A LA CORRESPONDANCE
Les lettres qu'on va lire out été trouvées dans les papiers da chevalier de La Touche, successeur de Jord Tyrconnell, qui rc* présentait Louis XV h. Berlin. On eu doit la communication à sa famille.
M. Clogenson attribue à ce diplomate le titre de Ministre p1éni« poteutiaire : Voltaire ne lui donne partout que celui d^Envoyë de Frauce.
Quand le chevalier de La Touche arriva k Berlin (fîn de sept. 1752), le Salomon du Nord et son maître de poésie étaient asse« mal ensemble. Dans la querelle de Maupertuis avec le mathéma* ticien Kœnig , le Roi avait pris parti pour le Président de son Académie , et Voltaire s*était déclaré contre. Le poète ne crut poiut d*abord à la sincérité du Monarque en faveur d^un homme dout Frédéric se moquait plus que personne. Mais Frédéric était à La fois César et Vabhé Cotin y il publia sous le voile de l'anonyme uue Lettre au public, hostile à Kœnig. Outre le plaisir de faire de la prose française et de la faire imprimer , il y avait là pour lui une piquante occasion de lutter contre Voltaire et de le mortifier, pensait-il , sans qu'il osât répondre. Voltaire, par malheur, ne reconnut poiut l'ongle du lion dans la royale brochure; il répondit dans les journaux allemands , et l'autocratè-prosateur sortit boiteux de la lutte.
Deux mois durant , le feu couva sous la cendre. Les lettres de Frédéric à son maître deveuaieut rares et sèches. La Lettre au public fat réimprimée à Berlin , avec l'aigle de Prusse , une couronne et un sceptre au-devant du titre. Voltaire apprit par là qu'il n venait de tirer sur les plaisirs du Roi. » Il pensa dès -lors
Il quitter la Prusse. Mais il n'était pas moins auteur que Frëd^nV y et il ne put se résoudre a lui laisser le dernier mot; il écrivit dou<î la Diatribe du docteur jékakia , le plus mordant peut-être de tous ses pamphlets.
« Frédéric le sut, en demanda le sacrifice et ne Tobtint pas. Voltaire, profitant d'une permission' royale accordée pour un autre ouvrage {La Défense de milord BoLingbroke) , livra la Diatribe à rimpression. » (Bioca. Umv. y XLIX, 477 > ^rt. Voltaire par Auger.)
Le Roi devint furieux. Voltaire essaya de nier , sans oser se présenter devant lui (lettre 1927 de Tédit. de M. Beuchot). L'imprimeur fut arrêté, et il avoua tout. C'est alors que Frédéric écrivit le billet que l'on peut voir ci-après p. 10. M. Beuchot place ce billet après le 19 décembre : il me parait antérieur. Le Roi en effet mande à Voltaire : u Si vous poussez raffaire à ce bout, je ferai tout imprimer, » ce qui ne peut guères s'entendre que de la sorte : si vous faites circuler des exemplaires de la Diatribe, je ferai imprimer les assurances que vous m'aviez données de ne rien écrire contre Maupertuis.
Voltaire persistant dans ses dénégations, « Frédéric exigea que toutes les feuilles de la Diatribe lui fussent remises, et les brûla lui-même au feu de sa cheminée. Mais un exemplaire, probablement réservé par l'auteur , avait pris le chemin de la Hollande ; et bientôt une nouvelle édition , répandue dans toute l'Allemagne, fit rire aux dépens du Président de l'Académie de Berlin. Frédéric alors (24 décembre), fit brûler l'ouvrage par la main du bourreau. M (BiOGR. Univ. , loc, cit.) — C'est précisément là ce qui me fait douter de la date assignée par M. Beuchot au billet p. 10. £ntre le 19 et le 24 décembre, il n'y a pas assez de temps pour une réimpression à! Akakia en Hollande et l'importation en Prusse de cette édition. On peut supposer, il est vrai, que Voltaire avait envoyé d'avance à Kœnig une copie de la Diatribe, et que celuici , qui demeurait à la Haye , y fit imprimer celte copie en même temps que l'original s'imprimait à Berlin.
Quoi qu'il en soit, Voltaire comprit qu'il n'avait plus rien à sç promettre d'un Roi qui faisait brûler ses écrits. Avant le 24 déc. il ne voulait quitter la Prusse qu'au printemps. Dès le 24 , il voulut partir sans délai. Qu^avaitil à faire désormais à Syracuse ?
Le poète sollicita donc un congé. On peut croire qu^il insista surtout sur les inquiétudes de sa famille, sur les prières de M™* Denis qui, dès le mois d'octobre, lui avait parlé des eaux de Plombières , et sur l'avis du chirurgien Bagieu, qui , au commencement de décembre , l'avait pressé de venir se mettre entre ses mains et dans les bras de sa famille, (Lettre à Bagieu , 19 décembre , u^ 1939 de l'édit. Beucbot.)
Ce fut alors que Frédéric lui répondit : c< Vous pouvez quitter mon service quand vous voudrez; mais, avant de partir, fai« tes -moi remettre le contrat de votre engagement, la clef, la croix et le volume de poésies que je vous ai confié. » Voy. cette lettre > page i3 ci-après.
On avait cru jusqu'ici que ce fut dans un premier et noble mouvement que Voltaire avait renvoyé à Frédéric sa clef de chambellan et le brevet de sa pension. La lettre eu question , si je ne me trompe , intervertit compictemeut les rôles. C'est le Roi qui parle en maître; c'est le poète qui répond en suppliant. — Cette réponse parait ici pour la première fois sur une copie dont l'authenticité n'est point équivoque, puisqu'elle se trouve jointe à une lettre d'envoi autographe, par laquelle Voltaire confie cette copie au chevalier de La Touche (page 17).
Tout est expliqué désormais. Les lettres 1927, i9io, 1941 > 1968 et 1946 de l'édition de M. Beucbot forment avec la réponse dont il s'agit un ensemble où tout se suit , où tout se lie et se coordonne \
k merveille. Voltaire nous apparaît tel qu'il fut en effet sous la serre de l'aigle roy^l de Prusse, tel que nous le retrouverons toutà-1' heure à Francfort, ayant la couscieucede tout ce qu'on peut oser impunément contre sa faiblesse , épuisant toutes les ressources de son esprit pour sauver, sinon la dignité de son caractère, au moins sa considération extérieure et sa liberté.
Jusque-là au contraire il n'y avait qu'incohérence et contradictions dans ce qu'on croyait savoir de tout ceci. La lettre 1946 de l'édition de M. Beucbot (p. 2a ci -dessous), était tout-à-fait inconciliable avec l'attitude grandiose que le poète s'était attribuée dans cet épisode de sa vie. La lettre 1968 (p. i3 de notre édit.) , était plus qu'incompréhensible, puisqu'on la supposait écrite après que Frédéric eut rendu à Voltaire sa clef, sa décoration, etc.
Quoi qu'il en soit , Voltaire partit pour la France avec l'agré-
ment da Roi. Mais on 8*apercut après son départ qa'il araît omis de rendre un volume de poésies n secrètement imprimé en 1751 p M dans une chambre du château de Potsdam, à on très-petit «( nombre d'exemplaires , dont Frédéric n'avait gratifié que sea « plus iotimes favoris. » Collini {Afon séjour auprès de Voltaire) f conjecture avec toute vraisemblance que ce volume contenait le Palladium, poème licencieux dans le goût de la Pucelle, où le prince versificateur avait persiflé Louis XV et M"i* de Pompadour y qu'il était dans sa politique de ménager. Frédéric craignit que son ex -chambellan ne Hvr&t ce poème à la Cour de Versailles. De là l'arrestation de Francfort, exploitée par la cupidité de Freî<* tag et d'autres agens subalternes.
La correspondance du poète avec le Monarque durant les longues journées d'été qu'il passa dans la ville impériale, gardant les arrêts forcés que lui imposait le résident de Prusse, parait également ici pour la première fois. Disgracié par Frédéric et craignaut que la vue seule de son écriture irritât la susceptibilité du Prince y Voltaire s'y cache le plus qu'il peut derrière M">« Denis; mais il est facile de voir, à la limpidité de la rédaction , qui a dicté les lettres signées par sa nièce. De peur qu'elles ne fussent interceptées par Freitag , un duplicata de chacune de ces lettres était adressé à l'Envoyé de France à Berlin pour être remis au Roi , et c'est ainsi que cette correspondance s'est conservée dans les papiers du chevalier de La Touche et qu'elle nous est parvenue. Une lettre de ce diplomate à Voltaire énonce qu'il n'eut point à faire usage de ces duplicata auprès de Frédéric.
VOLTAIRE , AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
Monsieur l'Envoyé de France est très-humblement supplié de vouloir bien permettre que le Courier se charge encor de cette lettre pour madame Denis ', à qui je fais part de touttes les bontéz dont M. l'Envoyé m'honore*. Le courier
' Probablement la lettre si francbe de Voltaire à sa nièce, du i5 octobre (1908 de Pédit* de M. Béuchot.)
* Phrase de pnre courtoisie pour intéresser Tamour propre du diplomate à faire insérer la lettre à M^e Dénis dans les paquets de Fambassade : Voltaire j dans la lettre en question , ne parle pas cfu cberalier de La Touche. >^>»Du reste j grâce aux nombreux admirateurs
8 LETTRES DE YOLTAIRB.
m'a apris que tous les paquets qu^on met à la poste de Cologne pour la France y passent par Bruxelles y et on sait qu'ils y sont ouverts très-régulièrement ' ; ainsi je supplie Monsieur le chevalier de la Touche de vouloir bien ordonner que mes paquets soient rendus en n^ains propres. Je luy renouvelle les assurances de mon respect et de ma vive reconnaissance*.
Ce jeudy ^ à dix heures du soir.
VOLTAIBE, AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
Potsdam , 19 novembre *,
Je sçais très-bien, Monsieur, que le rogaton que j'ai l'honneur de vous offrir n'est pas un
de Fauteur de la Henriade ^ le salon de sa nièce a\aît alors assez d'écho dans Paris pour qu'il ne fôt pas indifférent d'y être nommé.
' Il est vraisemblable que Voltaire se méfiait moins, sous ce rapport, des employés de Bruxelles qn^ de ceux de Berlin.
* Probablement le jeudi 18 octobre 1752. Le chevalier de la Touche était arrivé à Berlin vers la fin de septembre.
présent digne de vous. U faudrait avoir à vous présenter ou les Commentaires de César , ou ceuxduRoydePrusse.Maisjevousdoisunhommage , et on ne |>eut donner que ce qu'on a. Ne lisez pas celte misère tragique ' . Il y a pourtant là un Lisois ^ qui est un brave et digne homme y et dont le caractère n'est pas fait pour vous déplaire.
J'ay fait partir mon ballot. Il était ponr madame de Pompadour , mais J'ay peur d'avoir fuit Une faute en mettant l'adresse. Je suis si ignorant des choses de ce monde ^ que je ne sçais pas encore si elle est duchesse ou non. Le Roy^ prétend qu'elle est duchesse de Vaujourj on m'écrit de Paris qu'elle a les honneurs sans être duchesse "*. Je n'ay osé luy donner un titre que peut-être elle n'a point. Je vous suplie , Monsieur y d'avoir la bonté de m'inslruire, car ayant envoyé le paquet à M. de la Reinière ^,
* Le Duc de Jb/r, joué le 17 ao&t 1752.
* Lisois, dans le Duc de Foix , a le même rôle qae Coucy dans Adélaïde du Guesclin%
' Le Roi de Prusse.
^ C'est ce qui fut officiellement déclaré le 1 6 octobre J752.
^ Fermier général des Postes , qui avait 800,000 liv. de rentes, si l'on en croit Voltaire. (Zr. a d'Argental, j*' septembre i'j52,)
lO rBTTRES DB YOLTAIRB.
je suis encor à temps de réparer iua faute si j'en ay commise une (sic).
Auriez-vous à présent quelque occasion p Monsieur? J'ay un paquet à faire remettre à M. le maréchal de Richelieu. Je l'adresserais à mon ami, M. de Bussy, et j'aurais eu ce cas recours à vo^ boulez. Je tous supplie de me les conserver. J'ay une grande impatience de vous remercier de vive voix et de vous assurer. Monsieur 9 de mon respectueux attachement et de ma reconnaissance.