bayard, d'un M. L..., vrai Lovelace de cabaret, comme dit madame de Staël de son fils A... Je n ai j mais parlé à M. L... Jai eu dans cette clian)bre quelques moments de solitude qui sont les moins infectés d'ennui que j'ai passés à Grenoble.

Ma pauvre sœur, infiniment moins sensible que moi, mais d'une raison Irès-froide, parfaitement et irrévocablement désabusée sur le conq)te du bâtard, périssait d'enimi; nous pensâmes à madame D..., de Vizille, que je n'avais jamais vue et qui est amie intime de ma sœur. Elle vint; j'allai avec ces dames à Claix, à Vizille, et j'ai eu du plaisir à faire pénétrer dans ces êtres d'une tète pure quelques vérités sur les arts et quelques vérités de détail sur l'iionnne. Le bâtard sentait qu'il était de trop, et que celte converaition d'honnêtes gens était au-dessus de lui, et se retirait à dix heures. Nous bavardions jusqu'à une heure du matin.

Le 22 février est arrivé un collègue attaché à la commission, jeune auditeur au conseil d'État, fils d'un homme puissant par sa fortune. Ce même jour l'excelleni M. de S.-V... a écrit pour que je retournasse à Paris. (Juinze jours auparavant, il avait demandé la croix bleue (l'ordre de la Réunion) pour moi. Il a renouvelé cette demande quelques jours après, mais ne m'en parle plus depuis que je lui ai fait signer une lettre pour mon rappel, ce qui me semble bien naturel, et ce dont je ue lui ai jamais su le moindre mauvais gré.

Une des sources de mou ennui à Grenoble était le petit savant, spirituel, à âme parfaitement petite et à politesse basse de domesti(jue, revêtu, nommé....

Je ne trouve pas le nomsatauique convenable exprimant bien la qualité dominante. J'ai été plus heureux pour les Français, que je proposais à ma sœur de nommer les Vains-Vifs, nom excellent et qui me fut suggéré par la vanité des conscrits observés sur la place Notre-Dame.

Ce petit...., avec son bavardage infini, arrêtait tout, entravait tout; j'étais étonné de voir M. de S.-V... ne pas saj.ercevoir de celle glu générale, et se louer sans cesse de ce monsieur. J'en concluais contre l'esprit de mon sénateur. Mais enfin il est

LETTRES A SES AMIS. 3t

venu à connaître ce petit et très-petit administrateur, qui prend Vécritiire pour le but, et non pas les actions, dont l'écriture n'est que la note; et les derniers jours de notre séjour à Grenoble il en était las, et lui dirait même quelques mots piquants, sans nulle humeur et nulle sournoiserie.

Les mots pifpiants sur les chevaux, à propos de la Drôme : « Cest qu'il les cherche», m'ont éié rapportés par Juvcnal, bon garçon, plein d'intelligence et d'activité, et en même temps sans esprit et avec une àmc parfaitement pure de tout rouianesque, entièrement prosaïque, dirait Schlegel.

La bêtise étoimante du R a paru dans un jour singulier.

Ce qu'il y avait de mieux étaient MM. R... de L... et 0..., hommes raisonnables, sages, comme sans passion et sans le plus petit agrément.

Paris, 2f3 mai 1814.

Je vois avec plaisir que je suis encore susceptible de passion. Je sors des Français, où j'ai vu le Barbier de Séville, joué par mademoiselle Mars. J'étais à côté d'un jeune oflicier russe, aide de camp du général Vaïssikoff (quelque chose comme cela). Son général est fils d'un fameux favori de Paul I", Cet aimable officier, si j'avais été femme, m'aurait inspiré la passion la plus violente, un amour à lllormionc. J'en sentais les mouvements naissants, j'étais déjà timide. Je n'osais le regarder autant que je l'aurais désiré. Si j'avais été femme, je l'aurais suivi au bout du monde. Quelle différence d'un Français à mon officier! Quel naturel, quelle tendresse chez ce dernier!

La politesse et la civilisation élèvent tous les hommes à la médiocrité, mais gâtent et ravalent ceux qui seraient excellents, iiien de plus désagréable et de plus grossier qu'un sot, officier étranger, sans culture. Mais aussi, en Frauce, quel officier pourra se comparer au mien pour le naturel uni à la grandeur! Si ime fournie m'avait fait une telle impression, j'aurais passe la i. 3

nuil à chercher sa dcmctirc. llélas! même la comtesse S

ne m'a fait une telle impression que quelquefois. Je crois que rincerliludc de mon sort augmente mx sensibilité.

Des environs de INantes, le 1*'' septembre 181GV Monsieur,

Je désirerais que vous voulussiez bien proposer aux chambres la loi suivante.

Vous excuserez ce que ma lettre peut avoir d'inconvenant, quand j'aurai fait l'aveu que celui qui se donne l'honneur de vous écrire vient de perdre son unique appui, un neveu de dixhuit ans, jeune homme des mœurs les plus pures, par la main d'un duelliste, très-habile escrimeur, et dont c'est le cinquième duel, au moins.

François Durand.

Article 1". Les cours royales informeront du duel, comme des autres délits.

Art. 2. Le duel sera jugé par le jury ^.

Art. 5. Le duel sera puni par la prison. La détention sera accompagnée du secret absolu^, sans oaoier, sans ccritoire. La nuit, le deienn n aura pas de lumière. Penciani le jour, il sera tenu dans une profonde obscurité. Chaque jour il aura une heure

* La Icllre suivante paraît avoir été adressée à 5L Dupin aîné. Celte horreur de Beyle pour le duel est chose d'autant plus remarquable, qu'il en avait eu deux ou trois et qu'il était plein de bravoure. (R. C.)

* Indispensable pour l'elfet moral. 11 s'agit de corriger les jurés euxmêmes, considération étrangère aux autres crimes (IL B.)

' Nécessaire, puisqu'on veut punir par Ycnnui. Voir la Panoptique de MM. Jérémie Benlham et Dumont. (H. B.)

de promenade le matin et une heure le soir. Il sera privé de toule conversation. II sera également privé de toute liqueur fennentée, et tenu au régime végétal. Il ne pourra avoir d'autre livre que Tite-Live'.

Art. 4. Le premier duel sera puni de huit jours de prison; s'il y a mort, de trois mois.

Le deuxième, de trois mois de prison; s'il y a mort, de dix mois.

Le troisième, de un an de prison ; s'il y a mort, de deux ans.

Le quatrième, de quatre ans de prison; s'il y a mort, de huit ans.

Le cinquième, de huit ans de prison; s'il y a mort, de seize ans. Et ainsi de suite. Le douzième duel sera puni de mort.

Art. 5. Les membres des deux chambres qui auront des duels entre eux seront également jugés par le jury. Si le duel n'a pas eu de motifs politiques, ils subiront les peines portées par l'article A. Si le duel a eu des motifs politiques, l'agresseur sera condamné à une amende de quinze mille francs au moins, et de soixante mille au plus.

Art. 6. Tout homme qui, à la suite de différends politiques, aura un duel avec un maire ou un membre d'une des deux chambres, sera puni ainsi qu'il est statué en l'art. 4, et de plus sera condamné à une amende de dix mille francs au moins et de quarante mille au plus*.

Art. 7. Tout homme qui sera convaincu de s'être battu à prix d'argent ou par des motifs vénaux, pour une querelle à lui étrangère, sera condamné à une détention qui ne pourra être moindre de six ans, ni excéder vingt ans. S'il a tué son adversaire, il sera condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. Si la querelle a eu des motifs politiques, il sera condamné à quinze ans de fers et à la flétrissure. Si, à la suite d'une querelle politique, il a tué son adversaire, il sera condamné à mort.

* Pour montrer aux jeunes lètcs qu'on peut être brave sans duel. L'ennui de la première détention piéviendra le second duel. (H. B.)

- Il faut prévenir un moyen trop facile de se défaire d'un député qui gênerait par ses talents ou son caractère. Exemple, Mirabeau. (H. B.j

Art. 8. Tout homme qui sera convaincu d'avoir soudoyc quelqu'un, pour se battre à sa place, sera condamné à deux, ans de fers et à la flétrissure. Les travaux forcés seront de vingt ans si le duel a lieu contre un membre d'une des deux chambres.

Art. 9. Si un duel est suivi de mort, chacun des témoins sera |iiiiii d'un mois de détention. Si le témoin a des duels à se rejirocher, le temps de la délenlion sera augmenté de dix jours au moins, et de six mois au plus, pour chaque due).

Art. 10. Si un maître d'armes, duquel il sera prouve qu'il a donné des leçons d'escrime ou de pistolet, pour de l'argent, se bat avec un citoyen qui ne sera pas dans le même cas, et le tue, la délenliou du maître d'armes sera doublée. Au second duel, suivi de la mort de son adversaire, il sera condamné à mort.

Art 41. S'il est constant que les duellistes ont changé de département pour se battre, ou à Paris se sont battus hors de l'enceinte du bois de Boulogne, outre les peines ordinaires, chacun d'eux payera une amende de deux mille francs au moins, et de quarante mille au plus.

Art. 12. En temps de paix, la présente loi est applicable aux militaires. Seulement, le premier duel entre militaires ne sera suivi d'aucune peine. Le second duel sera puni de huit jours de prison; s'il y a mort, de trois mois; et ainsi de suite, comme il est statué en l'art. A. Tout officier convaincu d'avoir eu six duels ne pourra être promu au grade supérieur à celui qu'il occupe qu'après avoir passé dix ans dans son grade actuel. Il ne pourra obtenir les ordres militaires qu'à la suite de blessures. Tout général qui aura un duel, outre les peines ordinaires, payera une amende qui ne pourra être moindre de dix mille francs, ni excéd(;r cent mille francs. L'amende sera double si le duel a lieu avec un maire ou avec un membre des deux chambres.

Milan, le 10 janvier 1817.

Monsieur,

Je crois ulile de rappeler el même de citer les bêlises qu'on in)|.iiniail à Paris, en 1779, sur la musique [OEuvres de Fabbé Arnaud, t. II, p. 580); cela nous fera réfléchir à la grossièreté des gens qui proclament M. G'.rodel l'égal de Raphaël. Il est vrai que cela n'a rien d'étonnant dans le pays où l'on écrivait :

« Ah! monsieur, au nom d'Apollon et de toutes les Muses, laissez, laissez à la musique ullramontaine les pompons, les colifichets et les extravagances qui la déshonorent depuis si longtemps; gardez-vous de porter envie à de fausses et misérables richesses, et n'invoquez point une manière proscrite par tout ce qu'il y a de philosophes, de gens d'esprit et d'amateurs éclairés en Italie. Quoi! vous trouverez bon qu'au moment même où l'on devrait porter au plus haut degré l'émotion à laquelle on avait préparé votre âme, l'acteur s'amuse à broder des voyelles et reste, comme par enchantement, la bouche ouverte, au milieu d'un mot, pour donner passage à une foule de sons inarticulés ! De toutes les invraisemblances que vous pouvez dévorer, voyez s'il en est de plus forte el de plus choquante. Que diriezvous d'un acteur qui, déclamant une scène tragique, entremêlerait ses gestes des lazzi d'arlequin?

« Je crois et je dis que la musique vocale italienne s'élanl confondue (vers 1770) avec la musique instrumentale, la muliilude des petits sons dont on a surchargé les syllabes a presque toujours détruit l'harmonie propre du vers, et qu'au lieu d'embellir et de fortifier la parole, le compositeur a fait dégénérer la parole en ramage. »

A l'époque où un bel esprit de Paris, l'abbé Arnaud, dictait ses arrêts, Galuppi, Sacchini, Picciui, Paisiello, Guglielmi, Zingarelli, Cimarosa, enchantaient lltalie. Ce n'est pas que je taxe

l'abbé Arnaud de mauvaise foi ; mais il l'andrail se connaître. Cet iicadémicion, ne pouvant pas lire dans son cœur commoit la musique plaîl, aurait pu trouver rexplicalion de oe phénomène dans Grinun.

Les Italiens sont en général fort indifférents à tous ces jutçements ténébreux. Lorsque je suis à un bal cliarmaut, au milieu de tous les plaisirs délicats, près de madame de B... et écoulant madame de Staël, que m'importe que le pauvre pédant qui passe dans la rue s'arrête pour prouver à la porte cochère que je suis dans la boue et dans le froid comme lui? Un Vénitien s'est cependant amusé à rassembler ce que les MM, Boutard de la musique écrivaient vers 1770. Voici quelques phrases de son pamphlet, qui est une lettre adressée à un Français :

« Permeltez-nioi, monsieur, de remercier vos compatriotes de ce qu'ils veulent bien nous apprendre que leur théâtre dramatique passe dans toute l'Europe pour être l'école de la bellu déclamation, de ce que leurs chants se saisissent, se retiennent aisément, tandis qu'il en est tout autrement des nôtres.

« J'admire la sagacité qui leur a fait sentir que l'idée de musique italienne comporte celle de légèreté.

« Je les félicite de l'excès de modestie qui leur a persuadé que personne u'a, comme eux, rinlelligence et le discernement nécessaires pour pouvoir donner aux morceaux de grande expression cette dignité et cette grâce que leur procurent les accompagnements coupés; genre de beauté dans lequel le grand Rameau serait, même pour nous, un modèle à suivre ;

« De cette finesse de tact par laquelle ils ont découvert que les Italiens (moins habiles qu'eux, quant aux principes raisonnés de l'art et naturellement abandonnés aux désordres de l'imagination) semblent nés avec un penchant à la négligence qui ne leur permet de viser qu'à l'effet ;

« De ce que la musique italienne ne comporte ni variété, ni ordonnance, ni distribution ;

« De la bonté qu'ils ont de nous avertir que le récitatif français tient au genre de la déclamation dramati(iue, au lieu que le nôtre n'a qu'une espèce de vérité accompagnée d'un air roidc et sauvage, que le bon goût n'a jamais dicté, et que nous le

chantons de la même manière dont parlent les malclols, ou dont les crocheleurs crient sur le port de Venise;

« De cette surabondance de sentiment, qui leur dit que Senailler, Lcclerc, Talleman, et autres aussi connus, ont fait de la musique italienne, tandis que Jomelli, Basse, Terradcglias et Pergolèse n'ont fait que de la musique instrumentale;

« De cette naïveté avec laquelle ils avouent que le chaut français est d'un ton si naturel, qu'on n'a rien à y désirer du côté de l'expression, et que cet air simple et ingéim est un don de la nature, qu'on ne saurait leur disputer;

« De ce qu'éiant doués plus heureusement que nous, ils ne peuvent trouver que de la fulie et un genre outré dans notre musique;

« De ce qu'enfin le chant français est toujours au-dessus de l'ariette italienne, qui n'inspire jamais le sentimcnl ou ne l'atteint guère que pour aller bientôt au delà et le défigurer ausbilùl qu'elle a pu le saisir. »

Voilà exactement ce que l'on imprimait de 1770 à 1779, dans les journaux français d'alors. Ne croit-on pas lire un bel article de M.^1. Boutard, ou Charles Martin, ou Aimé Nodier?

A. 51G.NS1EUP, I TAROS DK M., A PARIS.

Thuûiin (!sèrii], le 15 octobre 181'

Mon cher baron,

Le vicomte vous dira que je vis comme un loup. Il sera à Paris le 22 et ma donné deux jours dans ma solitude. J'ai accroché de ma misérable fortiuie 2,4C0 fr., et je conqjle parti: pour Milan le l"" novemb;^.

Ici, sur les bords du Rhône, les prêtres, qui sont tous dos espions, se livrent aux douceurs de l'assassinat, comme je vous

le disais. On envoie les assassins dans des cures du diocèse de Lyon».

W'wn ne peut ajonier aux éloges qu'on donne au préfet et à M. 15.; je n'ai pas entendu une seule parole de blàuie. On ne sait qui nommer maire. 11 paraît qu'Alphonse, que tout le monde désirait, n'en voudrait pas. 11 est d'abord banquier et ne se soucie pas de voir son bureau pillé, si les ultras avaient jamais le dessus. Il paraît qu'ils tournent au sang. La lumière vient de Lyon, où tout bêlement la Ligue recommence. On y compte cinq sociétés religieuses; la plus énergique est celle de la Fin du monde. Cinquante mille de ces badauds de Lyonnais croient qu'ils vont se trouver procbainement à la plaine de Josaphat. Je ne vois de remède que les écoles à la Lancastre et une nouvelle édition du Cilatciir de Pigault-Lebrun, ou bien encore un professeur d'économie itolitique et d'idéologie. Le remède étant à vos yeux pire que le mal, la seconde ville du royaume vous fera rire par toutes les déraisons prédites par ce jacobin de Benjamin Constant dans le Mercure, article sur saint Jérôme.

Quant aux cinq départements voisins de Nîmes, faites- moi une loi qui y suspende le jury pwir un an, et qui fasse juger tous les crimes par des commissions de trois colonels et deux juges. Le ministre ne choisira que des gens nés au nord de la Loire cl n'ayant jamais habité le midi. Nonnnez le duc de Raguse et tout ira bien.

Soyez convaincu que tout autre remède est un plat palliatif. J'ai eu une conversation sur ce sujet, à l'égard de la Vendée, avec B., et je vous en donne gratis le résultat. Non pas gratis, car je prétends que vous me payiez en beaux et bons articles.

L'homme le plus marquant de l'Isère est M. le conseiller M...... Demandez à M. le baron Pasquier ses rapports sur les

jugements de Valence. Il a été menacé de vive voix d'être tué el sa main brûlée. Les sœurs hospitalières, les curés, les nobles, ont agi sans succès sur lui, mais avec succès sur les jurés. Il faut faire juger toules ces causes au nord de Lyon. Notez ledit

• Colle Icllre a c4é écrite pe:i après un assassinat horrible commis par nn prêtre, qui produisit à celte époque une profonde impression.

M.... comme un homme plein d'hoiuieiir, de courage, de bon sens, et qui ira loin si on l'aide. Il abhorre Ytisiirpateur et lit Say et Delohne couramment; sachez de plus qu'il est riche. N'oublirz pas mon très-sincère compliment au nouveau conseiller d'Éiat. Il verra que son intérêt, à son âge, est de liic Bentham et B. Constant. Je prie Taimable Van Bross de se souvenir de la lettre mensuelle. — Je vous ai plaint sincèrement en voyant les adieux de madame Morandi et de Garcia.

// vostro L. A. C. Bomdet, Mnn[uis de Ciirzay.

A MONSIEUR B., A PAKIS,

Tliu.'lin (Isère), le IG octobre 1G17.

Mon cher Moscovite,

Si vous avez la patience d'écrire votre excellente conversalion sur l'origine et les ruines de la Vendée, et que vous vouliez l'envoyer à B...., mettez votre nom et votre adresse chez mon

ami, M. S., rue n° 5. La rue à côté de Tortoni, ]* côle ''e

l'ambassadeur de Hollande.

Ce n'est pas tout, l'ami qui était avec moi, lors de l'ainairtc soirée que vous nous fîtes passer, désire beaucoup parler de temps en temps bon sens avec un homme du bon temps. Voici sa définition : M. le baron de M. a été trois ans officier dans la légion du Midi; lors de la chute du tyran, il était avec M. le conseiller d'État d'Argout et jouissait de douze mille francs de traitement dans les droits réunis. A la restauration, il devint secrétaire général de la préfecture du Doiibs.

Pour la sagacité, l'expérience, la connaissance des hommes, le caractère nécessaire pour les faire marcher, c'est un des hommes les plus remarquables que j'aie rencontrés.

Conservez-moi un peu de souvenir et croyez que je n'oublierai jamais les moments agréables que vous m'avez fait passer dans notre arand palais à Moscou.

U. Beyle.

46 ŒUVRES POSTHUîIES DE STENDHAL

A MONSIELT. I!. COLOMB, DIRECTEUR DES CONTl'.ll'.L'ïlLiSS INUIUECTES A ïlONTBlilSON.

Sienne, le 25 novembre 1817.

Je viens d'écrire YlJistoire de icucrgir, en llalic. A moins que lu ne sois bien changé, ce sujet sera de ton goût; car je l'ai reconnu une certaine force dans le caractère dès nos jeux d'enfance, et je ne pense pas que les saletés politiques aient pu l'amollir complètement.

Au moyen âge, dans le reste de l'Europe, des seigneurs qui écrasaient leurs domaines furent écrasés à Iciu- tour par les rois, par excnqjle, Louis XI. L'énergie ne pouvait doue naître que dans quelques cenlros de seigneurs fcodau\ ou dans le roi, tous gens étiolés par la richesse.

En Italie, tous les caractères ardents, tous les esprits actifs, étaient inévitablement entraînés à se dii^puier le pouvoir, cette jouissance délicieuse et peut-être au-dessus de toutes les autres pour des gens défiants, du moins plus durable. Milan, Gênes, Florence, Himini, Urbin, Sienne, Pise, Plaisance et vingt autres villes étaient dévorées par les flammes des factions. Leurs citoyens sacrifiaient avec joie, à leur ambition politique, le soin de leurs intérêts privés et la défense de ce que nous appelons les droits, civils. De là, ce conflit éternel des familles puissantes, dont l'histoire domestique est si singulière, cette lutte violente des factions, ce long enchaînement de vengeances, do proscriptions, de catastrophes.

Voilà le foyer qui produisit les guerres interminables et acharnées de ville à ville. Par exemple : de Sienne et Florence, de Pise et Florence, etc.; et enfin les invasions étrangères de peuples qui, armés par un roi, eurent bon marché de petites villes qui s'abhorraient entre elles; car il ne faut pas le dissimuler, avec l'énergie, le moyen âge a laissé en Italie la funeste habitude de la haine. C'est là, dans ce climat enchanteur, que

cette passion calaniileuse éclate dans toute sa force. Les tyrannies soupçonneuses, faibles et atroces, qui gouvernèrent l'Italie (le 1550 à 179G, ont changé la pruilence du moyen âge en sombre déliance.

Ue là, la première qualité d'un cœur italien, je parle de ce qui n'est pas réduit à la stupidité par le bigotisme ou la tyrannie, est l'énergie; la seconde, la défiance; la troisième, la volupté; la quatrième, la haine.

Les Italiens, à TcKemple des Romains, que Pétrarque leur avait expliqués, entendaient par le mot de liberté la part que chaque citoyen devait avoir aux élections et délibérations publiques.

Les Florentins voulaient gouverner dans la place publique et au Palazxo di cilla. Nous, nous voulons cire tranquilles dans notre salon, et surtout n'être pas choqués au bal par l'insolence d'un noble.

On ne trouve à Florence, au quatorzième siècle, par exemple, que des lois et des habitudes imparfaites pour garantir la sûreté des personnes et des propriétés. Il n'était pas encore question de la liberté de l'iiulusirie, des opinions et des consciences.

Des hommes dont les propriétés, l'industrie et la personne élaieul si mal garanties, et qui ne :ounaissaient presque pas la liberté civile, perdaient tout quand, au lieu de nommer leur podestat sur la place publique, ils venaient à être gouvernés despotiqiienient par le chef de la famille noble la plus puissante de leur ville. Ce tyran sanguinaire se trouvait sans lois pour le contenir ou même pour le diriger; car, quand il eut de l'esprit, ce tyran sentit qu'il était de son intérêt d'être juste; par exemple : Caslruccio. Il faut soigner le cheval qui nous porte. Au milieu de tant de dangers, comment l'honneur aurait-il pu naître? conunent trouver le temps d'avoir de la vanité?

Le gouvernement, à moins qu'il ne soit fort et séduisant comme celui de Napoléon, ne passe dans les mœurs qu'au bout d'un siècle. De là les progrès des beaux-arts dans ce quinzième siècle, où la liberté (entendez toujours la liberté d'alors, la liberté gouvernante et non jouissante) commençait si fort à languir.

48 ŒUVIîES POSTHUMES DE STENDHAL.

Les lyrans d'Italie, pleins d'énergie, de finesse, de défiance de haine, et, dans les beanx-arls, dVspril et de gont, ireurenl jamais aucun talent comme adminislralenrs : ils se moqnaienl de l'avenir; ils écrascrenl l'induslrie et le commerce. Volterre, qni comptait cent mille haltitanls, n'en a plus que quatre mille, •lamais ils n'établirent de lois raisonnables ou ne maintinrent de justice équitable.

Enfin, du temps des républiques ilalienncs, le pape f;iisail brûler Savonarole, qui avait voulu faire le petit Luther. La liberté des écrits sur les inlérêls communs à tous les citoyens, quand les lois l'auraient accordée, aurait été bien assez restreinte par le péril d'offenser les factions dominantes, ou même celles qui pouvaient le devenir. Dès que Tune d'elles avait saisi le pouvoir, il en était comme chez nous en 1815'; c'était un crime, nonseulement de dire, h'we ou écrire, mais d'avoir fait, dit ou écriî quoi que ce soit contre elle.

A chaque révolution d'une ville, la volonté des vainqueurs réglait tous les droits et tous le 3 devoirs. Il ne restait aux vaincus qu'une ressource, celle de tenter, à leurs risques et périls, de vaincre à leur tour.

Comment diable n'être pas énergique avec le soleil et les richesses dllalie, et quatre siècles de ce joli petit gouvernement?

11 n'y avait un peu d'exception pour tout cela, et un peu de fixité qu'à Venise. Aussi les Vénitiens étaient-ils devenus lîs Français de 1 Italie, gais, spirituels et sans énergie^. Avec une énergie brûlante ou sombre, suivant qu'on est dans une veine de bonheur ou d'adversité, il est impossible d'être gai, spirituel, léger. L'esprit a l'habitude de mettre trop d'importance à tout: dès qu'on est indigné, l'on ne peut plus rire ni sourire.

* Dnns les départemenls, s'entend,

i Voyez dans la Vie d'Alfieri, écrite par lui-même, les l'chevins de Paru, se penianl dans l.i boue en allant complimenter loiiis XV le premier de Tan. (li. D.)

A MONSIEUR LE GAUON D2 M..., A PATilS.

Milan, le 1" décembre 1817.

Votre lelire, que je rcçusà Tlniélin, fit la coiisoialion de mon c.\i\; celles des 13 et 20 novembre, que je reçois aujouidliui, me font penser, pour la première fois, à celte ennuyeuse lutte des droits contre les privilèges, qui remplit tout en France. Plus une pierre de voûie est bonne pour sa place, moins elle peut convenir ensuite pour tout autre bâtiment. De manière que, de tout ce qu'on fait en littérature en France, il n'y aura de bon que le point où on arrivera en 1858. Dans les pays qui n'ont pas de but, les arts ont gardé leurs charmes coulumiers, tandis que voire Manie des grandeurs est uu article de politique en vers et en cinq actes.

Psaird redEgitlo est un ballet assez amusant de Viganô, qu'on a donné hier pour la dernière fois. Psami était précédé du secoudâcle dn Malrimonio segreto. Galli, dans le rôle du comte, est seulement parfait pour moi. La froide Festa faisait Carolina, et le ténor Monelli, bon dans une petite salle, était sans couleur d.ins ce gouffre * énorme. Après le grand ballet, le second acte de la Cenerentola de Rossini. C'est comme Psami, du médiocre d'un grand artiste.

le tre Melarancie sont trois princesses que dos génies enlèvent endormies dans leur lit, qu'ils apportent dans une forêt où le sabbat se tient, et qu'ils jettent par terre, le tout à la manière des Mille et vnenuits. Aussitôt une fée offensée les charigc en trou belles oranges et les emporte dans un sac. x\rrive le génie e. Mourah, monté sur un bélier gigantesque; il fait venir en un clin d'œil un cbevalier qui n'était qu'à deux mille lieues de là , et c'est pour lui faire cadeau d'un sac où se trouvent: 1° uajoli pain de munition, ensuite un balai de trois sous, plus un paquet

* l,e thé:Hre(le la Scalîi

de ficolle. A la vue de ces jolis cadeaux, le chevaliei' (le jeune et supeibo Molinavi) saule sur le bélier, qui part au petit trot et l'anièiie devant une cour fermée par uue grille de fer; il jette la grille en dedans, «n chien énorme lui saule dessus, il le reçoit d'un air doux et lui remet le pain de munition que le chien va vite manger dans un coin. Un prodigieux géant, que l'on voit occupé à tirer de l'eau d'un puits avec un seau qu il attache à noe tresse immense formée de ses cheveux, se porte contre le chevalier, qui lui fait son compliment terminé par le don du paquet de ficelle. Le géant, enchanté, s'assied sur la margelle du I uits et s'endort. Reste une diablesse de vieille qui, avec une pelle, chaulfe un vaste four; elle est séduite par le petit balai. Alors le chevalier s'élance dans le chàleau et vole le sac où sont les trois oranges; il délivre, chemin faisant, une troupe de chevaliers; ils rapportent les trois oranges à leur père; les oranges, mises sur une table, deviennent énormes , et on en voit éclore les trois princesses : mariages, balabile, etc. L'acte de l'intérieur du chàleau où les trois princesses, rendues à leurs formes naturelles, parce qu'un a jugé à propos den faire des servantes, arrivent dans un salon cù la fée, en sortant, a rendus immobiles les chevaliers prisonniers; cet acte, dis-je, est assez drôle. Le commencement de ce ballet est sidjlime, le milieu encore bon, la (in plate ; c'est du Viganô de troisième qualité.

La considération de ces merveilles a rempli mon cœur et mes yeux depuis le 21 novembre. —J'ai cherché et trouvé un appartement pour ma sœur; je l'ai présentée; elle a déjà trois bonnes amies. — On m'a bien parlé politique dans les loges où je vais; vous sentez l'effet des choses vagues sur un adepte qui a eu l'avantage de discourir avec Maisonette et Besançon. Je me suis dépêché de fermer les oreilles.

Je trouve toujours ce pays bien supérieur au vôtre : jugez-en. Le général prince de S. est peut-être le seul homme à courage français qu'il y ait dans l'armée autrichienne ; c'est un Laime, un Lasalle : de plus, grand prince; de plus, frère naturel de l'empereur; c'est donc un des plus grands personnages possibles. 11 y a deux ans qu'en celle qualité il trouva bon de voler à un chien d'Israélite de Ferrare pour cent mille francs de mauvais foin. Le conseil

aulique commença un procès donllejenneprincefilde bons rires avec ses amis. Il y a trois mois que lous les officiers, lui compris, qui se irouvcnl àMiiau, reçoivenirortire de se rendre en grande tenue au ministère de la guerre. Arrivés là, le secrétaire du conseil de guerre donne lecture d'un jugement en vingt pages qui, dit-on, condamne le prince à tirer les barques, je ne sais sur quel fleuve des Étals autrichiens, pendant six ans; il sera dégradé, déclaré incapable de servir, et, en outre, condamné à restitution et aux dépens, s'élevant à la bagatelle de douze cent mille francs. Le prince se mit à pleurer. Le greffier lire un nouveau papier : l'empereur commue les six ans de galères en six mois de prison Cl confirme le reste de la sentence, ^e prince tire son épée, la remet au greffier, et, dans la même voilure de ville qui l'avait amené au ministère, part, sans rentrer chez lui, pour aller subir sa déteniion dans une forteresse de Bohême. Sa femme, laideron qui l'adore, apprend bientôt tout cela, prend la poste et lui court après. Elle est riche et payera pour lui, qui reste, à Ircnte-lrois ans, déshonoré et sans le sou. Cela doit sembler bien ridicule à des gens brillants, qui ne savent pas faire obéir un préfet. Ceci fait le pendant du fils du maréchal-lieutenant fusillé à Vienne ; mais vous savez cela.

.le lis jusquà deux heures; je me promène jusqu'à quatre cl dîne à cinq ; à sepi je fais une visite ou deux ; à huit je parais dans la loge de ma sœur; un ou deux amis à moi viennent m'y relever, et je commence mes petits tours dans la Scala jusqu'à minuit, que le tre Melarancie commencent à s'enfler sur la table du roi, leur père, et à devenir grosses des princesses. Le reste ne valant rien, je reviens chez moi, où , dans mon lit, je lis jusqu'à une heure. Je lis les lettres de d'Alcmbert, Montesquieu et autres à madame Dudeffant. Les lettres de d'Alembert ni'cnt fait beaucoup d'impression, vu que ce sont pour nous, mon cher ami, des arguments ad hominem. 11 était, en 1764, content avec mille sept cents francs de rente ; si content qu'il refusait une grande place à Berlin. Et vous avez l'effronterie, vous qui faites l'amour, qui plus est, de vous plaindre 1

Là-bas , le mépris me suffoquait ; voir dans la bouse de vache ce que j'ai vu si beau à Ilinlcr-Lindcn de Bci lin ou à

Scliœiibrmiii, m'empêchait de digérer. II est bien vrai que je ne Iroiiverai jamais ailleurs la conversation des gens d'esprit comme lîesançon, Maisonetie, etc. Voilà ce qui fait que vos lettres me sont un besoin de premi-re nécessité.

Que Van Bross ail deviné Bombet, je m'en doutais; mais j'ai toujours rempli mon but, qui était de ne pas parler comme auteur. Je me suis trouvé, à la chute de mes grandeurs, rempli d'orgueil, mais d'un orgueil tenace, que jeûnes et prières n'ont pu chasser. Cet orgueil se sent f;ùt pour être préfet ou député. Le métier d'auteur lui semble avilissant, ou, pour mieux dire, avili. J'écris pour me désennuyer le matin; j'écris ce que je pense, moi, et non pas ce qu'on pense ; le tout en attendant que le Moniteur m'apprenne que je suis appelé à la préfecture de N..., place que je refuserais avec horreur, tant que je me

verrais le collègue de MM , etc., etc., etc. Voilà ce que

m'a appris l'examen de mon intérieur, comme disait feu Tartufe. Vous en savez autant que moi sur toutes mes cackoterics, et me ferez plaisir de toujours épaissir le voile.

Le manque d'esprit d'Alfieri est de moi, tout le reste de YEdinburg review. Idem pour le Paris d'autrefois; c'est vous qui me l'avez indiqué. Le morceau sur l'italien est de Bombet. 11 est très-vrai qu'il n'entend pas le toscan, ou, pour mieux dire, il l'entend, mais l'a peu entendu, Florence l'ayant toujours scié. L'&rticle sur Viganô, c'est mon cœur et mon sang, comme dit Parny. Le titre a été inventé par le libraire. Si jamais vous relisez, vous qui connaissez si bien la chose, usez un crayon à relever ce qui vous semble faux ; ou mieux, faites un petit cahier des bévues, avec des renvois, et profitant du moment ou l'auteurvous donne de l'humeur, diies-luidcs sottises, ferme. Je n'ai pas ouvert ce volume^ depuis qu'il est broché. 11 me semble qu'il doit paraître un peu Alfieri, c'est-à-dire sans esprit. Conte7.-moi net ce que vous en a dit Maisonetie, excellent juge à mes yeux, depuis qu'il méprise un peu ces gens que je méprise tant : la Harpe et Suard. Si je ne vous dis rien des cadeaux dont il m'accable, c'est que je veux conférer ce soir avec

• p.omf, Naples e{ Florence ?n lol7^

mes amis sur les moyens de transport ; s'ils sont en route, vous avez Lieu fait.

Je suis enchante, car je vois que cet homme si aimable, et que la bonté de son cœur rend si supérieur aux Cromwells qui rcntourent, pense à moi : cependant basta cosi. Ce pays est si stérile, que jamais je ne pourrai faire l'équivalent de ces deux précieux volumes. Il y avait un trou en Suisse où végétait uu peu de liberté de la presse; vous avez vu dans la Gazette de Lausanne, n" 92, je crois, que les ministres de France et d'Autriche invchuscnt là-contre. Cela est bien bête, à mes yeux, s'entend. Ou faites fusiller des libraires Palm, ou ne nous ennuyez plus de votre sottise; vous n'avez pas les qu'il faut pour comprimer; coutcnlez-vous donc de diriger, c'est-à-dire d'amoindrir, d'égarer, comme le cardinal de Richelieu fit par son Académie française. — Je lirai les deux Moniteurs où bavardent les provinciaux. Je vous indique, par contre, le Moniteur du 51 octobre sur la liberté et ï arbitraire. L'auteur m'a écrit une excellente lettre; ne le nommez pas. Au reste, je n'ai pu encore voir son Moniteur. Je ne suis pas tout à fait de son avis ; je ne veux pas que le gouvernement se mêle le plus possible de mes affaires, L'Amérique-Nord me semble un modèle parfait; voyez le Commentaire sur Montesquieu (par Jefferson), — Ce qui a intéressé surtout, c'est le détail de vos journées et soirées. J'ajoute, à ce que je vous ai dit de moi, que mon dîner d'hier, excellent et chez le restaurateur le plus noble, nous a coûté six lire à deux : la loge six lire; les deux billets quatre lire. Or, une lira vaut soixante-seize centimes. Cette vie est tout ce qu'il y a de plus noble et de plus splendide.

Ceci me conduit au matrimonio de Besançon. Si la fil.'e a cent cinquante mille francs, si elle est (ille unique, et qu'il n'y ail qu'une mère, je conseillerais d'épouser, parce qu'alors on peut rester à Paris en se moquant foncièrement de tout. Mais voilà ma condition sine quâ non. Rester à Paris pour trembler chaque matin d'être supprimé dans quelque nouvelle organisation, c'est l'antichambre de l'enfer ; je crois que tous les employés de province sont dans ce cas.

Je vous dis, pour ne pas l'oublier, que M. de Tracy m'a dit du

mal de Mac Intosh. C'est un homme qui ne voit pas noiicment le

rapport des peuples cl des kings. Peut-être cela ne vous déplaira

pas.

J'ai lu la phrase de votre lettre sur l'immorlel Galiari à un Piémouiais homme de goût, qui a été saisi d'un rire incxiingui- Ijie; c'est le Ciniabue d'un art dont Peregô, Fuenlès, Landriaui, Sanquiric, sont les Carraches. Mais je vous pardonne tout si vous laites votre journal. Ah! chien de paresseux ! vous allez m"objocler le travail dont vous êtes surchargé. Songez au beau voyage «l'Angleterre, en 1850, que payera M. Ridgeway.

Mais une commission à laquelle je tiens essenliellement, c'est que vous vouliez rae rappeler au souvenir de madame C...; est-elle bien délivrée de celte triste jaunisse, si peu faite pour imo jolie fiunnc?

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