‹ Correspondance inédite de Voltaire avec Frédéric II, le président de Brosses et autres personnagesChapitre 7 sur 61 · BAIL A \1E DE LA TERRE DE TOURNEY · texte numérisé non relu

BAIL A \1E DE LA TERRE DE TOURNEY

L'an mu sept cent cinquante-huit^ et le onzQ décembre après niidi^ pardevantle notaire royal au baillage de Gex , soussigné } et en présence des témoins ci-après nommés ^ fut présent haut et puissant seigneur messire Charles de Brosses^ baron de Montfalcon , président à mortier au parlement de Sourgogne^ demeurant à Dijon , lequel a par ces présentes remis à titre de bail à vie^ avec promesses de faire jouir ^ à commen- C6r le vingt-odeuxième février prochain , à messire François- Marie Arouet de Voltaire, chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, demeurant aux Délices-sur-Saint- Jean , icy présent et acceptant; assavoir le château ^ terre et seigneurie de Tournai, granges, écui-> ries, prés, terres , vignes hautes et basses, bois, la forest , droits seigneuriaux honorifiques , la dixme en dépendante , les censives et droits seigneuriaux dûs et relcvans du château de Tournai, auquel effet le terrier dudit Toiurnai lui

' On a cru devoir conserrer dans le corps de Pacte rorthographe du notaire Girod*

44 LETTRES DE VOLTAIRB

sera remis ledit jour pour les exiger; pour élrc par lui reudu à l'expiration de ssl jouissance j le troupeau de vaches tel qu'il a été remis au fermier actuel ,pour'en rendre pareil nombre et valleur suivant l'estimation qui en sera faitte par expersj tous les meubles et effets d'agriculture et futailles; comm'encore tous les meubles meublans qui sont dans le château ; toutes lesquelles choses seront remises ledit jour vingtdeux février prochain audit sieur preneur, qui s'en chargera sur un état et inventaire à double^ dans lequel sera spécifiée la quantité de foin et de paille qui se trouveront dans les granges, et aussi la quantité de terres ensemencées, pour être rendu par ledit sieur preneur à la fin de sa jouissance SLXi même état, auquel tems tous les meubles et effets qui se trouveront dans lesdits bdtimens sans exception appartiendront audit seigneur de Brosses en propriété.

M. de Voltaire aura la faculté de faire dans les bâtimens et fonds les changemens qui lui conviendront , au moien de quoi il restera chargé de toutes réparations , tant dans lesdits bâtimens que dans les fonds, et de rendre le tout en bon état. M, de Voltaire aura la pleine jouissance de la forest de Tournai , et des bois qui SONT SUR PIE et non vendus , de laquelle il usera en bon père de famille sans la détruire;

c'est-à-dire en y laissant par chaque pose^ Tune portant l'autre , soixante arbres de ceux qui sont sur pie, et elle sera mise en deffense pour croi*tre en taillis.

Ce bail fait moïennant la somme de trentecinq mille livres , qui ont étés paies présente* ment par ledit sieur preneur , en lettres de change sur Lion ^ paiables la moitié en paiement des Saints, et l'autre moitié en paiement des Rois, dont ledit seigneur de Brosses tient quitte ledit sieur preneur.

Et en outre M* de Voltaire promet et s^oblige de faire dans lesdits bâtimens^ granges^ fossés, jardins , écuiries , en constructions , grosses ré^^ parations et améliorations de toute espèce, avenues , chemins , haies autres que celles d'entretien ordinaire, pendant le cours de sa jouis-^ «ance, soit pour l'utilité, soit pour l'agrément > jusques à concurrence delà somme de douze mille livres, comme faisant ladiite somme partie du prix du présent bail, suivant la reconnaissance et estimation par expers , relativement aux livres de dépense dudlt sieur preneur , et ledit employ des douze mille livres ne sera point exigible , si ledit sieur preneur venait à décéder dans les trois premières années , et sans répétition néanmoins de ce qui se trouvera fait.

Ledit seigneur de Brosses s'engage à ne faire

4$ Z.ETTRËS DE VOL'f AtRB

couper aucun arbre dans laditte forest^ à la r^serve de huit chênes vendus à un tonelierde Genève , qui sont encore sur pie , et ce à comp* ter de ce jour.

Le revenu annuel de laditte terre aïant éie «stimé élre de la somme de trois mille cinq cent livres. Tout ce que dessus ainsi convenu entre lesdittes parties^ qui ont promis rexécuterres* pectivement^ à peine de tous dépens^ domages et intérès^ obligation de biens. Fait, lu et pro^^ nonce au château de Femex , en présence de Bernard et Jaque Brillon frères , laboureurs dc^ meurant audit Femex , témoins qui ont signé avec les parties, et moi dit notaire. Signé sur la miautte, Brosses, de Volt aire, JaqueBrillon, Bernard Brillon , et Gîrod , notaire» Contrôlé à Oex, le quinzième décembre 1758. Reçu quatrevingt-six livres huit sols. Signé Rods* Par expé* dition audit seigneur de Brosses,

GXROO.

Marc Duval, conseiller du Roy, lieutenant général au bailliage de Gex , certifions que Mé Girod, qui a reçu, expédié et signé l'acte cydevant, est notaire roïal en ce bailliage, et que £>y doit y être ajoutée en jugement et dehors^ Bn témoin, nous avons donné les présentes sous le sceau de ce baiUiage , de nous signées à Gex , en notre hôtel, ce six juin mille sept cent soixante-dix* huit. Duyal.

Toarnay) ce 17 décembre 1758-

Vous pouvés compter y Monsieur^ sur toutes les facilités de ma part, et sur ma parole d'honneur^ que je vous procurerai à Dijon tous les secours dont vous pourés avoir besoin pour que vous ne soyés jamais troublé dans la possession libre et franche de tous droits de la seigneurie de Toumay et dépendances. Vous savés que , par votre contrat , tous les droits seigneuriaux sans exception vous appartiennent; ainsi^ quand vous prend rés le titre de seigneur de Toumay y dans les occasions qui vous parottront convenables à vos intérêts, je vous promets que je le trouverai fort bon, et que ni moy ni personne de ma famille ne vous fera de difliculté. A l'égard aussi de voire promesse de mettre douze mille livres à l'amélioration, embélissements de cette terre, avenues, routes dans ia fbrest, plants d'arbre , }<irdins, comblement de fossés^ porte cochère , cour, appartements , démolition

48 tEttRES 1>E Voltaire

de tout le devant du château, du côté du pt*din grilles eu bois ou en fer, vous êtes le maître absolu généralement de toul{ et je passerai saus difficulté eu compte les marchés que vous ferés, les descentes sur les lieux, vérifications d'architectes et d'experts en toutes sortes d*ouvra«ges, arpentage, devis et généralement tout ce tjui vous en coûtera pour Pamélioration du terrain > embéli&sements, réparations ^ construc>tions, soit par rapport aux granges ^ maisons, bergeries, remises, écuries > fossés, et pour le ichàteau sans aucune exception. C'est de quoi vous pouvés être sûr, aussi bien que de trois à quatre mille ceps de vigue de Bourgogne, que Vous voulés bien planter , et que je vous enverrai le plutôt possible , ce qui sera dans le éompte des douze mille livres stipulées. Baosses.

Tout ce qui est cy dessus est conforme à ce que nous avons dit ensemble en traitant. Je Vous prie seulement d'avoir égard par rapport aux devis et aux aveuûes> d'avoir la bonté et l'attention de faire Oomme Vous fériés potir Vous-même en bon père de famille , et de ne me pas constituer eu frais de superfluités } au reste^ je vous connois trop pour ne pas sçavoir que vous en userés toujours en galant homme ^ comme vous avés coutume de faire en toutes occasions.

ET DV PnésiOEKT DB BBOSSES. 49

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

Effugît, evasitj ^nfpzVdansle temps qu'on le cherchait partout pour souper, pour luy faîra hommage lige j et que toutte la famille des Dé^ Iices voulait demander ses ordres. Mais , Monsieur^ je ne vous en tiens pas quitte^ et je prétends bien que vous aurez la bonté de venir voir le nouvel appartement que je vais faire à Tournay, dès qu'il ne gèlera plus.

Eh bien ! defTendez-yous au sage De. trirailler pour le bonheur d'autrui? , Cela même est un bien que JQ goûte aujourd'hbi.

. A propos de bonheur, Monsieur, vous avez entendu dire quelque chose du bonheur éter* nel que le curé de Moin' veut procurera cinq familles de Fernex qui sont seules restées dan^ ce malheureux village, ayant droit de commu* nes. Il veut les envoyer vite au ciel en les fai« sant noiourir de Êiim. Ce scélérat, reconu pour

■ Moens, paroisse voisine de Ferney. Il est plus d'une fois question de ce curé dans la Correspondance générale 'de Voltaire 5 il «eiiommôit Ancîan.

5o LETTRES DE YOLTAIRB

le plus exécrable chicaneur de la province, alla solliciter trois procez à Dijon ^ et il a fait payer tous les frais de son séjour aux pauvres de Feruex y qui labouraient leur petit champ tandis qu'il poursuivait contre eux un procez dont ils n'étaient pas instruits. Le fonds de la vexation est une dixmede novailles dont les pauvres de Ferdex, nommez^^z//i'r(^.y, et pauvres d'effet, sont en possession depuis plus d'un siècle à litre de charité et de dédommagement. M. de Montréal, aussi processif que ce détestable curé, avait donné un procureur nommé Genot à ces pauvres, et avait avancé cinquante écus qu'il a repris. Le Genot, en digne procureur, a succé ce qui restait de sang à ces pauvres , à ces im^ bécilles. Le fonds est trente livres de rente, la forme est le diable, et mes pauvres en sont pour quinze cent livres de frais. La commune n'a pour tout bien qu'un petit pré submergé et quelques enfans que le curé de Moin poura faire rôtir s'il veut, pour luy et pour Paquette sa servante. Pourait-on, Monsieur, présenter requête à la chambre des enquêtes qui les a condamnez, pour avoir un délay d'une année ? Vos belles chiennes de loix françoises ou françaises, ou gombettes ou romaines, permettent -elles que des gens écorchez demandent un répit pendant lequel la peau leur reviendra pour la

ET DIT JPRESIDEKT DE BROSSES, 5l

porter en offrande à M. le carë? Ayez compassion des maOïeureux : vous n'êtes pas prêtre. Voyez au nom de rhumanitë ce qu'on peul faire pour les idiots de Fernex. Instruisez-moi ^ je vous en conjure.

Quoy ! M. Lebeau ' m'envoye du plant de Boui^ogne, et vous ne m'en envoyez pas! et vous n'avez pas soin de votre vigne! Allons donc y Monsieur , quatre mille petits ceps pour l'amour de Dieu! Je fais déjà travailler à vos hulins» Quelle pitië! Dans quel état noble ivrogne Chouet a mis votre terre ! Que vous êtes heureux d'avoir fini avec luy ! Tenez ^ venez dans un an^ vous trouverez les choses bien changées.

J'ay fait mon entrée comme Sancho-Pança dans son île. Il ne me manquait que son ventre. Votre curé m*a harangué. Choiietm'a donné un repas splendide dans le goût de ceux d'Horace et de Boiiau, fait par le traitteur des Patis ou Paquis*. Les sujets ont efrayé mes chevaux avec de la mdusqueterie et des grenades ; les filles m'ont apporté des oranges

' AntoIne-Jean-GabrielLebanlt (non Lebeau), une des meilleures têtes du parlement , et propriétaire du climat de Corton , Tan des premiers crus de la Bonrgogne.

• Hameau voisin de Tourney.

5l LETTR£S DE YOLTAIRB

dans des coi'beilles garnies de rubans. Le roy de Prusse me mande que je suis plus heureux que luy ; il a raison , si vous me con« servez vos bonièz ^ et si je ne suis jamais inquiélé dans mon ancien dénombrement. Je vous présente mon respect.

Madame ^ je vous demande pardon de ne vous avoir présenté qu'un demi -cent d'épingles; mais vous êtes la fille de mon intime amy^ M. de Grèvecœur' • Je n'ay plus le sou ; et vous pardonnerez la liberté grande. Y.

Le propre jour de Noël. Cela fait soayenir des Ifoels BooiguignoDs.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDEOT.

09 d^mbre.

Pardon des importunitez , Monsieur ; vous en aurez bien d'autres. Il ne s'agit icy ny de vignes ny de prêtres : il est question de notre chemin de Genève jusqu'à Prégni.

L'illustre et séi*énissime république n'est {>oint en état de faire cette dépense. Tous nos

' Voltaire avait connu , dès Tâge de sept ans , M. de Crèvecœnr , nevea de Pabbé de St#*Pierre et père de M'ne de Brosses.

£T DU PRlIsiDEKT Dfi fiBOfiSES. 53

Tassaux se cottisent^ et on uous deknande notre portion pour le bien public et pour vous et vos hoirs* Voulez- vous, Monsieur, me donner permission de concourir jusqu'à mille francs sur les douze mille livres que je dois employer ? Vous ne. sauriez mieux faire* Soyez bien convaincu que je suis homme à pousser la chose au-delà de vingt-quatre mille. C'est ma façon , et surtout avec vous. Je suis connu pour tel dans le pays. J*ay déjà vingt ouvriers qui réparent les délabrez vignobles que noble ivrogne Çhouet a négligez* Je ne suis pas comme le roy de Prusse* Je n'aime point la destruction. On va incessament réparer votre châtau. Vous ne le i:econnaitre;^ pas. On donne un cours aux eaux. Vôtre forest est dans un état aflreux. J'y mettrai ordre j tout est arrangé.

Je vous disais qu'il ne s'agissait point de vignes ! £h ! eh ! si fait , de par St. Martin et Su Jean des Antomures, il s'en agit ;le temps est beau et sera beau. Pour Dieu ! quatre mille ceps, et plutôt cinq mille ! Vous gagnerez le centuple. Je ne veux que le bien de la chose ; ce sera votre fils qui en boira le vin avec vous. ' Je compte faire travailler les paysans à notre chemin du châtau, et je suppose que vous avez donné vos ordres et vos instructions pour cette besogne nécessaire. N'allez pas cependant , s'il

VOUS plait f VOUS dire seigneur de Tourney avec les Genevois ; car c'est moy qui le suis, et vous m'ôteriez le plus beau fleuron de ma couronne.

Qaaud }9 ne seray fjiit Sorie»

Sois-le : j'en demeure d'accord.

Mais tant que je le suis je suis et seray pleio

d'attachement, d'estime et de respect pour vous. J'attends vos ordres pour les mille livres. Y.

Honneur^ salut ^ ]<^y^9 santé et bénediciion ad multos annos au seigneur com.te de Tour^» nay^ cy-devant mon voisin , aujourd'hui patron de ma case^ dans tous les temps^ dans tous les lieux 9 à ce que j'espère, mon ami. Voilà pour vos ëirennes. Monsieur! Donnez -moy jK>ur les miennes quelque jolie petite épiire çn vers^

Et mihi delphicâ Lauro cinge comas j ut ego postera Çrescam laude.

Pour les vôtres , donnez- vous une vue ouverte sur le potager, et un petit logement commode dans ce château où vous avez carte blanche^

* Janyier 1759.

BT DC FRiSIDBNT DB BROSSES. 55

tant par noire traité que par le billet que vous $çayez * , infiniment meilleur, quoi que vous en disiez, que celui qu'avait la Châtre. Mais vous êtes si vif que vous ne vous donnez pas le temps de lire. J'ai été quelquefois fâ-* ché durant nos entretiens, de vous voir de la défiance sur des bagatelles, et de l'inquiétude que vos héritiers ne fussent un jour tracassés sur ce que vous auriez fait. C'est ce qui n'arrivera pas : comptés là-'dessus. Nous avons traités en gentilhommes et en gens du monde , non en procureurs ni en gens de chicane* De votre côté, vous êtes incapable d'user de ceci autrement qu'un galant homme , comme vous feriez de votre propre bien patrimonial , en bon propriétaire et bon père de famille. Ainsi , fiés- VOU5 à moi ; je me fie à vous : que les deux mots soient dits pour jamais entre nous.

En rentrant chez moy l'autre jour, je trouvay des lettres par lesquelles on m'aprenoit que le ministère venoit de nous envoyer l'imppst sur les villes j et l'on me rappelloiten toute diligence pour aviser aux moyens d'y mettre ordre de la manière la moins onéreuse au misérable peuple accablé. Je .partis sur-le-champ ; je crois que vous m'avez prêté une aile de votre Pégaze pour franchir les horreurs glaciales et les précipices

' La lettre du 17 décembre ij5Q. Y. ci-dessus p. 47'

du mont Jura. A force de relais et d'argent , j'arrivay bien vite , et, contre mon attente , sans m'être rompu le col. Au vrai cependant , dites ,à M"**^ de Fontaine * que la redoutable Faucille est très-belle, et même beaucoup meilleure que les montagnes de St. Claude. Elle peut aisément suivre cette route en prenant la précaution , pour se calmer l'esprit , d'aller en litière jusqu'à Lons-le-Saunier, et de faire suivre son équipage.

Depuis mon arrivée, je n'ay garde de vous oublier. J'ay d'abord donné commission que Von me cherchât les quatre milliers de plants de vignes. Si je ne puis avoir le tout cette année ^ je vous en envoiray au moins dès à présent deux ou trois milliers , et le surplus Tan prochain. .Venons à Tautre article qui vous lient au cœur. Je me suis informé de ce procèz perdu de vos habitans de Fernex. J'ay été trouver le raporteur qui est mon ami intime , un de nos plus habiles magistrats , homme de beaucoup d'esprit, trez- disposé par conséquent à vous admirer et à vous obliger : il m'a dit le fait en quatre mots. L'affaire ne faisoit pas un pli, une communauté d'habitans étant incapable par les lois^

* Fille de Marie Arouel ( femme de P. F. Mignot), sœur de Voltaire. Elle ne vint à Dijon que le 3 avril 1 759 , avec M. de Florian (oncle de l'auteur à^Esteite ) , qu'elle épousa en 1 762 .

ET DIT PRÉSIDENT DE BROSSES. 5j

en quelque cas que ce soit , de posséder une dixme. La perte du fond a entraîné celle des dépens^ c'est l'usage journalier. A présent, il s'agit de mettre à ceci quelque adoucissement ; ce qui devient beaucoup plus difficile qu'il ne l'eût été de prévenir le mal. 11 faut tâcher d'obtenir du temps et de prendre un arrangement pour payer. Je manderay le procureur de vos habitans. J'ay disposé M. de Joncy ' , raporteur, * à bien recevoir leur reques te. Faites-lui-en aussi dire un mot par votre ami, M. Lebault, qui est son oncle. Le plus difficile sera de gagner sur le curé de Moëns qu'il ne les pousse pas trop vivement pour exiger sa dette. Quoique je ne le connoisse pas , je luy en écrirai volontiers moi-même; et peut-être aura-t-il quelque égard à ce que je lui diray.

Revenons encore un moment à nos moutons, c'est-à-dire à nos vaches; et j'y reviendray tout de bon plus d'une fois. J'ay eu trop de plaisir à converseravec vous, malgré votre rigueur aux échecs, pour ne pas aller de temps en temps vous retrouver aux bords de ces claires eaux^ de ce grand pré vert, et de cette forest si chérie qui est au bout.

Hic gelidi fontes; hic roscida prata , Lycori : Hic uemus t hic toto tecum consumerer aevo. ' M. Cottin de Joncy ^ conseiller au parlement de Dijon y Ton des rapporteurs de Taifaire des Jésuites.

58 LETTRES BE TOLTAIRB

Mille resp€»cls, je vous prie, à vos dames. J'ay ITionneur d'être , etc.

VCKLTAIilE, AU PRÉSIDENT.

5 Janvier, aux Délices (f aimerais mieux dater de Toarnay y^»

Linx enrers nos pareils et tanpes envers nons !

Il VOUS sied vraiment bien , Monsieur, de me dire en courant que je cours , de me dire vivement que je suis vif, et d'ajouter méchamment, vous qui écrivez si bien , que je ne lis pas ce que vous écrivez. Je lis vos lettres avec le plus grand plaisir. Je lirai votre Saluste à mon grand profit , si vous daignez me l'envoier , et je le ferai xnéme imprimer à Genève avec une préface ou je vous louerai depuis les pieds jusqu'à la tête , si vous voulez être imprimé et si votre modestie ne me lie la main et la langue. Je lis et je relis votre contract , et plus je le relis, plus je vois que vous m'avez dicté la loy en vainqueur ^ j mais j'en

■ 11 y avait en deux mois de pourparlers cl de corres^ pondance avant la conclusion j Voltaire avait eu le temps de réflécliir.

£T DIT FRisiDEKT DE BB09SCS. 5^

suis fort aise. J'aime à embellir les lienx que j'habite y et je fais à la fois votre bien et mon plaisir. J'ay déjà ordonné qu'on jeltât à bas la moitié du châtau et qu'on changeast l'autre. Les fossez seront grands et réguliers. Nous au« rons des ponts tournants^ et vos arbres de Dodone seront mieux employez à ces embélisse« ments qu'à chaufer la ville de Genève.

Il vaudra mieux en abattre pour 5o on 60 louis pour des réparations excellentes^ que d'en couper pour cent quarante louis comme vous avez Élit. Je me tiens meilleur père de £imîlle que vous 9 car je ne détruis que pour édi6er; et vous avez, ne vous déplaise , dévasté la moitié de votre forest pour avoir de l'argent comptant* Vous avez négligé votre terre, et moi je la cultive avant même d'en être le maître , et vous se* rez un jour tout étonné d'avoir un château trèsbeau^ très-peigné^ et des campagnes fertiles, labourées et semées à la nouvelle mode, et de belles prairies qui sont aujourd'hui couvertes de taupes , et que vous verrez arrosées de petits ruissaux.

Remerciez Dieu de m'avoir £siit Suisse , Gènevois et Bourguignon , de Parisien que j'étais. Nos Genevois disent que je suis une duppe. Ce sont eux qui sont des dnppes , car ils ne savent pa$ jouir , et moy je joui^ de tout le bien que je

6o LETTRES 1>B yOtTAIRR

fais à votre maison ; comptez que ^e ne £iis cas icy que de votre amitié.

* Je vous prie de vouloir bien. Monsieur y me dire positivement si mon contract ne me donne pas le droit de nommer des officiers* Vous m'assurâtes, en signant l'acte^ que ce droit était in« contestable et sous-entendu dans l'acte même» Mais j'aime mieux vous entendre que de sousentendre.

Je vous recommande enixè et fortiter ce maroufle de curé cbicaneur^ qui passe sa vie à plaider et à ruiner de pauvres diables». L'Evêque et prince de Genève (qui heureusement n'est rien de tout cela) m'a envoyé uot. lettre y dans laquelle il lave la tête au curé. Mais vous devriez écrazer cette tête dure. Il serait plaisant qu'un président et un intendant réunis ne pussent venir à bout de secourir de pauvres diables qu'un prêtre persécute. Us. ont été très-mat deffendus. Ils n'avaient qu'à dire simplement qû'ilsétaient possesseurs de bonne foy^ et qu'ils s'en rapportaient à la Cour. Us n'auraient point été condamnez à i5oo livres de frais pour un obr jet de trente livres par an. Ne pourraient-ils pas aussi , en qualité àe pauvres de Fernex (pau* vres de nom ^ pauvres d'effet et d'esprit ) ^ présenter requête iri forma pauperisl i5oo livres de frais ! payer le vin que le curé a bu à Di)Qa

ET 9tT FRiStDENT DE BAOSSES. €l

et à Mâcon ! cela est abominable. Au nom de Dieu 1 miséricorde ! Summum jus , summa injuria.

Les peuples seront-ils encor long-temps ruinez pour aller se faire bafTouer, ^abhorrer et égorger en Germanie^ et pour enricbir Marquet et compagnie^

£t Paris'y et fratres, et qui rapaeresub niîs*

Mille tendres respects.

Tay encore unegrfk^eà vous demander ^ c'est de dire à M. de Fleuri^ ^ votre ami ^ qu'il n'y a point d'intendant si aimable que luy dans le monde. /

Autre grâce : Permissioii de chasse dans le royaume des lièvres pour mon parent Daumart , mousquetaire du roy ^ pourrait- il être lieutenant des chasses? Le gibier serait gardé et les magnifiques seigneurs horlogers ne le mangeraient pas.

' Paris dn Yemey et. ses frères ^ munitionnaires des armées soas Louîs XV. ' he^qui rapuere sub Mis peut étonner dans la bouclie de Voltaire , à qui Paris du Verney avait donné , dans 'les yiyres de Tarméé d^Italie | nn intérêt qui lui yalut 800,000 f. ( Bibon. vniy. | art. Voltaire y XLIX , 470.)

^ M. JolydePlemry, Intendant .'de Bourgogne , frère de TATocat général de Paris.

6a I.BTTRES OC TOLTAIRB

VOLTAIRE^ AU PRÉStDEIfT.

Aux Délices y 17 janvier*.

Distinguons les temps ^ Monsieur^ vos bibe* rons bourguignons vous ont dit qu'on n'arra* chait pas les ceps pendant Thiver ! Ouy, quand on est en hiver : mais nous sommes dans le printemps; et jamais la saison n'a été plus fa^* vorable. Je plante actuellement à Tournai les vignes que M. le Beau a eu la bonté de m'en* voier; le temps des gelées est passé; ayez la bonté de ne pas croire ceux qui n'ont qu'une routine aveugle. Envoyezmoy vos vignes ^ et )'en réponds. Elles seront plantées avec la même célérité que votre escalier a changé de place ^ que les prés ont été réparez, les hayes raccomodéesy les fossez nettoyez et élargis , et le champ par delà la forest labouré pour la pre« mièrc fois de sa vie. Si je meurs à la peine ^ vous jouirez du fruit de mes soins. Je présente mes respects et mes remerciments à M • votre frère ' • ♦ 1759.

' Probablement de la peteistkm de cbasser accordée an mousquetaire Daumiurti cousin maternel de Yoltaire.

Il serait mieux que je fusse lieutenant des chasses. M. voire frère n'a point de gardes; et j'en ay. Je peuplerai le pays de Gex de perdrix; je voudrais le peupler d'hommes : Sed fune^ rata est pars illa qud nunquàm Achilles eram.

Es-ce M, votre frère ou Mg' le comte de la Marche' qui fait des lieutenants?

Il faudra bien que Chariot enlève se% bois avant la my«-mars, suivant l'ordonnance} sans quoy tout le taillis serait perdu.

Je crois^ Monsieur, qu'il vous convient de sacrifier au moins cinq cents livres pour la répa* ration du chemin de Prégni qui conduit à Tour* ney. M™^ Galatin vous en supplie* Les embelissements que je fais àTournay trois ans avant le temps prescrit et le soin prématuré que je prends delà terre, méritent cette légère condescendance de votre part. Dès que le chemÎQ de Genève à Prégni sera en train, je vous prieray de donner vos ordres à Girod pour les corvées sur le chemin dont vous vous êtes chargé.

Vous dictez aussi bien que vous écrivez j mais ayez soin de vos yeux. Conservez-moy vos bontés. Mes respects à M™® de Brosses. V.

' FiU du Prince de Conti et eugegtste du pays do Gex. Cest lui que Voltaire désigne sons le nom de Seigneur Paramont (ci-dessus p. i4).

64 I.ETTAES DB VOLTAIRB

VOLTAIRE , AU PRÉSIDENT

Aux Délices*.

Je TOUS Tavais biea dit p Monsieur^ que vous vous éliez chargé d'un lourd fardau. Vous au-^ riez dû me vendre plus cher votre terre. Je n'aurais pas payé les importunitez que je vous oause. Pardonner à mon ignorance. Je ne sa«^ vais pas que non-seulement l'exaction du cen-« tième denier sur les douze mille livres employa- Mes en réparations dans quelques années est impertinente y mais encor que je ne dois rien sur le marché que j'ay fait avec vous qui n'est qu'un bail à vie'.

M* Girod^ qui est venu aux Délices ^ a passé par Tournay où il a vu cinquante ouvriers qui

* Février 1759. Cette lettre demeura sans réponse. Oa voit par vne missive du président à son frère ( mars 1^59) qu^il commençait à être excédé des importunitês de Voltaire.

' Ceci a visiblement trait à des explications antérienrement données par M» de Brosses dans une lettre qui s'est perdue.

ET DCr PRESIDENT DB BROSSES. 65

ajustent le chatau. Vous pouvez compter que ce sera un endroit délicieux.

Je me flatte , Monsieur, que vous voudrez bien ïfaire entendre raison au sieur Girard , receveur ou directeur des domaines , qui exige ce qui ne luy est pas dû, avant même que je sois en possession ' •

Je vous réitère les mêmes prières que j'ay eu' l'honneur de vous faire dans ma dernière lettre , et j'ajoute une autre requête, c'estde trouver bon que je prenne pour me chaufer quelques moules de bois sec que le sieur Chariot Bandit ne vend point. U est bien juste que je jouisse des choses nécessaires. Chariot Bandit est convenu , et on le sait assez, qu'il n'est que commissionnaire. Je vous ay payé en partie avant d'entrer en jouissance) il m'en coûtera, croyez-moy, plus de vingt-quatre mille livres pour améliorer la terre et pour embellir le. chatau. Je suis peut-^tre le seul homme en France qui en eût usé ainsi. Je répare Tournay avant même d'être en possession. Je fais plus, j'essuie toutes les algarades d'un fermier ivrogne. qui a tout enlevé, bois, fumiers, graines, instruments, et qui trouble mes ouvriers; cela mérite en vérité

* Cliouei n^avait pas encore déguerpi du château.

66 XETTRES DB TOLTAIKB

que TOUS me laissiez jouir de quelques mesures de bois de chaufage'.

Quand vous voudrez qu*on travaille aux réparations du chemin de Chambézi ^ je m'en' chargerai.

Je suis à vos ordres pour toutte ma vie.

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