AU PRESIDENT DE LA SIABGBE
Claude-Philippe (aiids VhiViherï) Fyotde làMarchf^ à qui les lettres suivantes sont adressées, étudia au collège Lonis-lc-Grand avec Voltaire , Pont-de-Veyle y son frère d^Argental et Legouz de Gerland. Reçu Con* sellier Garde -des-Sceaux au Parlement de Dijon, le 1*' février 1718, il devint Président le 21 novembre de la même année. Premier Président en 174^ y il résigna cette charge à son fils Jean-Philippe en 1 768 , se retira dans sa terre de la Marche avec le titre de Premier Président honoraire et mourut en 1 768*
Il a laissé un assez grand iLombre de manuscrits dont les plus considérables sont : Kêjlexions sur Vorigine des impôts établis en France^ în-fo. de Sio p.,etll^ea:zbw^ sur la nature des impôts établis en France ; 6 1 9 p. in-f. C^est pour le premier de ces ouvrages qu^il employa Devosge père comme dessinateur , et Monnier commue graveur 9 durant trois années (1761 , 176a et 1763). — L^ancien Premier Président de la Marche employait en même temps comme architecte, M. Poyet, décédé membre de rinstitut et connu par la façade de la Chambre des députés.
On n^a publié jusqu^ici qn^une seule lettre de Yoltaire an Premier Président de la Marche. C^est celle qui porte le n^ 32^9 de Tédition de M. Beuchot. Elle est datée dtt 18 janvier 1761.
AùxDéUceaf 6 février ]^(ii.
Souffrez que je vous remercie de voire lettre, je la regarde comme un bienfait. Vous y peignez la plus belle âme du monde. Elle mérite bien d'être la plus heureuse. Nous sommes sur le soir d'une bien courte journée; j'espère que cette soirée vous sera très agréable. Si vous ne daigneit pas franchir nos montagnes pour venir voir notre délicieux vallon entouré d'horreurs, je descendrai sûrement chez vous du haut du Mont- Jura > pourvu que je puisse jouir de vos boutez et de votre charmant commerce dans une de vos campagnes j car sans haïr les hommes , je hais les villes. On n*y est point libre j on n'y jouit point de ses amis ny de soy-même. C'est vous et non Dijon que je veux voir. Je suis
254 lETTRES DE VOLTAIRE
à la porte de (îenève et je n'y entre jamaisé Vous voyez combien je suis éloigné en tout de ce très bel esprit, I^ontenelle , que vous voulez que je prenne pour modèle) donnez-moy donc soû cœur insensible^ donnez-moy son indifférence pour tout ce qui n'était pas l'art de montrer de iVsprit et de le faire valoir. Faittesmoy renaître Normand. Je suis bien loin d'être dans sa position. Jugez-en par le petit brimborion que je vous envoyé. Vous verrez qu^il'n'est pas ici questionde deffendre des Lettres du che^ valier d^Her.^,.^ ^ ou des églogues, ou des dialogues dans lesquels les morts font des pointes. 11 s'agit des plus détestables calomnies ) il s'agit de parer des coups mortels. * Qui defïend ses vers et sa prose est un sot; qui ne détruit pas la calomnie est un lâche. Il était réservé au siècle où nous vivons d'accuser d^irréligion tous les auteurs dont on est jaloux. Si on avait laissé faire Lefranc , si on ne l'avait pas couvert de ridicule , l'usage se serait établi de n'être reçu à l'Académie qu'à condition de déclamer contre les philosophes. Il s'élevait une cabale infâme de fanatiques et d'hypocrites. Il a falu les faire
* Ouvrage de la jeunesse de Fontenelle.
* Il s'agissait d'une attaque de Fréron contre les sentimens religieux de Voltaire , à l'occasion de l'éducation de Mlle Corneille. (V. lekre à Tliieriotdu 3i janv. J 76 j .)
A Ai. DE LA MARdHC. nbS
taire. C'est un service que j'ay retidu à TAca*
demie et aux lettres , et ]e vous prie de croire
que cela ne m'a pas beaucoup coûté.
J ai fait partir de S^-Claudedeux petits ballots
-de mes rêveries ,Vuu à M. le Premier Président^
l'autre à M. le Procureur Général. Je les suppose
arrivez. Je vous supplie , Monsieur, de vouloir
bien en donner avis à M. de Quinlin ' quand
vous le verrez. Je ne lui écris point. Il ne fout
pas lettres inutiles aux. hommes en place. Je ne
demande pasqueMonsieurvotrefils m'honore des
mêmes bontés que vous j mais je me flatte qu'il
en aura toujoui*s un peu. Je sçais qu'il est digne
du plus respectable et du plus aimable des pères^
Daignez ne me pas oublier auprès de M. de
Ruffey J il m'a paru qu'il a un cœur fait pour
vous.
Mille très tendres respects ^
votre contemporain.^
AYerney Bn Boiïrgogne, 20 mai 1761.
En qualité de bon Bourguignon , Monsieur,, et presque de Franc-Comtois, je dois joindre
■ Vov. D. i3n . note 3.
■ Voy. p, i39 J note 3.
îa56 lEtTRBS BE VOLf AIRB
mon petit tribut de joye et d'acclamations et de cotupliments , qui ne sont pas du bout de la plume ) mais du coeur , à tous ceux qui sont adt*es^e^ de touttes parts à votre aimable et respectable famille. Vous voilà trois Premiers Pré* «idents 'j je suis fôchéde nWoir poiut encore de procèz ; je n'en ai qu'avec Pair qui est toujours troublé du Vent du nord ^ avec la terre qui ne répond pas à mes travaux y avec Veau que la sécheresse a tarie ; et pour completter les quatre éléments y je n'ai plus de feu dans les veineSk
J'ai imaginé, pour me réchauffer^ d'imprimer les œuvres du grand Corneille, avec des nottes pour l'instruction des amateurs et des autheurs et des étrangers. L'Académie Fran*çaise a envie de donner à l'Europe des auteurs classiques* Je commence pat* celui qui a com-*mencé à rendre notre langue respectable. J'ai proposé que le profit de l'édition fût pour l'héritier de ce grand homme qui est dans la mi-»
■ M. ï'yot de Keuilly (JacqtieB-Philîppe), frère de Pancien P. pt de la Marche , venait d^être nommé Premier Président du Parlement de^Besançon ; mais il nW-^ cepta point. Les deux autres Premiers Présidens étaient Claude-Philippe y alors Premier Président honoraire du Parlement de Bourgogne, et son fils Jean-Philippe y Fre* mier Président titulaire du même Parlement.
À M. TMi LA MAaCHK. 125/
sère * • L^idée a ëté reçue avec acclamations par r Académie et par tout Paris* L'édition aura rhonneur d'être faite dans votre ressort. Je me flatte <|ue celte entreprise aura votre approbation et celle de M. de Raffey. Je serais trop flatté de mettre la première pierre à cet édifice en votre présence et sous vos auspices» M. de Ruffey m'a fait entrevoir , Monsieur , un bonheur que je désire plus que Je ne l'espère 5 il disait qu'au mois d'août je pourrais répéter après
Virgile i
k • » • . . Àmat bonus otia Daphnis ;
ipsî laetitiâ voces ad sidéra toUunt
Intonsî montes.
Ma chaumière n'est pas digne de vous recevoir ; mais mon cœur est digne de vous rendre ses hommages. Je vou« les renouvelle de trop
loin avec le plus tendre respect.
Voltaire.
Permettez-moi de présenter mes respects à
monsieur votre fils.
Àuchàtfeaù de Fernëy par Genève , â6 juin i^6i«
11 feut , Monsieur ^ ^ue je vous serve suivant
' Jean-François Corneille) dont il s^agit ici, n^était pas l*héritier du grand Corneille , mais l'arrière-petit- fils d^un de ses cousins.
2258 rETTRES I>E VOLTAIEE
votre goûl ; il faut que )e prenne la liberté de TOUS mettre à la tête d*une bonne action qui se fera dans votre Bourgogne.
J'étais à Londres quand on apprit qu'il y avait une fille de Milton qui était dans la dernière pauvreté » et incontinent elle fut riche. J'ai mis dans ma tête de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille , avecf des notes qui seront peut-être utiles aux étrangers et même aux Français. Je finirai ma carrière en élevant un monument à mon maitre et en procurant un établissement à sa petite-fille. Le profit de l'édition sera pour elle et pour son père. Je n'ai pas beaucoup de bien libre ; mon malheureux chàtau et moti église me ruinent ^ et !Dieu seul me saura gré de cette église j car l'évêque allobroge ne m'en sait aucun. J'espère que la nation sera un peu plus contente de l'édition de Corneille. C'est presque le seul moyen de laisser à sa descendante une fortune digne d'elle. Toute l'Académie concourt à cette entreprise , et je me flatte que le Roy sera à la tête des souscripteurs. Je souscris pour six exemplaires ; plusieurs académiciens en font autant, d'autres suivront. L'édition sera uniquement pour ceux qui au*
A M. DE LA MARCHE, nSg
ront souscrit; on ne paiera rien d^avance. Ce sera un monument qui restera dans la famille de chaque souscripteur^ Ils permettront qu'on imprime leurs noms ^ parce que ces noms , qui seront les premiers duRoyaume^ encourageront les autres. Je demande le vôtre et celui de M* votre fîls5 M. de Ruffey donnera le sien. Je taxe M. de Brosses à deux exemplaires y à quarante livres pièce* C'est marché donne pour une terre quHl m'a vendue un peu chèrement. Nos confrères les académiciens de Paris y qui ont à expier leur asservissement au cardinal de Richelieu et leur censure du Cid, doivent prendre plu^ d'exemplaires que les autres. Je ne demande pas que Messieurs de Dijon , qui ne sont point coupables , retiennent un aussi grand nombre d'exemplaires. Il suffira d'un ou deux pour chacun. Je voudrais que l'évêqtie fiit du nombre j Fauteur de Tolyeucte le mérite.
Je vous recommande Corneille et son sang; je finis y car Cinna et Cornélie m'appellent ; il faut faire oublier toutes nos médiocrités de ce siècle en rendant justice aux chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV.
Permettez-moi la liberté de vous embrasser et de vous assurer de mon très-tendre respect.
Voltaire^
S,6o rSTfAES DE VOLTAIRE
A Feméy, 14 septembre ^.
J'ai ouvert , Monsieur ^ Tincluse que je vous renvoyé j vous qui êtes la maiii de justice, vous pardonnerez à ma main indiscrette ; ce tnot de seigneur de Ferney aurait trompé un homme plus attentifs
Cependant , quand j*ai vu votre nom, je me suis dit : l'écrivain a raison 5 oui assurément ^ monsieur de La Marche est seigneur de Ferney ^ et il demeure bien peu de temps dans sa terre ' . Je suis son vassal et je regrette mon seigneur j j'irai assurément lui prêter foi et hommage dans son royaume de La Marche ; madame Denis et Cornélie Chiffon* m'ôteront mes éperons et me tiendront les mains jointes.
* 1761 . Cette date est fixée par celle du voyage de M* de la Marche à Ferney , auquel Voltaire fera tout-à- Phenre allusion. Elle détermine Pépoque ou Devosge père commença à travailler pour Pédition de Corneille.
' Arrivé à Perney le 5 septembre , il en était reparti le i3.
* CYtaitle nom que Voltaire donnait à Mlle Corneille (Marie-Françoise), qu'il maria plus tard à M. Dnpuits 9 cornette de Dragons.
A M. DB l'A MAHCHE. 261
Si VOUS êtes dans votre royaume à la réception de ma lettre , voulez-vous employer votre gra* veur^ pour Corneille FLesCrammerlui payeront quatre louis pour chaque planche z/z-8<>. Il n'aurait qu'à commencer par ces deux-ci en les rectifiant. Yoilà les sujets^ vous guideriez son talent. 11 y aura dix estampesà graver. Notre Bourgogne, aura l'honneur de toute l'entreprise de l'édition de Corneille. Vous ne sauriez croire combien vous me rendez cette idée chère. J'ai été sur le point d'aller faire imprimer notre Corneille au Louvre j mais je ne veux pas quitter ma retraite, et ce mot de Louvre m'effraye , quoiqu'il appartienne à un Roy qui rassure. Je suis si hien dans ma solitude y que ma constance est sans mérite, et je n'en sortirai que pour
* Le graveur de M. de la Marclie était Louis-Gabriel Monnier ^ né à Besançon le 11 octobre 1 ^33 , mort à Dijon le 8 ventôse an XII.
Mais Voltaire entendait parler ici de Devosge père ( François ) , né à Gray le 25 janvier 1 732 ^ mort à Dijon le 22 décembre 1811 , à qui sont adressées les lettres 3357, 33589 ^^97 ®* 35o2 de la Corresp* g^n» ( édit. Seuchot. ) La première de ces lettres prouve que Vol* tgire le croyait à la fois dessinateur et graveur. — f- Il y a évidemment erreur dans la date imprimée des lettres dont il s'agit. Au lieu de 1761 , il faut lire 1762 (voir ci-après, pag. 276; la lettre du 25 avril 1763,
a62 rETTRES DE VOLTAÎRB
TOUS. Paul viendra voir Anloine et apprendre de lui à se passer du reste des hommes*
Je suppose que M. Tronehîn est venu rece- Toir vos ordres à Lyon . Allez embellir La Marche^ allez faire à Paris le bonheur de votre famille et de vos amis , et revenez ensuite faire le vôtre dans votre respectable retraite.
Neglectœ domîniis splendîdîor rei.
Nous compterons toujours y Madame Denis et moi y parmi nos plus heureux momens ceux que nous avons eu l'honneur de passer avec vous. Nous en disons autant à M. le président de RufFey 5 je le supplie de daigner se souvenir de l'avocat Arnould", et je demande pardon de toutes mes libertés. Adieu , Monsieur, agréez les très-tendres respects de
Feraey , 8 octobre. *
Mon cher oracle de Thémis et des Muses , votre lettre du 27 septembre m'a fait un plaisir presqu'aussi vif que votre apparition à Ferney
' Voir ci-dessQS ^ pag. 249 9 note 1»