‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 17 sur 61 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

VOLTAIRE, A M. DE RXJFFEY.

À Ferncy , le i5 janyier ij&^»

Mon cher président , il est vrai que je suis environné de deux fléaux \ dix pieds de neige et des dragons ' ; toute communication avec Genève est interrompue} nous éprouvons la plus

' La frontière de France était garnie de troupes , à raison des troubles q^ni agitaient Genève malgré notre médiation.

igO I,ETTRES DE VOLTAIRE.

cruelle disette , et j'ai cent bouches à nourrir par jour. Je ne réponds pas des filles de Tournay , mais je réponds des bois qui sont encore plus vieux que moi et beaucoup plus gros , et en fort petite quantité ' > il n'y a que les taillis qui soient la proie du soldat , et M. le P^ de Brosses ne m'a point laissé de taillis. Il n'y a pas , Dieu merci ^ dans son bouquet , qu'il appelle forêt f de quoi faire deux moules de bois pour me chauffer. J'ai dix fois plus de bois à Ferney qu'il n'y en a à Tournay, et il faut que j'en achette pour quatre mille francs par an. Si M. de Brosses m'avait connu 9 il aurait eu des procédés plus généreux avec moi. J'aimais Tournay , je me serais plu à l'embellir selon ma coutume. J'ai bâli onze maisons à Ferney , parmi lesquelles il y en a de très jolies , et qui produisent des lods considérables* j j'ai augmenté le nombre des charrues et quadruplé

' Ceci a trait sans doute à quelques nouveaux abus de jouissance à Tourney , dont M. de Brosses avait entre* tenu M. de RufTey y qui en avait écrit à Voltaire.

^ Les lods étaient un droit pécuniaire dii au seigneur lorsqu'un immeuble dépendant de sa terre changeait de main par vente, échange ou donation. On aimerait mieux que Voltaire, en bâtissant à Ferney, n'eût point songé aux droits de mutation que lui rapporteraient les maisons par lui bâties.

celui des habitans. J'en aurais usé aiusi à Tour* uay ; j'aurais eu s6n amitié , et il aurait retrouvé après ma mort la plus jolie terre de la province. Mais je l'ai entièi^ement abandonnée. J'ai donné le château pour rien à mes libraires ^ €t le rural à un Suisse , qui m'en rend environ dix sept cent livres ^ en comptant ce qu'il four*nit en nature ' . Il y a quatre ans que je n'y al mis le pied. M. de Brosses me l'a vendue à vie , à l'âge de soixante et six ans * , quarante cinq mille livres. J'ai fait en ma vie de plus grandes pertes.

Présentez , je vous prie , mes tendres respects à M. l'ancien premier président de la Marche. Je n'ai jamais fait qu'un bon mar« ché , c'est avec M. Pourchet ^ j je lui ai envoyé de mauvais ouvrages qu'il m'avait demandés^ et il m'a donné de bon vin. Si vous voulez , mon cher président , quelques exem-

' Voltaire varie continuellement sur cette éyaluation comme on Ta vu déjà p. i5o et comme on le verra ci« après.

* Voyez p. 1409 notes.

5 Je trouve un M; Pourclier, ingénieur en chef du canal du Charolois ^ mort en 1 778 , auteur de planclies géographiques gravées par Monnier.

Je trouve aussi un conseiller au Parlement de Dijon ^ du nom de Fourcher, recule 3 décembre 1746, remplacé en 1777.

ipi I.ETTRfiS BE VOLTAtHE.

plaires du recueil fait par les Cramer , je voxxs en ferai tenir sans exiger seulement une bou^ teille de Bourgogne ; mais je ne pourrai vous les envoyer reliés, parce qu'il n'y a plus moyeu de faire travailler un seul ouvrier de Genève.

En vous remerciant de la boulé avec laquelle vous avec parlé de moi à M. le chevalier de Boufflers« ' Ne m'oubliez pas auprès de M. Le Goût*.

VOLTAIRE A M. DE RUFFEf .

À Fcmey , 3o janyier 1768.

Mon trèsu cher confrère , je vous fais mon compliment sur tous les succès de votre Académie , et j'en fais à M. Le Goût sur ses magnificences^ •

"Vous me parlez de M. le président de Brosses :

* L^auteur des Poésies légères, lûott en 1 8 1 5»

* Bénigne Le Gouz de Gerland , né à Dijon en i6^5^ mort le 17 mars 1774 5 avait étudié avec Voltaire au collège de Clermont, aujourd'hui de Louis-^le-Grand.

^ La fondation de prix à l'Ecole gratuite des Beaux- Arts établie à Dijon et le don d'un cabinet d'histoire naturelle fait à l'Académie. *— La donation du jardin de botanique de Dijon par Legottz de Gerland n'eut lieu qu'en iJ7^*

Voyez f Monsieur ^ si vous voulez lui (aire lire ce que ]e vais vous représenter :

1° Il avail affermé sa terre de Tournay à un ivrogne , fils d'un sindic de Genève * , lequel ivrogne s'était engagé à lui en donner trois mille livres par an, sans la connaître et sans pouvoir le payer *• Ce pauvre diable est mort insolvable. Ce polisson en aurait donné six mille francs aussi lÂen que trois mille. Le fait est que , quand j*ai voulu Paffermer , je n'eu ai jamais pu trouver que douze cent livres ^ avec un char de foin , trois chars de paille et un. tonneau de vin.

a° M- de Brosses m'a vendu à vie cette, terre^ qui ne me produit pas seize cent livres de rentes'^, pour un Capital de quarante sept mille livres.

* C^est à GKouet le père , «n sa qualité de premier Syndic de Genève , <jtt'est adressée la lettre de Voltaire du 2 août 1755 (2225 de Pédît^ Beuchot). Rousseau le nomme dans ses Confessions (partie u , liv. viii) , à propos de la dédicace du Discours sur l'inégalité» Dans sa Yf i^ lettre de la Montagne, il parle d^une harangue célèbre de M. le syndic Chouet , prononcée en 1707. Ce dernier est-il bien le père du fermier de M. de Brosses?

* Sans nier Tinconduite de Cbouet , M. de Brosses affirme qne ce fermier le payait bien. ( Voyes ci-dessus pp. 83 et 160»)

' Voltaire ayouait 1700 fr. dans la lettre précédente.

}p4 I.BTTRE8 DB VOLTAIRE.

3® Bans ce capital de 47000 "H* , il a compte pour cinq cents livres de rentes un petit bois ' , dont lui-même avait fait couper la plus grande partie ^ et dans lequel je n'ai pas pris seulement une bûche pour me chauffer. Ce bois est vieux , entièrement dévasté par lui-même^ qui avait vendu ce qu'il y avait de passable ^ et par les troupes qui ont plUé le reste ^.

4^ Dans les 47000 "^ que cette malheureuse acquisition m'a coulé , il y avait douz« mille livres en réparations j j'en ai fait pour plus de vingt mille livres ^.

5^ Les choses sont tellement changées à Genève , que jamais assurément aucun Genevois p'achettera cette terre.

6® S'il veut m'en faire un prix raisonnable ^p

' Voltaire ne dit point ici que le président de Brosses eftt exagéré la contenance de ce bois, mais seulement le revenu. (Voyez également p. 124, où il ne parle ni de garantie de contenance, ni de garantie de revenu.;

* Cest ce que niait Voltaire dans la lettre qui précède.

' Il résulte de Tarticle a de la transaction de 1781 (V. cette pièce à la suite des lettres de Voltaire au président de Brosses) , que non-seulement Voltaire n^avait pas dépassé le chiflfre de 12,000 liv., mais qu^il se manquait de 5ooo liv. qu^il ne Peut atteint.

* Cette velléité de se faire vendre définitivement Tourney j ou d'obtenir au moins le désistement de M. de

LETTRES BB VOLTAIRE. ipS

je rachetterai pour ma nièce , à fin de la joindre à Ferney , qui est une teri*e beaucoup^ plus seigneuriale , et qui n'est point un dëmem- Hrement d'une autre terre comme Test Tournay.

Tout cela n'est pas trop académique. Mais , si M. Debrosses ne veut pas s'accommoder avec moi y je l'avertis que je vais m'arranger pour vivre autant que Fontenellej il doit trembler que je ne lui tienne parole.

Adieu , mon très cher confrère ^ je vous embrasse très* tend rement sans aucune cérémonie.

LYIII.

VOLTAIRE » A M. DE RUFFEY.

Au Châteaa de F^ncy, ce 27 auguste 1768.

Mon cher président , je vous envoie un ouvrage d'un de vos académiciens^ dédié à un autre académicien. Il est vrai que cette dissertation ne regarde ni les fétiches y ni la manière

Broeses sur les abus de jouissance , eicpliqne tonte Is peine que se donne Voltaire pour faire accroire qu'il était lésé dans le marché de 1 ^58.

don ton tourne sa langue dans sa bouche'} mais vous êtes juge des procédés autant que des re<* cherches littéraires. Si M. de Brosses veut vous prendre pour arUtre^ je m'en remets à votre jugement. S'il ne le veut pas, je mets tout sur. sa conscience. S'il se laissait conduire par vous, je m'en rapporterais a son honneur ^.

Adieu , mon cher ami , conservez un peu de bonté pour votre ancien serviteur*

VOLTAIRE, A M. LEBAULT.

Au château de Ferney, ce 27 auguste 1768.

Monsieur,

Je me flatte que vous aurez d'excellent via cette année et que vous voudrez bien que j'en boive cent bouteilles. M. le président de Brosses me fait boire la lie du vin de la terre de Tour-

' Plaisanterie telle quelle sur le Traité de la Forma', tion méchanique des Langues , par M. de Brosses.

* U y a tout lien de croire qu'à cette lettre était jointe une copie de celle du 19 août 1768, qu'on trouvera toutft-rheure | après la lettre suivante adressée à M. Lebault.

LETTRES BB VOLTAIRB. I97

ney * . Si vous vendiez voire vin aussi cher qn*îl vend le sien , vous feriez une fortune immense. S'il veut vous prendre pour arbitre^ vous êtes un gourmet en fait de procédés; j'en passerai par ce que vous ordonnerez*. Au reste, si M. de Brosses ne veut pas me rendre justice , y aime mieux souffrir que plaider ^ j et quoique j'aye beaucoup perdu avec lui dans

* Il n^y ftTait pourtant ftlors, de la part de M. de Brosses , aucane contrariété , si ce ii^est celle de It^isser les choses comme elles étaient , au lieu de souscrire aux modifications proposées par Voltaire.

^ Nul arbitrage possible dans Tétat des cboses en 1 768. M. de Brosses reprochait à Voltaire de dévaster Tourney. On ne pouvait arbitrer le dommage qu'à l'expiration de la jouissance y qui n'arriva qu'en 1778.

3 Ces mots sont décisifs. Si Voltaire se fut senti fort de son droit 9 personne moins que lui n'eÀt hésité certes à invoquer l'appui des tribunaux. Sachant fort bien à quoi s'en tenir sur ses prétendus griefs 9 il prit d'autres voies.' A force d'étourdir tous les amis du Président de plaintes et d'incriminations en tout genre 9 il espérait que ceux-ci presseraient M. de Brosses de fermer la bouche à un diffamateur aussi redoutable , en transigeant sur les dévastations que Voltaire s'était permises à Tourney ; et c'est ce qu'il obtint de Legouz de Gerland. Mais M. de Brosses n'eut et ne pouvait avoir de condescendance que sur un seul point} celui des meubles.

198 LBTTBE8 DB YOLTAIRB

cette affaire % j'aime mieux mon rôle qnéle sien* Permettez- moi de présenter mes hommages k madame Le BauU ^.

J'ai rbonnenr d*étre arec bien du respect^ ' Monsieur^

votre très-humble

Voltaire.

' Voltaire y perdait à tel point que , sur une terre achetée pftr lai 35,oooliv.f M"*^ Denis, son héritière, paya au fils de M. de Brosses 40)000 1. de dommages-intérêts» Etait-ce la faute du Président?

* Jeanne- Jaquette Burteur, morte à Dijon le 1*' mai 181 1.

Douée d'un talent musical très-remarquable , plusieurs personnes se souviennent d'avoir entendu M»^* Lebault , à 85 on 86 ans , chanter des airs de Rameau qui avait été à Dijon son premier maitrè de clavecin. Elle avait été fort belle.

Da 19 auguste 1768 y k Femey. .

Je n'ai pas répondu plutôt y Monsieur , à votre lettre du lo mai, parce que j'ai voulu avoir le temps de m'instruire. Je vous réponds quand je suis instruit.

Vous me dites que vous avez donné à madame Denis ^ Tune de mes nièces, un désislementde la clause intolérable de votre contrat ^. Elle donne des déclarations réitérées que ja-

■ Je donne ici cette lettre d'après la copie que Voltaire en avait transmise à M. Lebault et qui était jointe à la lettre qu'on vient de voir. L'original de cette lettre n'existe aucunement dans les papiers du président de Brosses. 11 est douteux qu'il fUt littéralement conforme à cette copie 9 car le ton qu'y prend Voltaire n'était pas de nature à obtenir la conciliation qui s'ensuivit. (V. la lettre LXI cî^après.)

^ La clause relative aux meubles que Voltaire aurait mis au cbâtefta deTourney. (V. ci-devant pp. 34 et S^.) Cette réponse du président de Brosses , antérieure à toate médiation de la part de Legoaz de Gerland | prouve qu'il ne tenait nullement à cette clause 9 la re« gardant dès long-temps comme abandonnée.

aOO rSTTRES DB VOLTAIRB

mais vous ne lui avez ni écrit , ni fait parler^ ni fait écrire sur celte affaire essentielle.

Vous dites ensuite que c'est à M. Fargès y intendant de Bordeaux y que vous avez envoyé ce désistement y et qu'il a dû le donner à madame Denis. J'ai écrit à M. Fargès : il me marque par sa lettre du ii juin y qu'il n'a jamais reçu un tel papier^ que vous ne lui en avez jamais parlé ^ et qu'il ne s'agissait que d'un procès pour des moules de bois * .

J'ai fait consulter à Paris des avocats sur tous les objets qui nous divisent : ils ont tous été d'avis que je prisse des lettres de rescision contre vous, et ils les ont fait dresser ^.

Je n'ai pas voulu cependant prendre cette voie. J'aime mieux faire sur vous un dernier effort. Voici le fait tel qu'il est prouvé par les pièces authentiques.

' Ceci confirme de plus en pins Tidée que nous avons émise , p. 181 , sur la conciliation du procès fiaudj , par la médiation de M. de Fargès.

* 11 est permis d^înduire des mots imprimés en italiques, p, 1 97 ci-dessus , que ceci était purement comminatoire et que Voltaire n'avait pas la consnltation dent il parle. Du reste le lecteur en a vu assez pour sentir qn'ane pareille consultation n'aurait pu être obtenue que sur un exposé bien inexact* Aussi la menace n'effraya-t-elle pas M. de Brosses.

£T nu PRÉSIDEKT I>B BROSSES. 20I

Vous venez en 1768 me vendre à vie votre terre de Toumey que vous me donnez pour une comté (A). Vous exprimez dans le contrat qu'elle est estimée 36oo liv. de rente (B). Vous exprimez dans le Mémoire de votre main (G) ^

(A) Pièce cotée A : Lettres patentes du RoisurPem^ cien dénombrement, (Note de Voltaire.)— J'ai sous les yeux une expédition du brevet du Roi du 1 2 février 1 755 , où le président de Brosses et son frère sont qualifiés tous deux propriétaires par indivis de la terre ui

COMTÉ DE TOUaN£T {sic).

(B) Pièce cotée B, {Note de Voltaire. )'^Dès sa première lettre , page 9 y M, de Brosses avait fait connaître à Voltaire, sans exagération aucune 9 le prix annuel du bail de Chouet.

(C) Pièce cotée C. {Note de Voltaire, ) — C'est le 20 octobre 1761 , dans la fièvre de l'emportement que lui avait causé le procès Baudy, que Voltaire parle pour la première fois d'un Mémoire de M, de Brosses où serait consignée cette exagération de contenance. Aussi le poète va-t-il jusqu'à dire (V. p. i5i suprà)y que la contenance énoncée dans les Ménioires de M. de Brosses est de cent arpens ^ au lieu qu'ici il se restreint à affirmer que le Mémoire la porte à cent poses, c'est-à-dire à 5o arpens seulement. Ce qui est positif ^ c'est qu'en juillet 1 760 , le président écrivait à Voltaire qu'il lui avait vendu Toumey, sans |^rantie de contenance, ce qui est conforme à l'acte de 1758 (V. ci-dessus p. 44) 9 qu'au surplus , il n'avait jamais ouï dire que le bois eût plus de 90 poses ^ ce qui fait 24 bectarés }

202 LETTRES DB YOLTAIItB

que le boU attenant est de cent poses. Vous exigez parle contrat que je fasse pour i alcool, de rép^iratlons. Vous stipulez qu'à ma mort tous les effets et meubles , sans aucune ex^ ception , qui se trouveront dans le chàtean, vous appartiendront en pleine propriété. J*4)mets d'autresclauses sur lesquelles je m'en rapportai à votre équité et à votre honneur^ ne connaissant point du tout la terre '•

A regard des réparations , j'en fais d'abord pour i8)Ooo liv.^ dont j'ai les quittances libellées. Je vous en informe. Pour réponse , vous me menacez d'un procès au suj^ de quelques

et que Voltaire , dans sa réponse du 12 juillet, convient que ce bois est de 43 arpens et demi (un peu plus de 23 Hectares), et ne parle nullement d^un Mémoire indiquant une contenance de cent poses, ce qui équivaudrait à 27 hectares. C'était pourtant le cas d'en parler assurément. ' Ce qui est certain encore, c'est que le Mémoire qn^allè* gue ici Voltaire n'était annexé, ni en original, ni encopie, à la lettre que nous donnons ici. Bien plua, la transaction de 1781 , qui énumère les moyens de défense de M*** Denis contre la famille de Brosses , ne fait nulle mention de cette prétendue indication d'une contenance de cent poses.

' Ceci est démenti par toute la correspondance qui a précédé le marché (V. pp. i3-48 ci-dessns).

IT nV PRÉSIDENT Dis BROSSES. 2o3

sapins coupés pour ces répara lions selon le droit que j^en ai ^ .

A regard des 35oo liv. de rente que la terre doit produire , je ne rafferme que laoo livres en argent , et environ 3oo liv. en denrées. Ainsi je suis lésé de plus de moitié et je ne m'en plains pas * .

A regard du bois, vous Tavez affirmé de cent poses. Les arpenteurs du Roi n'y ont trouvé que 39 arpens, mesure de Bourgogne y qui valent vingt-trois poses et demi^ j et de ces 23 poses et demi, vous faisiez couper la moitié par votre commissionnaire Charles Baudy, dans le temps mêmeque vous me vendiez ce bois. Et vous dites dans le contrat que vous avez vendu cette partie à un marchand. Ainsi me voilà entièrement frustré du bois, et vous m'obligez encore

■ Ce droit était d'une évidence telle que M"** Denis paya 12,905 1. pour ces quelques sapins si innocemment coupés .

* Je le crois bien : il n'avait tenu qu'à vous de con* seryer le fermage annuel de 33ooliY., en entretenfint le bail de Ckouet au lieu d'exiger son expulsioil^

' L'arpent des eaux et forêts est au contraire à peu près le daiU>le de La pose^ et l'arpent coutnmier est à la pose comme 41 9 90 est à 27. Gela est matériek

ao4 I.STTRES DE TOLTàlKB

de vous laisser à ma mort «oîxanle arbres par arpent ' .

A l'égard des effets et meubles qui doivent sans exception vous apparteuir à ma mort} tous voulez bien vous désister de celte clause qui seule pourrait rendre le contrat nul *. Mais vous prétendez que tous les elTetsconcerDanl l'agriculture TOUS appartiendront ; cela n'est pas juste. Les meubles de mou malheureux fermier ^ y qui perd dans son exploitation , ne doi-

' Od ne reprodoira pas ici tons les démentis d«niié< i cet alinéa par les lettres de 1761 et années aniérienres. Seulement il est dilHcile de 1 endroit ces paroles de Volu ce mentir comme un diable , u pas pour un temps, >naù h s Meniez , mes amis , mente K l'occasion. » (Lettre dn 21 chot, t. LU, p. 337, n°488.)

' Voltaire plaisantait. A la bonne beure. Mais il n'ea convient pas moins de nouveau que le Président set/ejûtait, avant toute médiation , de la clause concernant les meubles dncbâteaa.

' Voltaire aavait bien qn'il ne s'agissait mie dea meubles dn fermier, mais bien des instrumens d'agricultare et des bestiaux ( Voy. le bail à vie , p. 44 ci-dessns ) , tons objets incorporés à U terre, ayant été remis par M. de Brosses à Voltaire à Pentrée en jooiisance de celui-ci, et devant Être rendus à son décès comme ap par te< nant à la catégorie des choses .qae notre légisUtiou civil* déclare immeubles par destination.

£T DU FtlÉStDEI?T DB BROSSES. 2to5

vcntpasêtre à vous. Vous ne devez pas dépouiller des pauvres de leur unique bien. Ce n'est rien pour vous que quelques bœufs et quelques vaches avec de misérables ustensiles; c'est tout pour eux*

Je vous demande un accomodement honnête. Je vous déclare que je suis prêt (sic) d'en passi^r par l'arbitTsige des membres du Parlement ou des avocats que vous choisirez vous-même.

Vous-me répondez que Warburton sait rhistoire orientale ' , que Corneille est une lune et que je ne suis qu'une étoile ^. Il ne s'agit pas ici de savoir si les influences de cette étoile ont été utiles aux descendans de Corneille ; il s'agit que je puisse vivre et mourir chez mol y en attendant que ce chez moi soit chez vous.

' War1l>iirt6n 9 avec utie francliise brutale et une érudition inattaquable y avait relevé quelques erreurs de fait dans la Pkîlosopkie de l* Histoire du prétendu abbé Bazin {Biogr» univ., art. /i^ar^2//;ft>/i). C'est probablement à ces attaques et aux vaines récriminations de Voltaire contre The divine légation ofMoses de Pévêquede Glocester que M. de Brosses avait fait quelque allusion piquante dans sa lettre du lo mai , qui est perdue.

' C'était là , si la citation est fidèle , une assez froide épigramme du Président y contre la jalousie mal comprimée qui perce dans le Commentaire de Voltaire sur Corneille* Pour cette fois , Voltaire réplique assez bien.

2o6 LETTRES DS VOLTÂIBS.

11 n'y a aucun féiiche qui puisse en être offensé.

Vous me dites que je n'ai nulle en^ie de. demeurer à Tourney ^ ; et moi je vous répète y Monsieur, que je veux y habiter; et voici ce que je demande :

1^ Que vous vouliez bien me déclarer y par un mot d'écrit y que vous ne répéterez, après ma mort, aucun meuble quel qu'il soit, que le» vôtres ou la valeur , en compensant le tem^ qu'ils ont servi ;

2^ Que vous me laisserez prendre du bois pour mon chauffage , sans que je réponde des arbres qui sont couronnés ou vermoulus;

3^ Que vous transigerez à Tamiable avec mes héritiers, en considération de ce même boisque vous m'avez vendu pour cent poses et qui n'en a que vingt-trois et demi *• Il n'est pas possible que je ne fasse pour deux mille écus au moins de réparations au château, si j'y demeure. Ces dépenses vous resteront, et quand il m'en aura coûté environ 6o,ooo liv. pour

• (Tétait très-Trtî. On ne trouve aucune lettre de Voltaire datée de Tourney , passé Tannée 1761.

* 11 y eut en effet transaction à Tamiable arec M>b« Denis pour 40fO0o Ut. Mats dans cette transaction , il n'est pas dit un mot de la prétention qu^élève iciVoltldre pour défaut de contenance du bois en question*

jtbTTRES DB TOLTAIREé 207

une terre i. vie achetée à 66 ans ' ^ laquelle me rapporte à peine i5oo liv. , vous ne serez p^^s lésé f et vous devez songer que j'ai f/S ans.

S'il y a un seul conseiller du Parlement^ iin seul avocat qui trouve mes demandes déraisonnables y j'y renonce. Je ne demande qu'à pouvoir être tranquillement avec des sentimens de respect et même d'amitié ^ Monsieur y

Votre, etc.

VOLTAIRE A M. DE RtJFFEY.

A Ferney, 24 septembre 1768.

J'ai suivi^otre conseil, mon très-cher Prér sident, j'ai écrit à M. Le Goût ^ j je l'ai supplié de porter M. de Brosses à un accommo* dément honorable, digne de sa place et digne de l'Académie dont il est membre. Je vous supplie donc d'envoyer à M. Le Goût la copie de ma lettre écrite au président de Brosse ^ , afin qu'il soit au fait. Vous et M. Le Goût, vous

' Toujours 66 ans !

* Cette lettre est perdue.

' Celle du 19 août 1768»

aoîJ LETTRES DE T01.TAÏRE.

frémiriez d'horreur si je vous informais du pro* cédé que M. de Brosses a eu en dernier lieu. Promet lez- moi le secret *, et je vous dirai de quoi il s'a^t»

Je n*ai d'autre intention que de tout souffrir pour tout pacifier. J'aime mieux être oprimé qu'opresseur. Je sais perdre avec ceux qui venaient absolument gagner , et je ne prétends que prévenir un procès entre M. de Brosses et ma famille après ma mort. M« de Brosses a cru qu'ayant achetté une charge de Président à mortier au Parlement de Dijon , il pourrait écraser facilement ma famille. Il se trompe; j'ai des neveux Conseillers aii Parlement de Paris et au grand Conseil^ , qui ont l'ame aussi noble que la sienne est intéressée , et qui se feront un devoir de mettre au jour des procédés dont j'ai bien voulu jusqu'à présent cacher la honte ^ •

Pour moi, je veux mourir en paix. Il me menace de me persécuter : la chose est diflScile ,

' Pourquoi le secret? Si Tinculpa lion eut été vraie , quels ménagemens devait Voltaire au président de Brosses? On a pu voir s^ii ^épargnait en toute occasion.

^ Le Conseiller au grand Conseil était Pabbé Mignot ^ frère de M™» Denis et deM°^® de Fontaine, et le Con<« leîller au Parlement M. deDompierre d'Hornoy , fils de M"** de Fontaine , mort en janvier 1828.

' Tout cela n^est pas mal tourné | mais il y manque nue chose ^ la vérité.

rETTRES DE VOLTAIRE. aoj

mais l'idée en est abominable^ et c'est le comble de rinfamic. Ensevelissez dans l'oubli^ mon cher ami , des choses aussi monstrueuses ^ . Ce sera d'ailleurs une action digne de vous d'engager M. Le Goût à faire rentrer, s'il se peut, M. de firosses en lui-même , ou plutôt à le faire sortir un moment de lui-même. Je vous aurai obligation de la paix, et M. de Brosses vous aura une obligation encore plus grande. J'ai en vous, mon cher Président, yne confiance en-, lière. J'attends tout de votre sagesse et de l'a-î mitié dont vous m'honorez.

Je vous embrasse avec les plus respectueuse sentimens et la plus tendre reconnaissance.

VOLTAIRE, A M. DE RUFFEY.

AFeruey, ceii novembre 1768.

Mon cher Président, vous ne recevrez que

* Tous ces demi-mots ne prouvent rien, si ee n'est peut-être la lâcheté de celui qui se permet ces calomnies par insinuation. Un honnête homme accuse nettement et en face , ou il se tait tout-à-fait. Ces perfidies sont le prélude de celles que prodigua Voltaire pour empêcher le président de Brosses d'entrer à l'Académie Française et qu'il désavoua ensuite, (Voy. lettres LXVi et IJL^W ci-après. )

SIO LETTRES VB VOLTAIRE.

dans quelque temps un petit hommage que je Yous dois. C'est la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV , avec le précis de celui de Louis XV. J'allais le faire porter aux voitures qui partent quelquefois de mon voisinage pour Lyon et Dîjon; le paquet était fait lorsqu'on m'avertit qu'un petit ballot, déjà porté aux mêmes voitures pour M. le premier Président dû Parlement et M • Le Goult , irait de Lyon à Paris. J'en donnai sur-le;champ avis à M. Le Goult; mais on m'avait trompé. Les paquets iront en droiture. Le vôtre arrivera donc , quoique un peu tard ; notre commerce du pays de Gex n'est pas encore trop bien établi. Je suis tou-i» jours bien tenté de venir vous embrasser à Dijon ; mais j'ai bien peur que ma santé languissante ne me laisse que des désirs inutiles.

M. Le Goult a obtenu , comme vous savez, du président de Brosses, la moitié de ce qu'on désirait^ • Il eût mieux fait de se désister entièrement qu'en partie^ Il faut espérer qu'on l'engagera peu à peu à en agir généreusement.

* Le président de Brosses se départit de la clause qui lui donnait les meubles mis par Voltaire à Tourney. Mais il refusa de renoncer à son droit sur les effets d'agriculture et sur les bestiaux, objets qui venaient de lui •t qui devaient lui faire retour en toute équité. (Yoy. ciaprès la transaction de j 781 , art. 3.)

rETTRES DB VOLTAIRE. 211

L*opimâtrelé qu'il met à soutenir une clause que loiTs ses amis et lous ses parens trouvent iujnsteet inadmissible, suffirait seule pour m'enpêcher d'aller à Dijon , où j'aurais le malheur de trouver un homme dont ma famille et moi nous avons tant de sujets de nous plaindre '•

Il ne me reste ^ dans le triste ëtat où je suis, que de vous renouveller, mon très-cher et trèsgénéreux Président , les tendres et respectueux sentimens que je conserverai pour vous tant que je vivrai.

VOLTAIRE, A M. LEBATJLT.

11 janvier 1769 , à Ferney.

Monsieur y

A la réception de votre lettre, j'envoie une lettre de change a M. François Tronchin ^. J'étais si malade que je ne pus pas même lui écrire. Il faut que je sois désespéré, puisque

* Le lecteur a pu voir que Tunique sujet de plainte que donnât M. de Brosses à Voltaire était de ne vouloir pas lui faire cadeau de ce qui lui était dû pour dommages faits à ses propriétés par le philosophe,

* Banquier de Voltaire à Lyon.

voire bon vin ne ni*a pas encore guéri. Cependant je compte sur vous jusqu'à la fin de ma vie. Je ne veux boire que par vos bienfaits. Je ne puis plus souffrir d'autre vin que le vôtre. Aparaniment que tant vaut l'homme , tant vaut son vin. M. de Brosses a fait enfin à peu près ce que je desirais'. Ce n'a pas été sans peine. Il n'a jamais daigné mettre la générosité au nombre de ses vertus ^ •

Mille respects à madame Le Baut; j'ai l'honneur d'être avec les mêmes seutimens ,

Monsieur^

Votre très-humble et très -obéissant serviteur ,

■Voltaire.

* On YOudra bien noter que le Président ne pouvait céder en cette occurrence à la crainte d^une résiliation. Voltaire avait joui dix ans de Tourney. Pour ces dix ans il avait payé 35,ooo liv., c'est-à-dire plus de dix fois le montant du fermage annuel du bail Cbouet : après quoi , il se trouvait jouir de Tourney gratis. Chaque année de prolongation de jouissance devenait donc une perte pour le Président , sans parler des dégradations de l'usufruitier qui s'aggravaient cbaque jour.

* Je connais des gens qui , d'un acte de condescendance si gratuit de la part de M. de Brosses après tout ce qu'on a TU plus haut, oseront conclure que le plus généreux des deux n'était point celui qui écrivait cette letlre.

£T DU I'Hesident de brosses. ai 3

21 Février 1770, à Ferney.

En vérité , Monsieur , ce n'est pas assez pour moi que vous désiriez d'avoir élé mal informé. Il serait bien trisle pour nous deux que vous eussiez pu imaginer un moment qu'on eût eu la Lélise d'élêler des arbres en les ébranchant, et que moi j'eusse eu l'autre bêtise de vendre mes ébranchages^ lorsque j'ai quinze feux dans mon château, et que je suis obligé de faire venir du bois de quatre lieues dans cet abominable pays, où l'on manque de tout, et où ma seule consolation est de jouir de deux terres franches^ avantage qu'on n'a point ailleurs.

Au reste, je doute fort que M. Salles obtienne jamais les privilèges que vous avez obtenus pour Tourney ' . Soiez très-sûr, et j'en sais

' Après le traité de Lyon (27 janvier 1601) , par lequel la Bresse 9 le Bugey et le pays de Gex furent cédés à Henry lY par le duc de Savoie en échange du mar*

ai 4 LETTRES DE VOLTAIRE

des nouvelles, que le Roi ne pardonnera jamais aux Genevois leur conduite. Ils viennent en dernier lieu d'égorger des habitants qui avaient envoie leurs signatures au ministère pour se retirer à Versoy, Us ont tué entre autres un vieillard de quatre-vingts ans qui se promenait dans les rues en robe de chambre. Us ont blessé y à coups de crosse de fusil, une femme grosse qui en mourra. Toute la ville est «n armes et en combustion. Deux mille habi-* tans vont quitter cet antre de la discorde.

Vous n'avez pas fait assurément un mauvais marché avec moi. Vous le savez et vous me deve% de l'amitié en dédommagement. Je regar*

quisat de SalaceS| le Roi confirma Texemption de tailles et divers autres privilèges et francliises pour les fonds que les liabitans de Genève possédaient dans le pays de Gex. Un dénombrement de ces fonds fut fait en 1609, et la terre de Tourney s'y trouva comprise j parce que Jean de Brosses^ son possesseur, avait droit de bourgeois sie à Genève. — - Le président de Brosses obtint, à titre de confirmation ^ le renouvellement de ces privilèges en

Il paraîtrait qu^en 1 770 , un sieur Salles , Genevois , marchandait Tourney j et Voltaire clierche à inquiéter M. de Brosses sur la conclusion de ce marché , snbor* donnée , ce semble , à la question de conservation des privilèges en cas de vente.

dérai celle amilié comme d'an prix fort stipé« rieur à celui que je tous ai payé * •

Je doîs^ en vous parlant de Tourney pour la dernière fois, vous observer (sic) que le fermier Ghouet y yvroigne^ fils du sindic Qioiiet ^ yvrogne , peiil-fils du libraire Chouel y y vrogae y avait cru, en faisant la contrebande des btéds, gagner des sommes immenses et vous payer ce que vous voudriez de voire terre. Mais les choses sont bien changées depuis la liberté de Texportalion des grains. Soyez très-persuadé qu-'actuellement vous ne retireriez pas de Tour* ney mille francs si vous la fesiez régir. Voilà l'état des choses. Croyez- moi sur ma parole. Je n'ai aucun intérêt de vous déguiser la vérité j et quand je dis nulle francs, c'est beaucoup trop *.

Pour des fermiers, vous savez qu'on n'en trouve point. Quand je vous ai proposé de faire affermer vous-même la terre par Girod , c'était uniquement pour vous convaincre de la vérité

* On voit que le ton de Voltaire est fort radouci, pour peu quVn le compare à celui de sa lettre du 19 août 1 768. On trouvera peut-être qu'il ne tenait pas g^-and compte des choses monstrueuses dont il tentait d'effrayer Vimagination de M. de Ruffey , p. 209.

* Dans un instant , Voltaire avouera un revenu de

quinze à seize cents livres.

àl6 LETTRES DE VOLTAIRE

de tout ce que je vous dis et pour vous faire voir que je suis très-heureux d*en retirer environ quinze à seiise cent livres, c*esuà-dire douze cent francs en argent et le resle en fournitures qui valent tantdt au-dessus de cent écus et tantôt au-dessous»

Tout cela. Monsieur, étant bien nettement explique et dans la vérité la plus exacte et la plus incontestable, il ne me reste qu*»vous demander Thonneur de votre amitié. J'ai celui d'être , avec tous les sentimens que je vous dois ,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur^

Voltaire.

LE PRÉSIDENT DE BROSSES, A VOLTAIRE

Mars 1770.

Nos voisins les Genevois , Monsieur , veulent se mettre à la grecque j c'est l'air et la mode du jour. lisent lu leur Thucydidej ils savent que l'usage et la bonne manière sont qu'il y

ait deux factions dans uneville; que celle qui prédomine pour le moment mette poliment Tautre à la porte , et que celle-ci se retire à Mëgare , où on la reçoit avec beaucoup de charité. C'est ce que la ville de Versoy , honnête comme elle est y ne manqueroit sans doute pas de faire st «lie existoit ; mais les exilés, qui se seront munis de parapluyes en attendant les toits y peuvent s'assurer de sa bonne volonté future-contingente, et très-contingente. J'ignore le droit public de ces Messieurs , et ne sçaîs qui des deux a tort ou raison dans cette querelle , où l'on dit que vous favorisez fort le parti expulsé: Placuit sed victa Catoni, Mais je sçais fort bien qu'il en peut être de ceci comme de tant d'autres événemens , où les deux partis ont tort et personne n'a raison. Je me rapelle qu'un de mes amis , voyant ses gens se battre , leur disoit : « Battez- vous bien , mes enfans, vous ce ne vous haïrez jamais tant que vous le mé- « ritez. yy 11 est écrit qu'il faut que le monde se dévore icy bas. Ces gens-là n'ont pas, comme d'autres , de dragon qui les mange tout vifs et engloutisse leur substance. Faute de cela , ils se dévorent eux-mêmes par passe-temps.

Il est pourtant malheureux pour notre pays de Gex, que le projet trèz-bon d'une ville à Versoix n'ait pas été pris sur le temps et exécuté sur

^l8 LETTRES DB VOLTAIRE

le chaud' • De toute manière, les événemens au« roient tourné en faveur du nouvel étabUssement; et Ton peut s'assurer que les émigrations du voisinage auroient été fréquentes. A présent y c'est une chose en Faîr et probablemeut manquée. Le cardinal de Richelieu disoit que tout projet où l'on met dix ans à l'exécu* tion n'a point de suite en France.

. Cette occasion heureuse en amenoit simplement et naturellement une autre beaucoup plus essentielle et de plus grande importance : le moyen tant cherché y et enfin trouvé , de donner un état à un si grand nombre de citoyens qui n'en ont point^, d'en ramener bien d'autres qui reviendroientpeut-être^, et de laisser la tolérance se giter au moins dans un petit recoin des confins. On n'a osé le proposer dans le temps^ crainte d'être contredit par les antagonistes. On le fera encore moins aujourd'huy que la faction adverse se tient debout contre l'autre. Elle a de quoi se soutenir , ayant de son côté le

.' Ce projet venait y comme on Siait 9 da duc de Choîseul. Depuis 181 5, Yersoix fait partie des communes dn paysdeGex qui on tété incorporées au canton de Genève.

* Les protestans. Dès 1759 ^ le président de Brosses ^ d\iccord avec le Ministère , avait fait en leur faveur an parlement de Dijon une ouverture qui avait échoué.

' Les descendans des réfugiés.

grand nerf. 11 y a là quelqu'un qui n'en doit pas manquer (d'argent) de l'air dont il s'y prend et de la façon dont il le prend * .

Venant à la proposition que vous me faites de cent dix mille livres comptant pour la propriété de Tournay, voulez- vous bien vous rappeler que j'ay celte proposition écrite et convenue de votre main à 147 mille livres, en i/Sp, y compris à la vérité les 35 que vous m'avez payez pour la jouissance en 1758? Observez qu'il y a onze ans de cela , et que l'intervalle écoulé a nécessairement absorbé d'autant le temps de la jouissance et rapproché d'autant un terme malheureux , mais inévitable à l'humanité. Je désire de tout mon cœur , et plus sincèrement que vous ne le croyez peut-être , qu'il soit encore extrêmement reculé. Un homme aussi célèbre que vous ne peut trop longtemps faire l'honneur de son siècle. Mais tout le pouvoir de l'univers ne sçauroit empêcher qu'onze ans s'étant écoulés depuis 1759, le terme quelconque ne soit de onze ans plus voisin aujourd'hui qu'il ne l'étoit en 1759. Ne parlons pas de l'avenir 5 à notre âgé , Montaigne n'aimoit pins à y jeller les regards.

Ta ne qnœsiens , scire nefas ! quem mihi , quem tibi Finem Di dedcrint !

• L'abbé Terray , contrôleur-général.

a20 Z.ETTRES 1>B VOLTAIRE*

Calculez sur les onze ans passes^ vous qui calculez si bien.

Peul-êlre me direz-vous que ce n^éloit pas sérieusement que vous aviez fait cette convention à 147 niille livres. Peut-êlre cette fois-cy n'est-ce aussi qu'une velléité passagère qui vous a pris l'autre jour en m'écrivant, à laquelle vous ne songez plus au moment où nous en parlons. Quoi qu'il en soit, et quelque marché que fasse aujourd'huy celui qui vend des fonds^ il est comme impossible qu'il ne soit mauvais pour luy. 11 y a de perfides négromaus qui ont reçu le pouvoir de transformer les patagons ^ en feuilles de chesnes. U est certain que , si je les consulte, ils me conseilleront d'accepter le marché et d'envoyer cet argent tenir compagnie à vos anciens 35ooo "H" déjà métamor^ phosés *•

' Monnaie d^argent espagnole.

* IL paraît que ces nouvelles propositions de Voltaire n^eurent pas diantre suite.

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