M«» DENIS, A FRÉDÉRIC
A Sa Majesté le Roi de Prusse*
La dame Denis ' , veuve d'un officier du régiment de Champagne^ au service de Sa Ma-
■ Marie-Louise Mignot, fille delà sœur de Yoltairs«
jeslé irès-chrétienne ^, implore la justice de Sa Majesté.
La dame Denis ayant fait le voyage de Paris à Francfort-sur-Mein, avec la permission du Roi de France ^ son mattre^ pour conduire aux eaux de Plombières son oncle , attaqué d'une maladie mortelle , a été arrêtée à Francfort le 2.0 juin, sur les dix heures du soir, parle sieur Dorn, secrétaire du si^r Freydag (sic) y résident de Sa Majesté le Roi de Prusse, dans l'auberge du Lion-d'Or , conduite à pied à travers la populace. On lui a ôté sa femme de chambre, ses laquais j on a mis quatre soldats à sa porte, et le sieur Dorn à eu l'insolence de rester seul dans sa chambre pendant toute la nuit. Elle est encor prisonnière, et a été deux jours dans un état où l'on désespérait de sa vie.
Elle espère que Sa Majesté le Roi de Prusse aura quelque pitié d'une étrangère , traitée si cruellement en son nom sacré, qui ne fait attendre que de la bonté et de la clémence.
' Charles-Nicolas Denis, Capitaine au régiment de Champagne, Cheyalier de Saint-Louis, puis Commissaire- Ordonnateur des guerres à Lille , et enfin Conseiller-Correcteur ordinaire de ta Chambre des Coinptes de Paris , mort en ^744'
Le prétexte de cette violence atroce commise par les sieurs Freydag et Schmidt, l'ua rési^ dent de Sa Majesté Prussienne , l'autre marchand de Francfort et conseiller de Sa ditte Majesté y est que le sieur de Voltaire n'était pas encore en droit de partir de Francforté Mais qu'a de commun ce départ avec la vio-»lence atroce exercée contre une dame qui n'a d'autre crime que d'avoir fait deux cents lieues pour remplir les devoirs de la nature et de l'a* mitié? On la met en prison, elle et son oncle qui est mourant y et cela parce que son oncle a voulu prendre le chemin des eaux de Plom-^ bières, le 20 juin. Il était arrêté , il est vrai, par le sieur Freydag, dès le i**^ juin j mais c'était seulement jusqu'au jour où le livre des poésies imprimées de S. M. le Roi de Prusse serait remis au sieur Freydag. Le sieur Freydag avait signé ce billet au nom du Roi son maître :
<€ Monsieur, sitôt le grand ballot, où est ce l'œuvre de poésie que Sa Majesté redemande, ce sera ici, et l'œuvre de poésie rendu à moi, c< vous pourrez partir où bon vous semblera.
et Francfort, i^*" juin. Freydag, Résident ^ . »
Le ballot et le livre en question étant rêve-
' Ce billet , devenu fameux , est imprimé arec une rédaction un peu plus ridicule encore , soit par Voltaire
LETTRES DE VOLTAIRE. 3j
nus le 17 juin, et remis aux mains du sieur Freydag,le sieurdeVoltaireaïaul rempli tous ses engagements, s'était crû libre de partir et d'aller chercher les secours nécessaires à sa mauvaise santé '• Sa nièce devait partir quelques jours après avec tous ses effets qu'il laissait en dépôt. Il n'avait jamais promis de rester passé le moment où ce livre des poésies de Sa Majesté serait revenu. Si les sieurs Freydag et Sehmidt, pour s'excuser, disent qu*il avait donné sa pa»!
(Mémoires) y soît par CoUini (ouvr. cité). On peut croire que la version donnée ici est la plus exacte.
M"*e Denis n'ajoute pas que Voltaire ait mis au bas : Bon pour l'Œuvre de Poëshie du Roi , votre maître. La plaisanterie , si toutefois elle fut faîte , eût paru mau- Taise à Potsdam.
* Le fait est que la caisse renfermant l^ Œuvre de Poëshie, avait été remise chez Freydag le 17 juin. Mais elle n'avait point été ouverte et la restitution du précieux volume n'était point olHcieliement constatée. Le 18 juin , le Secrétaire de Voltaire , CoUini , se présenta au nom du poëte pour être présent à l'ouverture. Elle fut refusée^ 800S prétexte d'un sursis ordonné de Berlin. Yoltaire demanda vainement communication de cet ordre. Alors, craignant des événemens plus funestes , il disposa tout pour son départ clandestin j qui lessemhlait assez, dit CoUini y à la fuite de deux coupables. Le ao juin , il fut arrêté avec son Secrétaire à la porte de Francfort qui conduit à Mayence.
rôle de rester encore , rien n'est plus faux ni moins naturel. Il est évident que s'ils avaient voulu exiger de lui qu'il demeurât encore prisonnier sur sa parole, ils auraient demande une parole par écrit y comme le sieur Freydag avait fait le 1^*" juin.
Sa Majesté verra aisément l'innocence et le malheur des suppliants, par la démarche du sieur Freydag qui est venu exiger le 21 juin, à deux heures après midi, un écrit par lequel les prisonniers promettraient de ne jamais parler à personne de ce qui s'est passé.
Les prisonniers détenus si cruellement au nom de Sa Majesté , font serment que tout ce qu'ils avancent est véritable, et suppriraenti des violences qui exciteraient trop d'indignation. Us espèrent tout de l'équité de Sa Ma^» jesté.
rETTRES DE VOLTAIRE. Sp
JVI«« DËMSy AU ROI DE PRUSSE».
A Francfort le ai juin '. Duplicata à Votre Majesté.
Sire ,
Je ne devais pas m^attendre à implorer pour moimême la justice et la gloire de Votre Majesté. Je suis enlevée de mon auberge an nom de Votre Majesté y conduite à pied par le commis du sieur Freydag, votre résident , au milieu de la populace , et enfermée avec quatre soldats à la porte de ma chambre ; on me refuse jusqu^à ma femme de cbambre et à mes laquais ; et le commis passe toute la nuit dans ma chambre *.
' Cette lettre a été donnée par M. Beuchot (n^ 1989 de son ëdit.'). On indiquera les variantes de la copie qu'il a eue sous les yeux.
' Au matin (Copie suivie par M* Beuchot).
* N. S, « Le commis nommé Dorn , Notaire de Sa Majesté n Impériale , a osé Insulter cette dame respectable pendant la rc nuit. » Hôte de p^oltaire ajoutée à la copie suivie par Jl£. Beuchot.
La même accusation contre Dorn est consignée dans le Journal de ce qui s'est passé à Francfort- sur- JHein , pièce publiée par H. Beuchot sous le n* 1992 de la correspondance de Voltaire. Cet éditeur pense que ce Journal et la copie de la présente lettre, qui y était jointe y étaient adressés au comte de Stadiout
Nulle mention de cette particularité si grave , ni dans les Mé* moires de Voltaire, ni dans le Commentaire historique , ni dan» Mon Séjour auprès de Voltaire , par CoUiui.
4o LETTRES DE VOLTAIHE.
Yoîci le prétexte , Sire , de cette TÎolence inouïe qui excitera sans doute la pitié et Findignation de Votre Majesté aussi bien que celle de toute PEurope.
Le sieur Freydag ayant demandé à mon oncle, le i«' juin , le livre imprimé des Poésies de Votre Majesté y dont Votre Majesté avait daigné le gratifier , le constitua prisonnier jusquVu jour où le livre serait revenu , et lui £t deux billets en votre nom 9 conçus en ces termes :
<c Monsieur, ce Sitôt le gros ballot , que vous dites être à Hambourg ce ou Leiptzig , sera ici , qui contient Tœuvre des ce poésies que le Roi demande , vous pourrez partir où et bon vous semblera. »
Mon oncle , sur cette assurance de votre ministre , fit revenir la caisse avec la plus grande diligence à l'adresse même du sieur Freydag , et le livre en question lui fut rendu le 1 7 juin au soir.
Mon oncle a cru avec raison être en droit de partir le 20 , laissant à votre ministre la caisse et d'autres effets considérables que je comptais reprendre de droit le 21 ; et c'est le 20 , que nous sommes arrêtés de la manière la plus violente; on me traite, moi qui ne suis ici que pour soulager mon oncle mourant , comme une femme coupable des plus grands crimes ^ on met douze soldats à nos portes.
Aujourd'hui 21 , le sieur Freydag vient nous signifier que notre emprisonnement doit nous coûter 128 écus et 42 creutzers par jour , et il apporte à mon oncle un écrit à signer , par lequel mon oncle doit se taire sur tout ce qui est arrivé ( ce sont ses propres mots ) , et avouer que les billets du sieur Freydag n*étaient que des billets de consolation et d'amitié qui ne tiraient point d consé"
rCTTBES DE VOLTAIRE. 4l
quence. 11 nous fait espérer qu'il nous 6tera notre garde. Voilà Tétat où nous sommes le 21 juin à deux heures après midi ' •
A Francfort , le 23 jain *.
Ayant rendu ce compte à Votre Majesté le ai , j'ay l'honneur de lui dire le 28, que nous n'avons plus, d'hier 22, que deux gardes. On demande à présent à mon oncle un nouveau billet par lequel il répondra que nous resterons prisonniers ; et comment peut-on demander ce billet quand nous avons encore des soldats ? On nous persécute de toutes les manières, et nous taisons tout ce que nous souffrons. Nous ne pouvons croire que ce soit l'intention de Votre Majesté de nous traiter ainsi. Nous attendons
' La copie suivie par M. Beachot porte en outre : « Je n'ai pas «I la force d*en dire davantage; il me suffit d*ayoir instruit V. M.
(t Je suis avec respect, de V. M., la très-humble et très-obëisn santé serrante ,
ce Devis , veuve du sieur Denis y gentilhomme , ci-devant a Capitaine au régiment de Champagne, Commissaire des guerres^ « et Maître des Comptes de S. M. le Roi de France. »
^ Cette addition manque dans la copie que M. Beuchot A ene sons les yenx.
4^ XETTRES DE VOLTAIRE.
tout d'EUe. Nous nous jettotis à vos pieds, nous implorons votre miséricorde.
Je n*ai pu écrire de ma main. Votre Majesté croira sans peine l'effet qu'un malheur si imprévu a pu faire sur une femme déjà fatiguée d'avoir couru deux cenls lieues pour remplir les devoirs de la nature et de l'amitié.
Je suis avec un profond respect ^ Sire,
de Votre Majesté ,
la très-bumble et irès* obéissante servante,
Denis.
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
A Francfort y 23 juin.
Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien rendre ou faire rendre cette lettre à cachet volant en mains propres au Roi de Prusse. Je crains que mes lettres ne lui soient pas rendues. Vous verrez par le contenu qu'il est bien nécessaire
qu'il soit instruit. Je me meurs ^ je ne peux vous écrire de ma main» Mon oncle ^ aussi malade que moi ^ se recommande à vos bontés.
Denis.
Depuis ma lettre écrite, on me dit que je suis encor prisonnière. Je suis dans les convulsions de la mort. Je vous supplie d'obtenir la miséricorde du Roi et de lui faire considérer que, lorsque mon oncle a pris le parti de vouloir sortir le 20 j tout ce que le Roi marquait par ses ordres était fait j que M. Freydag et M. Schmidt avaient la grande caisse où était le livre que Sa Majesté redemandait } qu'ils avaient toutes les lettres du Roi qui s'étaient trouvées dans les papiers de mon oncle, et qu'enfin nous ne savions plus ce qu'on nous voulait. Si, malgré toutes ces raisons, le Roi trouve que le départ de mon oncle a été trop précipité, jettez-vous à ses genoux pour le prier de lui pardonner, et assurez-le de sa soumission envers le Roi et de son respect et son attachement qui ne finira qu'avec sa vie.
Nous avons affaire ici à des gens qui pensent que plus ils nous tourmentent, plus ils font leur qour à Sa Majesté Prussienne; et je suis bien sûre qu'ils n'agissent pas selon les intentions du RoiJ en qui nous mettons toute notre espérance et toute notre confiance. Je suis venue
44 rBTTRES DB yOLTAIRE.
de Paris exprès ici , Monsieur, pour tâcher de rendre à mon oncle la santé , et pour chercher à tout concilier et surtout à Tempécher d'écrire contre Mauperluis, parce que je sais que cela déplaît au Roi; il m'a tout promis, et le Boi verra qu'actuellement il ne fera pas un pas ni une seule démarche qui puisse jamais lui déplaire. Je n'ai osé parler encore au Roi de tout ce que je vous mande. Milord Marschall' connaît mes sentiments et je puis vous répondre que je donnerais tout ce que je possède au mon* de pour que le Roi voulût pardonnera mon oncle et lui rendre sa protection. Je compte sur votre amitié, et j'espère que vous ferez tout ce que vous pourrez pour obienir la miséricorde du Roi. Je vous en aurai la plus vive obligation. Mes malheurs ne sont rien et je les oublierai tous si le Roi veut bien oublier tous les torts de mon oncle et lui pardonner. Adieu , Monsieur, je ne peux vous en dire davantage, car je me sens fort mal dans ce moment-ci.
Depuis cette lettre écrite, M. de Voltaire, qui de son côté est au lit trè^- malade, et qui ne
* Georges Keith , Maréclial héréditaire d^Ecosse, alors Ambassadeur de Prusse en France où on Pappelait Mi- Iprd Maréchal. Ses rapports avec J.-J. Rousseau sont connus de tout le monde.
Z.BTTRES DB VOLTAIRE. 4^
peut écrire I joint sa prière à celle de madame Denis. 11 compte sur les bons offices de Sou Excellence les plus prompts et les plus pressants, et le supplie instament de faire parvenir au Roi la lettre de madame Denis à Sa Majesté*
VOLTAIRE A FREYDAG.
A Francfort ce a3 juin.
Je ne conçois pas, Monsieur, votre colère dans notre malheur. Je ne peux avoir rien dit de désagréable à votre laquais , puisque je ne sçais pas l'allemand. Je lui ai dit dans les termes qu'on m'a fournis, que ma nièce était ce matin dans des convulsions mortelles, et que le doc^ teur Muller était avec elle. Vous aurez sans doute compassion de la veuve d'un geniilhomme officier d'un grand roi, qui fait deux cents lieues pour conduire son oncle aux eaux, et qui se voit traînée à pied en prison au milieu de la populace, à qui on refuse sa femme de chambre, et auprès de laquelle on fait rester votre secrétaire pendant la nuit y avec quatre soldats
46 LETTRES DB VOLTAÎRB.
à sa porle, et qoe vous retenez encore prisonnière^ sans qu'elle ait fait autre chose que d'implorer pour moi la miséricorde du Roi , et de répandre devant vous et devant M. Schmidt deà larmes inutiles.
Je vous réitère, Monsieur, que j'ai obéi avec la plus profonde soumission aux ordres du Roi que vous m'avez donnés de bouche. J'ai £ait revenir le 17 la caisse où était le livre de Poésies du Roi que Sa Majesté redemande. J'ai juré que je n'avais pas transcrit une seule page de ce livre j j'ai rendu toutes les lettres que j'avais de Sa Majesté ; je me suis soumis à lui rendre toutes celles dont il m'a honoré pendant quinze ans et qu'on pourra retrouver à Paris. Je vous ai signé le 1^^ juin que je ne sortirais pas jusqu'au retour de la caisse et du livre du Roi. La caisse et le livre sont revenus le 17^ J'avais crû sur vos promesses par écrit être eu droit de partir le 20 , d'autant plus que je vous laissais ma caisse et tous mes effets. Je me flatte que le Roi écoutera sa clémence en ma faveur, et qu'il aura surtout pitié de l'état horrible où ma nièce est réduite et dont il ne sait pas la moitié. Il sait seulement que ma nièce n'est et ne peut être coupable de rien. Je connais la bonté du ccenr dti Roi, je lui ai demandé pardon des fautes que j'ai pu commettre en sou-
XETTllES DE VOLTAIHB. 47
tenant avec trop de vivaciié une querelle lit* téraire. Je lui serai toujours attaché 5 je ne dirai jamais assurément un seul mot qui puisse lui déplaire. J'attendrai ses ordres avec résignation. Je ne suis inquiet à présent que pour la vie d'une femme respectable qui mérite l'estime et la compassion de l'Europe. J'assure encore une fois le Roi de ma résignation respectueuse , de mon obéissance à ses ordres. Il peut compter que y n'étant plus à lui, je me regarderai le reste de ma vie comme un homme qui lui a appartenu , que je ne lui manquerai jamais. Je vous supplie de vous joindre à moi pour im* plorer sa clémence , et de lui envoyer cette lettre.
AU ROI DE PRUSSE
S1RB9
J'ignore si mes très-humbles requêtes sont parvenues aux pieds de Votre Majesté.
J'ai eu l'honneur de lui mander avec quelle violence j'ai été traînée à pied dans la rue le
20 au soir par le sieur Doro^ notaire itnpe^ rial y qui sert de secrétaire au sieur Freydag , votre résident ; qu'on m'a ôté mes domestiques, ma femme de chambre; que le sieur Dorn a eu rinsolence de passer la nuit seul dans ma chambre.
Le 21 , à deux heures après midi, le sieur Freydag m'a fait dire que je pouvais voir mou oncle j on m'y a conduit avec des soldats. Le sieur Freydag est venu à trois heures avec le sieur Schmidt nous promettre que nous serions libres si nous lui rendions ses deux billets conçus en ces termes :
ce Monsieur , sitôt le grand ballot où se trouve ce l'œuvre de Poésie du Roi , sera ici , et l'œucc vre de Poésie rendu à moi, vous pourrez ce partir où bon vous semblera.
ce A Francfort, i^"" juin, Freydag, Résident. »
Nous avons rendu les billets en présence de nos gens. On a ouvert la caisse, on a pris le livre, on nous a promis notre liberté et je demeure en prison.
Le 22, le sieur Dorn est venu nous faire signer le modèle d'une requête à MM. Freydag et Schmidt, nous promettant que nous serions élargis sur-le-champ ; un jeune homme que mon oncle a amené de Potsdam , a traduit cette requête, mon oncle l'a signée et je reste prison-
nière avec mon oncle. On nous demande 128 écus par jour pour notre détention.
Le 25 y Dorn est revenu me dire que si je voulais retourner en France, je le pouvais; mais que si je voulais rester avec mon oncle, je serais prisonnière comme lui.
Je lui ai fait demander par le jeune homme de Potsdam, pourquoi j'étais prisonnière j il m*a répondu que c'était pour avoir excusé mon oncle chez le bourgmestre.
Sire, je jure à Votre Majesté que mon oncle ne pariait que sur la foy des promesses da sieur Freydag, qu'il n'a jamais donné sa parole qu'il dût rester après le retour du livre. Il partait avec tant de bonne foy qu'il laissait sa caisse et ses effets entre les mains de votre résident. Il s'en allait coucher seul à deux lieues, sans avoir même de valize. Je restais en otage. 11 a satisfait à tous ses engagemens ; il a obéi à tous vos ordres , il a été même audelà.
Sire , je demande votre pitié et votre justice pour lui et pour moi 5 s'il y a un seul mot contre la vérité dans ma requête , nous nous soumettons aux plus grandes peines. Nous n'avons
5o LETTRES DE VOLTAIRE.
d'espérance que dans votre équité et dans votre compassion •
Je suis avec le plus profond respect.
Sire,
de Votre Majesté ,
la très-humble et trèsobéissante servante,
Denis.
A Francfort, le 25 juin.
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
Madame Denis, qui est retombée très^malade^ supplie, avec la plus vive instance, mon* sieur le chevalier de la Touche d'avoir la bonté de faire rendre sûrement au Roi les papiers cijoints : ils sont de la plus grande importance* EUe craint que ses lettres n'aient été interceptées ; elle lui en aura la plus grande obligation.
A Francfort, le aS juin 1753.
JLBTTRES DB VOLTAIRE. 5l
AU ROI DE PRUSSE
A Francfort , a6 juin.
Sire ,
Si mes lettres ne sont pas parvenues à Votre Majesté 9 comme j*ay lieu de le craindre, daignez au moins lire celle-ci. Daignez voir la situation affreuse où est réduite une femme res<^ pectable qui n'a rien à se reprocher et qu'on a traitiée avec la plus grande violence et la plus grande ignominie. Quelle funeste suitte de quinze ans de bontéz! Sire^ si j'ay fait des fautes, je vous en demande pardon mille fois. J'oublieray à jamais Maupertuis. Mais au nom de votre humanité , rendez la vie à une femme qui a fait deux cent lieues pour avoir soin d'un malade infortuné j et qu'une mort affreuse, que cette avanture peut lui causer, ne soit pas le prix de sa belle action. Pardonnez-moy , Sire, je vous en conjure.
5a LETTRES DE VOLTAIRE,
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
A Francfort, a6 juin.
Monsieur y Ma nièce, dans son malheur inouï, a encore pour surcroît de maux la crainte que ses justes plaintes ne soient pas parvenues aux pieds de Sa Majesté. Elle vous supplie instamentde donner ou faire donner ce paquet au Roy en main propre. Cela seul peut luy sauver la vie qui est dans un grand danger. Au nom de Thumanité^ Monsieur, faites rendre ce paquet en droiture. Comptez sur notre tendre reconnaissance et sur mon respectueux attachement. Y.
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
A Francfort-sur-Mein , 26 juin à 5 heures du soir.
Depuis nos dernières requêtes envoyées à Sa Majesté, dont nous ignorons la destinée , le Conseil de ville a envoyé aujourd'hui son secrétaire dans notre prison pour nous interro-9
rtTTRES DE VOLTAIRE. 53
gér, et pour savoir si Sa Majesté a donné des ordres de nous arrêter. Nous avons répondu que nous n'avions vu aucun ordre, et qu'il nous paraissait impossible que les sieurs Freydag et Schmidt, qui nous poursuivent et qui nous rançonnent, eussent reçu, depuis le 17 juin, ordre de nous mettre en prison le 20.
Le Conseil croit , à ce que le secrétaire nou9 a dit , que Sa Majesté permettra que madame Denis soit libre. Elle est à son sixième accès de fièvre et ne pourra guères jouir de celte liberté; mais elle en aura à Sa Majesté une obligation éternelle. Je suis encore plus mal qu'elle. Nous implorons tous deux la bonté et la miséricorde du Roi, et nous prions monsieur le chevalier de la Touche de lui faire parvenir ce Mémoire.
Voltaire. Denis.
AU ROI DE PRUSSE
Sire,
Dans la crainte où nous devons être que nos plaintes n'aient été interceptées par les sieurs Freitag etSchmidlh, pardonnez-nous si nous
nous jetions aux pieds de Votre Majesté. Elle sait sans doute avec quelle violence horrible une feinme innocente a été traittée; mais elle ignore peut-être quel piège on nous avait tendu.
Le sieur Freitag écrivit le 18 au sieur de Voltaire :
« Les ordres favorables du Roi sont la suitte ce du rapport du cinq de ce mois où je ne pouce vais assez louer, ni assez admirer votre résicc gnation à la volonté du Roi, votre obéis- <c sance et vos protestations sincères de fidéc< lité , etc. »
Nous avons envoie cette lettre au sieur Fredersdorfî, correspondant de Schmiih.
Sire, nous n'avons certainement manqué à rien, nous nous sommes reposez sur l'assurance donnée en votre nom par le sieur Freitag que nous pouvions partir.
On nous fait espérer dans la prison , où la dame Denis garde à présent le sieur de Voltaire, que le magistrat rendra un compte fidèle à Votre Majesté.
Nous sommes deux étrangers qui n'avons ici de protection que votre équité et votre miséricorde. Tout Francfort sait que la violence qu'on nous a faille n*a eu pour but que de nous extorquer 128 écns par jour. Votre Majesté peut s'inforpier si les mêmes personnes n'ont pas
dqà plusieurs fois commis à Francfort des choses aussi dures. Mais ce n'est pas là l'objet de nos plaintes. Nous conjurons Votre Majesté de daigner empêcher qu'on abuse davantage de son nom sacré pour persécuter deux étrangers ^ dont l'un est attaqué d'une maladie mortelle , et qui attendent leur sûreté de votre pitié qu'ils implorent avec la soumission la plus entière et le plus profond respect.
A Francfort y 29 juin.
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
Francfort , 29 juin.
Madame Denis et son oncle réitèrent à monsieur le chevalier de la Touche les assurances de leur attachement et de leur reconnaissance. Us le supplient de vouloir bien encore faire parvenir au Roy de Prusse cette requête, et ils se flattent que les autres ont été sûrement transmises. Ils luy demandent bien pardon de tant de peines.
66 I^ETTRES DE VOLTAIRE-
AU ROI DE PRUSSE
La dame Denis et le sieur de Voltaire, dans Texcèz de leurs malheurs, se jettent encor aux pieds de Sa Majesté. Us sont toujours arréléz à Francfort , quoique Sa Majesté ait ordonné leur délivrance par la lettre écrite en son nom^ de Potsdam le 3o mai ^ , et qu*en conséquence le Conseil de ville les ait déclarez libres. La dame Denis représente qu'elle a été traînée le 20 juin, sans aucun ordre, sans aucun prétexte , par le nommé Dorn, ci-devant notaire impérial, cassé par le magistrat, et ayant un azile dans la ville en servant le sieur de Freitagj que ledit Dorn enferma la dame Denis dans une chambre haute où il passa toute la nuit , seul avec elle , tandis qu'il avait mis quatre soldats à sa porte} qu'on lui prit son argent, ses bijoux j que, pendant ce tems, le sieur de Voltaire fut arrêté chez le sieur Schmith, qui prit
■ Cette lettre, écrite par Tabbé de Prades , portait que la dame Denis n'avait jamais dû être arrêtée , et que le sieur Freitag avait seulement eu ordre de redemander au sieur de Voltaire les poésies imprimées de S, M* , et de le laisser partir. (V, Collini.)
LETTRES DE VOLTAIRE. Sj
lui-même dans ses poches audit sieur de Voltaire, quarante- six louis d'or, treize quadruples d'Espagne, douze carolins, six demi-carolins^ quatre demi-louis, avec des bijoux, etc., sans en faire aucun procèz-verbal et sans aucune formalité ; que le sieur Schmith , étant sommé de rendre cet argent le six juillet, a envoie à Tauberge du Lion-d'Or le nommé Dorn par un nouvel outrage à la dame Denis; que le nommé Dorn voiant passer le sieur de Voltaire avec un. pistolet qui n'était pas chaîné ' et où il n'y avait pas même de pierre , a pris ce prétexte pour s'enfuir avec l'argent.
Les suppliants informent seulement Sa Majesté de cette vexation nouvelle. Us partent dans l'espérance que Sa Majesté daignera ordonner qu'on leur rende leurs effets, et permettre qu'ils s'adressent aux justices ordinaires , attendu que le sieur Schmith les persécute pour les frais de prison, leur retient leurs effets, leur argent, et les menace de les faire encore arrêter lundi, prochain ^ .
■ Collini convient du contraire. Voltaire , ajonte-t-il, te saisît d'un pistolet et se précipite vers Dorn : je n'eus que le temps de m'écrier et de l'arrêter.
* L'incident du pistolet n'eut pas les suites que redoutait Voltaire. Ce jour-là même , 7 juillet 1753, il put quitter Francfort^ et il étaitàMayencele lundi 9 juillet.
58 XETTRES DE yOX^TAIRE.
Dans cet abîme de malheurs ^ les suppliants^ qui ne sont coupables en rien y et qui n'atten* dent que le moment d'aller déplorer tant d'horreurs dans leur patrie , n'espèrent qu'en la miséricorde de Sa Majesté le Roi de Prusse.
xxxin.
AU CHEVAUER DE LA TOUCHE
Francfort juillet^.
Madame Denis et monsieur de Voltaire , réduits à de bien tristes es^trémités, supplient instament monsieur le Chevalier de vouloir bien faire parvenir au Roy cette requête. On ne demande autre chose de ses bontéz que de donner cours aux requêtes et lettres qu'on a pris la liberté de luy adresser, afin qu'elles parviennent au Roy en toute sûreté. On se flatte qu'il daignera rendre ce bon ofïice. On luy présente les plus sincères protestations d'attachement et > de reconnaissance.
* 7 Juillet 1753.
XETTRES D£ YOLTAIBJB. Sp
Je vous demande mille ps^rdons^ Monsieur^ de la liberté que prend ma pauvre nièce. Pardonnez à une pauvre femme en larmes. Je suis bien loin de pouvoir être dans votre voisinage. Je suis très-malade; si je peux me traîner demain chez vous , j'iray vous remercier de toutes vos boutez et vous en demander la continuation.
' Peut-être M. James de la Cour y cKez lequel \oU taire se faisait adresser à Francfort sa correspondance intime (lettre à d'Argental , n^ 1 986 de Tédit. Beucliot}, ou bien le Résident de Mayence dont il parle dans la lettre 1985.
Ce billet est autographe ; mais la suscription n'existe plas. On ignore comment il s'est trouvé en la possession du cbeyalier de La Touclie.
LETTRES De VOLTAlaS.
Je partis si tard hier, Monsieur, j'étais si malade que je ne pus avoir l'hooneur de prendre congé de vous. Ma destinée a été de sonbaittcr en vain de jouir de vos boulez et de votre société et d'être inutilement dans la même ville que vous. Je vous prie de permettre que je fasse icy mes coniplîmens aux personnes qui sont auprès de vous » et à cet officier que vous m'amenâtes, qui m'a paru si aimable et qui ne m'a vu que sur mon grabat. Je ne crois pas que vous ayez au monde un serviteur plus inutile et plus attacbé que Y,...
Dimanche. *
• Probablement an mËme <
L'enveloppe de l'original dos est écrit d'une main tncc
Jàire de Voltaire. — On ignore comment ce second billet faiaait partie des papiers du ckeTalier de Ia Tonche,
• 8 juillet 1753.
LETTRES DE VOLTAIRE. 6l
AU ROI DE t»RUSSE'
Dans les maladies qui me tourmentent depuis si longtemps et qui me rendent étonné de vivre, tout ce que je désire avant de mourir, c'est que Sa Majesté le Roy de Prusse soit instruite que j'ai conservé pour lui, jusqu'au dernier moment , les respectueux sentiments qui m'attachèrent à lui quand il me prévint pai tant de bontés.
L'ennemi cruel qui m'a perdu auprès de lui ne m'ôlera pas ma façon de penser. On imprima, dès qu'il fut à Paris, un misérable écrit, dans lequel on entre dans les détails de la cuisine du Roy , et dans lequel on parle de la famille royale avec l'indécence la plus méprisable ou la plus punissable. Cet impertinent écrit courait déjà le monde au milieu de l'année 1762; vingt
' La pièce qu^onTa lire est probablement un duplicata du petit Mémoire dont parle Voltaire à d'Argens dans sa lettre du 3 mars iy53 (Beuchot, no soSç), Mémoire que M. Ciogenson n'a pu retrouver.
Je ne sais quel intérêt déterminait Voltaire à cette démarche ^ après Tinjure de Francfort,
62 XETTRES DE TOLTAIRB.
personnes en peuvent rendre témoignage^ et M. le marquis de Valory, ci-devant envoyé auprès de Sa Majesté le Roy de Prusse , est prest de déposer qu'il vit en 1752 cet écrit infâme.
Cependant mon ennemi qui veut me perdre m'accuse de l'avoir fait pour me venger de ce que ma nièce et moi ont essuyé à Francfort; et il est le seul dans r£urope qui affecte de croire cette calomnie.
Il est public d'ailleurs qu'en allant en France et passant par Cassel > il y séjourna quatre jours sous le nom de Morel ; qu'il y fit imprimer un libelle chez le libraire Etienne; qu'il l'envoya à son Altesse sérénissime monseigneur le duc de Saxe-Gotha pour m'ôter sa protection.
Je me flatte que Sa Majesté^ instruite de mon innocence^ rendra du moins justice aux sentiments de mon cœur.
Voltaire.
Je suis bien sur que ny leurs majestés les Reines^ ny leurs altesses royales messeigneurs les Princes 9 ny aucun ministre ne m'imputeront une rapsodie plus ridicule encor que condamnable.
AU CHEVALIER DE LA TOUCHE
A Colmar 3 mars^.
Monsieur,
Vous n'ignorez pas qu'il parut, il y a plusieurs mois y un écrit abominable et non moins ^ ridicule , où l'on ose outrager, avec une inso- \ lence punissable, la famille royale du pays où vous résidez.
Je crois devoir vous envoier le Mémoire cy» joint * . Je vous supplie très-instament d'en vouloir bien faire l'usage que votre bonté, votre justice et votre sagesse vous conseilleront. Ce serait assurément le plus grand de tous mes malheurs si la calomnie pouvait prévaloir. La bienveillance que vous m'avez témoignée me met en droit de la réclamer. J'ay l'honneur d'être avec tous les sentiments que je vous dois, etc.
Voltaire,
Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi.
* La pièce qui précède.
Firr.
AU CBETALIER DE LA TOUCHE