‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 4 sur 61 · M. DE BROSSES, A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

M. DE BROSSES, A VOLTAIRE

A Dijon ) le 14 septembre 1758.

Si j'avois été dans votre voisinage. Monsieur, lorsque vous f^tes une acquisition si près de la ville ' , en admirant avec vous le physique des bords de notre lac, j'aurois eu l'honneur de vous

' Celle des Z^^/îce^- sur-Sain t-Jean. CVst Voltaire qui ATait donné le premier de ces noms à la maison de cam» pagne qn^ii acheta tout près de Genève , en 1755.

8 LETTRES DE VOLTAIRB

dire à l'oreille que le moral du caractère des habilans demandoit que vous vous plaçassiez sur France , par deux raisons capitales : l'une qu'il faut être chez soy , l'autre qu'il ne faut pas être chez les autres. Vous ne sçauriés croire combien cette république me fait aimer les monarchies : j'avois grand besoin d'une raison pareille. Je vous aurois dès-lors volontiers offert mon château , s'il avoit été digne d'élre la demeure ordinaire d'un homme si célèbre : mais il n'a pas même l'honneur d'être une antiquité, ce n'est qu'une vieillerie. Il vous vient en fantaisie de le rajeunir comme Meinnon. J'aprouve fort ce projet, dont vous ne sçavés peut-être pas que M. d'Argental avoit eu cydevant l'idée pour votre établissement '. Entrons en matière.

Je vous remettrai, à titre de propriété à vie, tout ce dont le sieur Chouet jouit à titre de bail; avec celte différence encore qu'il n'a pas la faculté d*y faire de bàlimens neufs, que je vous accorderai avec une générosité sans bornes,

' En 1754. A cette époqae toutefois, d^Argental eût préféré Sainte-Palaye (4 lieues d^Auxerre) , mais à titre de louage seulement (lettre de Volt, du 1 5janyier j '/54^ 11^2034 àe Tédition de M. Beuchot). En août tySSj Voltaire eut quelque velléité d'acquérir Neuilly ( 3/4 de lieue de Dijon).

quelle qu*en puisse être la dépense. Ce que cette vente comprend est actuellement affermé par le bail , 3ooo+^, et pour les années suivantes 3200"**' et 33oo+^. Car J*ai remis ceci au sieur Chouet à prix très-médiocre en commençant. Vous verres les actes. En tour état de cause, îe serai de mon côté bien aise de me défaire de cet homme de trèz mauvaise conduite, que je n'aurois jamais placé là si je n*eusse ignoré pour lors ses aventures précédentes :il ne s'y enrichiroit pas plus à trois mille trois cent sol s qu'à trois mille trois cent livres. Lui-même ne sera pas fâché de quitter, connoissant sa totale incapacité.

Vous me demandez terre, seigneurie, préz , vignes, droits , meubles, bois, bestiaux, curé^ andalL Reprenons ceci article par article avec un commentaire. Je vais tâcher de le faire moins long que celui que j'ai écrit sur Salluste, que je n'ose plus ni relire , ni publier , de peur de m'enorgueillir du talent que j'ai eu de faire un gros in-4*^ d'un très-petit in- 1 2.

[ Terre , seigneurie ^ préz, vignes y droits.^ — Convenu.

\Meubles^ — Convenu. Mais je vous avertis qu'il n'y en a guères.

\Bois\. — ^Vous l'entendes sans doute comme un usufruitier a les bois d'une terre : car vous sçavcz qu'il n'a pas droit de les couper , et qu'Us

lO LETTRES DB TOLTAIRB

n^entrent point dans les jouissances viagère^. Les bois ne sont pas dans le bail du sieur Chouet, si ce n'est pour le pâturage , le chauffage y la glandée (articles annuels).

[Besdaua:.] — Sur les bestiaux , il y a une observation à faire à Tégard du troupeau de vaches. Il est du bail , par conséquent de la vente. Mais vous sçavez que , dans ce pays-là , c'est un fonds dans les terres. Il sera convenu qu'aprèz vous, on le rendra en même nombre et valeur qu'il aura été livré.

[CuréJ] -^ Sous la figure d'un ours, ce curé est un très-bon homme, fort droit, chose rare. Je vous remets là un effet prétieux. Quoique harangueur, il parle mal, mais il pense bien. Sérieusement, si nous finissons, je vous le recommande.

Vous voulés construire un bâtiment de vingt- .cinq mille francs; je n'en doute pas, c'est votre intention ,et je ne suis pas icy pour vous contrarier. Mais la volonté de l'homme est ambulatoire. 11 faut prendre garde qu'il n'en soit pas de ceci comme de la dot calculée de Frosine. ' Cet article n'est pas tant un payement qu'une proposition ( raisonable par rapport à vous ) de faire là quelque chose autant que cela vous

' V. V Avare f acte II, scène VL

BT DU PTIESIDEKT DE BROSSES. 11

plaira^et vous conviendra. Lorsque mon vieux vilain château , logeable ^ pour moy pendant quinze jours tous les trois ans , pour un fermier et pour mes pressoirs pendant toute Tannée ^ sera une fois détruit , je me trouverois fort emparasse, si par le hazard des événemens les choses venoient k en rester fâ. Voyez de quoi vous voulés que nous convenions ea: aequo et hono j soit pour un terme fixé à la constinction, 5oit pour la somme que vous y mettrez.

Vous m'offrez vingt-cinq mille livres comptant. Mettez la main sur le pourpoint : ce n'est pas assez. Il y a 3ooo+*", puis 33oo+** de rente dans le bail actuel. Cela vaut trente mille livres. Je dirois bien trente-trois. Mais je n'ai jamais qu'un mot^ets'il m'arrivoil d'en avoir plusieurs, ce ne seroit jamais avec vous, dont je fais un cas infiny , et avec qui je souhaite extrêmement de former icy une liaison d'amitié.

Vous vous obligez à ne vivre que quatre ou cinq ans; point de cet article^ s'il vous plaît, sinon marché nul. J'exige au contraire, après le traité conclu , que vous viviez le reste du siècle pour continuer à l'illustrer et à l'éclairer, La Providence se feroit de belles affaires si elle ne vous laissoit ici-bas plus long-temps que Fontenelle. Elle n'est pas déjà si bien aujourd'hui avec le public.

la LETTRES DE VOLTAIRE

Je VOUS garderai le secret le pins exact, et j*ai rhonneur de vous le demander de même à mon égard y surtout par une raison qui nous intéresse tous deux. J'ai tiré jadis cet avantage du malheur de mes pères , huguenots dès le temps de Calvin , que leur terre est de l'ancien dénombrement. Nous n'en sommes fôchés ni vous ni moy, pour qui les édils bursaux n'ont pas des attraits vainqueurs. On a bien voulu me continuer ce droit en dernier lieu dans le renouvellement du cadastre; apparemment qu'on ne m'a pas citi assez bon catholique pour édifier notre ami Helvélius. ' Quoi qu'il en soit , le droit, selon la teneur du privilège , est pour ma famille, ou en cas de vente à un Genevois, Suisse, etc. Autrement, il se perd et ne se recouvre pas par réachat. Or on pourroit bien ne pas vous trouver assez bon huguenot pour être privilégié. Au reste il ne s'agit que de manier ceci un peu délicatement, ce qui ne sera point du tout difficile.

Je suis si fidèle au secret que je n'en ai sonné mot à Madame de Brosses, de peur qu'elle ne se mit de la conversation. Mais, comme Dieu permet que tout se découvre, elle s'avisera sans

' Le livre de V Esprit y enait de paraître (août i'/58) , et il commençait à faire bruit.

El* DU PAÉSIDENT DE BROSSES. l3

doule alors de demander la chaîne du marché. Je ne sçais pas de combien. C'est une femme à prëieniions. Elle ira peut-être croire v^utie chaîne si belle devrait être éternelle, Açis* sons politiquement. Commencez par mecorrompre. En fait de terres^ je suis vénal comme un Anglais. Quand nous serons tousdeux cod treelle^ nous la réduirons. Je retiens encore le droit d'aller un jour passer quelques moments dans voire nouvel hermiiage, à vous entendre parler de l'histoire présente et passée. Vous avés sur rOder un ami qui n'est pas le mien. Les Russes me vont donner huit jours d'insomnie, et Louisbourg' m'en a déjà coûté autant. Je ne puis me mettre dans la tête la sage maxime italienne : Per il tempo e per la Signoria non pigliarti malinconia.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

Aux Délices y 23 septembre*.

J'avoue, Monsieur, qu'il y a des abus dans les républiques comme dans les monarchies t Ubicumque calculumponas, ibinaufragium

' Prise de Louisbonrg par les Anglaisi 27 juill. i ^S^m

inventes. On ne trouve pas iou\ouTs naufra^ gium : mais on trouve partout quelque orage. Ils sont icy moins noirs et plus rares qu'ailleurs. Je suis très-aise d'être dans un coin de terre y dove non si vede mai lafaccia délia Maestà, et où les souverains m'envoyent demander mon carosse pour venir manger mon rôti.

C'est pour augmenter mon bonheur , mon in-i dépendance, que je vous ay proposé de me préférer à Chouet le fermier , fils du doge Ghouet ^ • C'est pour n'être ny en France y ny à Genève. Car mon idée est de mourir parfaitement libre.. Si j'achette à vie, il faudra payer les lods aa seigneur suzerain; il faudra solliciter un secré* taire d'état et le Conseil pour obtenir que , moy catholique, je sois affranchi du dixième et de la capitation comme un huguenot. Mon grand plaisir serait de n'avoir affaire de ma vie nyà un seigneur Paramont, ny au Roy séant en son conseil, et de ne rien payer à personne. Voyez, Monsieur, si la tournure que j'ay prise vous convient j quittez un moment votre Saluste que pourtant je voudrais bien voir , et examinez mes propositions. Si elles sont acceptées , il m'en coûtera environ soixante mille livres, et vous jouirez peut-être dans deux ans, peut-être

« Chouet le père était syndic de Genève. (V. pag. i çS.)

dans un an , de tout le fruit de mes peines. Je sçai que je m*inipose un fardau onéreux. Mais un degré d'indépendance de plus, et surtout l'honneur de votre amitié seront l'intérest de mon argent.

Si quid novistî reciius istis , Caudidus imperti ; si non f hia utere mecum.

Si VOUS aprouvez mes idées ^ je mets les ma« çons en besogne, je trace un jardin, je plante des arbres à la réception de votre lettre, et j'attends de vous du plan de Bourgogne pour vous faire boire du vin du cru quand vous viendrez voir votre royaume de Tournay.

En cas que j'aye l'honneur de terminer avec vous , il me semble que le secret sur la nature de nos conventions est la chose la plus conve* nable. L'affaire des Russes n'est pas tirée au clair. Mais les apparences sont qu'ils ont perdu une trèS'grande bataille. Laissons les fous s'é' gorger, et vivons trauquilles. Le fatras de I'jEsy7r/Vd'Helvétius ne méritait pas le brait qu'il a fait. Si l'auteur devait se rétracter, c'était pour avoir fait un livre philosophique sans méthode^ farci de contes bleus ! '

Ulut est, conservez l'honneur de vos bonnes

^Yol taire écrivait en ce temps même à Helyétius :

Votre livre est dicté par la saine raison. Le xix^ siècle s'en est tenu à l'autre jugement.

grâces au vieux suisse Y. âgé de 64 aus et bien^ lot de 65.

Encor un mot. Si le problème que je propose â résoudre paraît trop compliqué ^ vous le simplifierez par l'équation qui vous paraîtra la plus convenable. Mais point de seigneur suzerain , point de lodset ventes^ point de vingtièmes, point de capitation, point d'intendant, ny de subdélégué y sifas est.

Voyez, par exemple. Monsieur, sivousn*aimeriez pas mieux que je rendisse le châtau logeable plus tôt que d'y faire un pavillon qui rendrait ce cbatau trop vilain. En ce cas, je vous donnerais une somme plus forte argent comptant. Vous auriez bien moins à rendre après ma mort, et votre terre serait toujours embellie et améliorée. Vous pouriez convenir de payer après ma mort la moitié des frais des réparations et embélissemenls nécessaires au cbâtau.

Voylà de quoy exercer à la fois votre esprit et votre équité. 11 faudra qu'il y ait bien du malheur si nous ne nous arrangeons pas.

Je vous présente mon respect.

jV. h^ Que votre terre est dans un état déplorable, et qu'on détruit votre forest.

ET HV PBESIDBNT DB BKOSSES. I7

LE PRÉSlDEimr, A VOLTAIRE,

Septembre lySS,

TTel que TAnge de FApocalypse qui avoit un pied sur la terre et Fauire sur la mer, vous voulës donc , Monsieur, avoir un pied en république et l'autre en monarchie ? Le système est excellent quand on a le bonheur d'être assez isolé pour le pouvoir suivre.

Le sage dit selon les i^ens' :

Vive le Roi! yive la Ligue!

Mais tout le monde n'a pas des ailes à montrer *. Et pour moy, îe vous avoue qu'à l'exception de la Suisse (que je ne connois guères. mais dont je pense bien), je n'ay pas vu une république qui fut de mon goûl. On y est désolé de piquures d'épingles; au lieu que chez nous on en est quitte pour un coup d'épée au travers du corps , et tout est dit. Le manteau

» Lafontaine , livre II , fable V.

* AUnsiou à la même fable :

7e suis oiseau y yoycz mes a!Ies.

l8 LETTRES DB YOLTAIRB

de la liberté sert à couvrir nombre de petites chataes. Mu, in tanto, non é cosi lungo che non si vedean per di sotto due palme di gambe di ladro.

J'aime bien pis que les Rois : j'aime les Pa« pes. J'ay vécu prèz d'un an à Rome ; )e n'ay pas trouvé de séjour plus doux , plus libre ^ de gouvernement plus modéré. C'est domage que les gens y soient bestes au milieu de tant de raisons d'avoir des connoissances et de l'esprit.

Cette préférence que je lui donne est pourtant subordonnée à celle que Tournay mérite (entre nous) sur tous les lieux de l'univers. Avés-vous vu par un. jour transparent cette terrasse de la Choutagne^ digne d'un kiosc impérial :

A seat where Gods might dweU Or wander with delight I

Convenez que cela est impayable. Cependant vous me renvoyés notre projet de convention si travesti , si chargé de pretin tailles qu'il ne m'est plus possible de le reconnoltre. Si je m'en souviens bien y votre proposition étoit d'acheter cette terre à vie , avec faculté d'y faire en jardins et en bàtimens ce qu'il vous conviendroit d'y faire. Vous m'offriez vingt-cinq mille francs j je vous en demandois trente. Le nouveau projet de convention porte vingt mille livres dont )e

réndray environ la moitié, et la moitié aussi des dépenses que vous y aurez faites , selon Télat qui en sera dressé. Depuis l'horloge d'Achaz ' et le festin d'Atrée, on n'avoit pas tant rétrogradé. Je suis très-médiocre calculateur lorsque Ton me sort de la période julienne ; mais il ne faut pas être un Barème pour compter que vingt mille francs de capital , poar trois mille deux cents francs de rente y font deux mille deux cents francs , ou , si vous voulés , mille deux cents francs de perte en revenu annuel; et que, puisque selon votre lettre vous comptez y mettre soixante mille francs, j'aurois au bout du temps dix mille francs à rendre de mon aident, pour avoir perdu deux mille deux cents francs de rente pendant dix ans. Ce fonds perdu est trop cher pour moi.

D'autre part, le marché ne vaudroit rien pour vous , qui ne devez songer qu'à jouir tout le plutôt et le plus promptement qu'il sera possi^ ble. Benè vivere et laetari^ il n'y a que cela dans le monde. Tant de clauses que contient ce projet feroient naître dans l'exécution une pépioière de difficultés qui la retarderoient à tout moment, malgré la forte intention réciproque où nous sommes de n'en avoir jamais ensemble.

' ItAÏfi y XXXTIII } 8.

Ar> LETTRES DE VOLTAIRC

Faisons notre marché tout le plus simple qu'il sera possible et sans queue.

Il n'y a pas à beaucoup prez autant d'argent

à mettre icy que vous le croyés. Qui diantre

TOUS est allé suggérer ce moulin de Dom Qui-

cliotte F C'est une fausse spéculation que vous

auriés bien vite reconnue si vous aviés vu vous*

même le ruisseau derrière la forest. A Dieu ne

plaise qu'il y ait tous les ans autant d'eau dans

ce torrent qu'il peut y en avoir eu cette année I

Il n'y a la pluspart du temps qu'un filet* Un

moulin coûteroit beaucoup à bâtir, à entretenir;

il iroit rarement et ne rendroit guères. Il y en a

jadis eu un en cet endroit, qu'on a été obligé

d'abandonner par cette raison. Rayons donc

cet article.

Pour le bâtiment , ce n'est pas un si grand item y en se contentant de l'accomoder^ que d'en faire , non une belle maison , mais un logement commode et parfaitement situé. Il ne jEaut qu'abatre et mettre en cour toutes ces vieilleries indignes^ qui sont tant sur le jardin qu'en

* Ces vieilleries indignes subsistent encore. Mais à peine trouve- t-on à Prégny, chef-lieu de la paroisse, des gens qui sachent indiquer le château de Tourney. CVst à Prégny qu'est la maison de campagne de M. de Sellon , connue de tous les voyageurs qui ont été à Genève.

face du portail j traosporler l'entrée vis-à-vis du portail actuel; et, où il est^ construire un logement sur le bel aspect en alignement de ce gros pavillon quarré y qui servira d'antichamhre. Si nous finissons ^ je vous dirai mon plan en détail^ qui prendra cent fois plus d'agrément en passant par votre esprit. Point de terme, si vous voulés ; c'est une queue. Au hazard de la tontine. Qui gagnera , gagnera. Si je perds. •• Mais îe ne perdray pas , car je gagnerai assez à mon gré en vous conservant. Si vous perdez, qu'est-ce que cela vous fera f Allons, allons, finissons, si le cœur vous en dit. Vous faites l)ien d'être indépendant , mais il ne £iut pas êire trembleur. Si vous sçaviez le dessous des cartes ! si je vous disois le secret de l'Eglise! Avec un homme tel que Vous , je ne veux rien avoir de caché. Aprenez que l'Ange de la fatalité, conduisant Zadig par le monde , mit dans ce vieux château un talisman qui fait qu'on n'y meurt point. Mon vieux oncle éternel (devant Dieu soit son ame avec celle de feu M. le comte de Gabalis ! ce que j'en dis ne vient pas do mauvais cœur, mais il ne m'aimoit guères et je \q lui rendois bien ) ; or donc cet oncle infini y a vécu quatre-vingt-onze ans, et son père, mon bizayeul, quatre- vingt j sans parler du grandpère de ce dernier, qui y a vécu quatre-vingt-

22 LETTRES DE VOtTAlAE

sept ans. Ce n'est pas là une chronologie île Newton*. Il faut que je sois fol de me défaire d'un lieu qui donne une immortalité bien plus réelle que ne fait l'Académie.

Encore voulés-vous les choses avec des franchises immodérées. Parce que je vous ai laissé entrevoir une lueur de non-dixième, vous ne voulés n'y d'intendant , ni de subdélégué, ni de Roy en son conseil. Peste ! il ne faut que vous montrer le passage : çuà data porta y ruunt.

Cela est délicieux , en vérité , croyés-vous que , si j'avois un secret pour me délivrer de ces beaux messieurs-là , je n'eusse pas commencé par en faire usage pour moi-même ? Cependant je puis vous en ajuster une bonne partie selon vos désirs ^ en prenant les mesures mentionnées au mémoire cy-aprez. Je ne me fais pas garant de votre capitation. Si elle venoit à se payer par valeur de la teste y vous en payeriés la moitié du royaume.

Eh bien ! voilà votre diable d'homme* de retour à Dresde y avec sa troupe maudite. Quel Juif errant ! et quel domage que tant d'activité et de talents ne soient employés que pour le mal-

' Allât ion à la Défense de la Chronologie contre le système de M. Newton, écrit posthume de Fréret| publié en cette même année | i^iS*

^ Le Roi de Prusse.

£T DU PRéSlDEKT DE BROSSES. ^

heur de rhumanité ! Avec tout cela , s'il se réjouit beaucoup y je n'entends rien en plaisirs; mais aussi je ne suis que Parmënion. L'exécution est plus glorieuse que le projet n'étoitbon. Encore finira-t-il, quel que soit le dénoùment^ par avoir une sanié et des esclaves ruinés. Cependant rien de fait en Saxe cette année , à moins que les Suédois qui s'avancent en Brandebourg, ne soient ceux du grand Gustave. Point de paix prochaine , et toujours continuité de flagellation pour nous autres pauvres hères f qui vrais pantins de ces terribles Briochés ' y Dacimnr ut nervis alienis mobile lîgnam»

Chaque chose se compense. En payant les folies d'autrui, nous achetons le droit de niaiser le jour et de dormir la nuit. Nous laissons couler le torrent, avec le mérite suranné d'être un peu plus honnestes gens.

Avec beaucoup d'esprit , de nerf et d'audace, c'est une étrange cipollata ^ que ce livre de notre Helvétius. Je crois quelquefois rencontrer

' a Brioché , fameux jaueur de marionnettes , logé proche des Comédiens. r> Note de Boilbau sur les derniers vers de son épître à Racine :

Mais pour un tas grossier de frivoles esprits, ......

Que y non loin de la place où Brioché préside , .....

Il s'en aille admirer le savoir de Pradon.

* Cipollata , traduction italienne da mot macédoine»

Montagne ou Montesquieu; puis il se trouye snbitement que je n'ai lu que Tapologie pour Hérodote. Comment peut-on se permettre un tel style bigarre? S*il manque de méthode , ce n'est pas faute de s'être donné de la peine pour en avoir et pour en montrer. Mais aprèz avoir fait un plan tel quel^ il a voulu y jetter toutes sortes de ehoses anomales , et se servir des faits les plus bizarres el les plus suspects pour en tirer des conclusions générales. Convei>és pourtant que ce qu'il y a de plus singulier dans, son livre, c'est le privilège du Roy. A bon compte f je suis bien aise que celui*cy ait passé. Bien d'autres y qui n'ont pas la teste si grosse^ passeront aprèz lui. Je ne suis plus en peine de certain traité sur l'ancienneté du culte des dieu!C Fétiches en Orient ^ • . •

J'attends votre réponse, si le mémoire cyjoint vous agrée. Sinon, voulez- vous acheter ]xia terre pui*ement et simplement? Je la ferai grande ou petite comme vous le voudrez , soit en joignant divers biens assez considérables que j'ay aux environs , soit en les laissant isolés. C'est uue pièce à tiroir. Nous obtiendrons bien de l'abbé de Bernis la continuation du privilège. 11 est votre confrère en Apollon. Quoiqu'il ar-

' Le Tndté du Culte des dieux fétiches (par M. Je Brosses)} publié à Genève ^ sans nom d'auteur^en 1760.

rive de tout ceci ^ ce que je désire le plus est que le libre Suisse V. veuille bien me conserver autant de bienveillance qu'a pour lui d'estime et

d'admiration le despotisé

M. de Fautrière, retiré à Genève, méfait proposer un échange contre sa terre plus voisine des miennes de Bresse. Mais je n'ai paa une fort grande envie d'avoir afEiire à luy.

VOLTAIRE , AU PRÉSIDENT

Aux Délices ai octobre ^.

EH bien! Monsieur , vous donnerez donc la préférence à M. de Faulrière , quid thm sifuS" eus Amintas? Si je n'ay pas Tournay , je serai au moins votre voi&iu ^ car il £iut bien que je vous sois quelque chose. Mais si vous concluez avec M. deFautrière, je ne vous serai plus rien. Vous ne viendrez plus dans ^volre grand bailliage de Gex : vous ne me montrerez point votre Salusie. Je scray privé du bonheur de vous entendre. Ce sera donc M. de Fau-

26 X.ETTRB5 DB TOLTAïaS

trière qui sera mon voisin. Je suis bien trompé^ ou il possède moins bien que vous ses auteurs latins, italiens et anglais; et, quelque mérite qu'il puisse avoir , je vous jure que vous serez très-regrettë. Je persiste toujours dans le des** sein d'avoir des possessions en France y en Suisse, à Genève et même en Savoye. On dit, je ne sçais où, qu'on ne peut servir deux maîtres; j'en veux avoir quatre pour n'en avoir point du toiH et pour jouir pleinenJent du plus bel appanage de la nature humaine qu'on nomme liberté. J*ay toujours un très-grand regret à Tournai. Tout ce que je désire, si vous ne me le donnez pas, c'est que vous l'aimiez et que vous ne le donniez point à d'autres.

Je voudrais que vous pussiez vous plaire à rembellir, que vous y bâtissiez, que vous y vinssiez tous les ans : mais vous n'en fierez rien* Nous avons icy le président de RufFee * , et madame sa femme. Nous avons un jeune M. de Bussi ^ qui vient de nous donner une comé«

* M. Richard de RufFey y Président à la Chambre des Comptes de Dijon ^ un des membres les plus actifs de Fancienne Académie.

* Probablement M. Dagonaan de Bassy, dont Thétel à Dijon, me Chabot-Charny , était situé sur remplacement qu'avait occupé autrefois un hospice appartenant an prieuré d'Époisses , fondé en 1 1 85 par le duc Hugues 111. ( f^oy. Cov&TipiE , 11 , 1 48* )

die de sa façon sur notre téàlre ^ auprès de Genève. Vous voyez que nous devons nos plaisirs aux Dijonois. C'est d'ailleurs une belle ré^ volution dans les mœurs que des comédies ^ des danses et de la musique, et surtout de. la philo^phie dans le pays où ce brigand de Calvin fit brûler ce fou de Servet au sujet de Vomou-^ sios *.

Revenons à Tournai \ si vous ne vous accommodez pas avec M. de Fautrière j ne m'oubliez pas entièrement. Comptez toujours sur la trèsrespectueuse estime du libre suisse V*

IJE PRÉSIDENT, A. VOLTAIRE.

Il n'y a, dit-on, Monsieur, mal que bien n'en vienne, et parfois un plus grand bien. Je ne serai pas voire vendeur, mais je. resterai votre voisin , ce qui vaut encore mieux pour moy. Je vis bien par votre seconde lettre que c'étoit ,

' Omousios, en français consubstantiel , est le terme sacramentel que le grand concile de Nicée opposa aux équivoques de l'hérésie arienne | qui niait la divinité de J.-C«

aS. LETTIIES DU VOLTAIRE

aiDsy qne vous me le disiez y une fantaisie passagère que vous aviez prise pour ce lieu , et dont on vous avoit bientôt dégoûté. Pour moy , vous me trouverez probablement toujours planté là comme un piquet, toutes et quanles fois que vous voudrez goûter du denier dix (c'est la taxe apostolique des fonds perdus ) et avoir une certaine quantité de bois de construction dont nous conviendrions selon le devis. Le pays m'a toujours charmé y et depuis qu'il a acquis de nouveaux agrémens par votre présence , je sub moins disposé que jamais à renoncer à l'incolat, malgré la proposition d'échange queM.de Fautrière m'a fait faire par un procureur qu'il a icy 9 pour certaines affaires qui ne lui ont pas extrêmement bien tourné. Je ne le connois point du tout; mais ce que j'en entends dire ne me donne qu'un goût médiocre pour traiter avec luy : il est vrai qu'il y a de méchantes langues dans le monde. JBref , j'attends le détail de ce

Servet soutînt la même erreur et en punition fut brûlé vif à Genève. Calvin avait commencé par dénoncer son ennemi au cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, puis ou magistrat français sous la juridiction duquel vivait Servet. Celui-ci se sauva. Mais s^étant réfugié à Genève , il y fut découvert par suite des avis de Calvin , arrêté sur sa demande et condamné à sa poursuite. (Biogr. Umiv* ^Ln, ii8 et seq. , art. Servet,)

£T DU PaisiDBl^ DB ^HOSSCS. 2^

qu'il me proposé , et ne puis en aucun cas m'imaglner rien d'assez séduisant pour m'éloîgner de voire voisinage.

Si M™^ de Brosses n'eût été en couche, je me serois mis de k caravane pour vous aller voir avec M. et M"*^ de Ruffey. C'est un fort galant homme qui a bien des connoissances , et qui aime les vers avec passion, mémie ceiix qu'il fait. Sa femme a beaucoup d'eisprit et de gayeté^ et une gentillesse inépuisable dans la conver-^ salion ^. Mais, comme elle est tout à fait timide avec les personnes qu'elle ne connott pas, il neseroit pas étonnant qu'elle n'eût rien montré de ceci, et que son génie eût tremblé devant le vôtre.

Vraiment l'Hélicon de Carrotrge nous a fait voir une ode de M. de Bussy du dernier pin* darique, Vitreo daturus nomina ponto.Vonr la comédie qu'il a donnée sur voire théâtre, je ne la connois pas. Je soupçonne seulement que sa pièce manque de conduite^. Vous voyez que nous faisons nos efforts pour soutenir la réputation que vous avez bien voulu donner à notre ville d'être en possession de produire des gens

^ > Anne-Claude delà Forêt de Montfort, épouse de M. le Président Richard de RufTey.

^ M., de Bussy-Dagonneau est mort ruiné»

3o LETTRES DE VOLTAIRE

célèbres* • Mais ^ après tout^ nous ne pouvons pas toujours vous offrir des Bossuets , des Sauniaises y des Rameaux y des Crébillons et des Buf-

lODS.

Voulez -vous donc toujours garder nos comédiens et ne pas nous les renvoyer cet hiver ? Un théâtre est en effet bien comique sur la place où fut bràlé Servet. J'ai dans mon vieux château un vieux fauteuil dans lequel Calvin , qui avoit là sa petite maison de campagne ^ a voit coutume de faire publiquement le prêche. J'en veux faire un regalo aux comédiens pour qu'il leur serve à dire : Prends un siège , Cinna. Sçavez-vous que l'observation plaisante que vous faisiez là-dessus m'a trouvé au beau milieu du livre et de l'enthousiasme de Jean-Jacques ^ y qui se tue à faire le plus grand abus possible de l'esprit^ et à s'époulmoner en paradoxes. Par bonheur que ce n'est pas de bonne foi :

Nîhiloplus agit Quant si det operam, ut cunt ratione insatdat»

Mais voici bien d'autres tragédies. Que dites-

' a Dijon qui a produit tant d^hommes de lettres |. « et où le mérite de Fesprit semble être un des caraccc tères des citoyens* » Yoltairb y Disc, de récept. à VAcad. franc, , en remplacement du Président Boakier»

^ La Lettre sur les spectacles publiée en octobre 1758.

ET DU PRESIDENT DE BROSSES* 3l

VOUS, Monsieur^ de la manière légère dont on se met à manier les souverains de l'Europe? Ce sont ces frippons de jansénistes qui auront fait le coup de Lisbonne' pour en jetter le chat aux jambes aux jésuites du Paraguay. J'aimerois mieux que ce Mt l'affaire d'Oporto. Gela feroit exemple. Et le roy de Suède* , est-il bien vrai que le sénat l'ait déposé ? Et le roy d'Espagne^ ^ a-t-il tout de bon perdu la raison? Ma iby le métier ne vaut plus rien. J'y renonce pour ma part^ et vous prie de ne plus dire : Le royaume de Tournay. Parlons-en pourtant toujours autant qu'il vous plaira; nous ne conclurons rien, n'importe, cela me servira de texte pour entretenir la conversation avec vous. Rien ne peut m'être plus agréable que ce commerce, à vos momens perdus ; et rien n'égale les sentimens que je vous ai voués. Ils sont tels que vous les méritez. Toute autre expression ne les rendroit que foiblement.

' ^assassinat du roi JosepK-Emanuel , le 3 sept. iy58, crime exploité par le premier ministre Fombal contre les Jésuites.

^ Adolphe-Frédéric, père de GastayelQ. La nouvelle était fausse.

' Ferdinand YI, mort fon en 1759.

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