Y01.TAIRE
Vous savez comme le Parlement traitte Monsieur D'Aiguillon. Malgré les lettres patentes du Roy, il ne veut point obtempérer* .
^ Il est ici quesllon de la séance du Roi auParlement, dans laquelle il fut ordonné à ce corps de ne plus s'occuper du procès du duc d'Aiguillon, et des arrêtés du parlement à cet égard.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
( juillet 1770.)
Le malade remercie Monsieur Hennin de tout son cœur pour le déserteur qu'il n'a jamais eu l'honneur de voir, mais qu'il verra sans doute, et auquel* il rendra la belle pancarte. Je me flatte qu'il ne désertera pas.
Madame Denis fait mille tendres compliments à Monsieur Hennin.
k VOLTAIRE.
( juillet 1770.)
Le déserteur dont j'avais demandé la grâce est un des premiers ouvriers de la manufacture de Ferney, où il demeure; c'est ce qui m'a engagé, Monsieur, à la lui faire parvenir par vos mains , pour qu'elle devienne une nouvelle preuve du désir qu'on a de favoriser votre établissement.
Point de nouvelles de Versailles; on n'y pense qu'aux fêtes et à la disette d'argent. Ici , on s'occupe de faire rentrer les Natifs émigrés et de retenir les autres.
J'espère, Monsieur, que vous aurez donné quelqu'attention à votre rliume , et que vous ne refuserez pas à la médecine l'honneur de vous préserver d'une maladie ; elle en doit savoir jusques-là.
LETTRE DE P. M. HENININ
A VOLTAIRE
Ce samedi ai juillet 1770.
Voici, Monsieur, deux lettres, dont j'ai reçu l'une par la poste ; l'antre m'a été remise par un voyageur que je connais depuis vinj^t ans pour un liomme fort instruit. Si vous permettez, je vous le mènerai demain au soir. 11 vient de Rome 011 il a vu pins que beaucoup d'autres , et j'espère que vous en serez content.
Notre A ersoy ira bien ; nous aurons des temples en forme de maisons en attendant mieux. Mais on veut nous vendre le terrein, et je suis facile de voir notre maître lésiner pour cinquante mille écus. Savez- vous quelque chose de la bou» chérie de Portugal *, Votre Catau a envoyé trop de vaisseaux et trop peu d'hommes en Morée. Je voudrais bien qu'elle eut niis tout le monde dans ses intérêts, et peut-être y aurait-elle réussi
* Ceci est relatif aux trouhles que caiisorent en Portugal les mesures du marquis de Pomhal, pour l'agriculture et le commerce. Ces mesures produisirent divers soulèvements qui furcnl suivis d'un grand nombre d'exéculioQS.
en ne présumant pas trop de ses forces. L'orgueil perdra depuis le plus grand des empires jusqu'à la plus petite des républiques.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Samedi au soir (21 juillet 1770).
lii faut vite dépêcher le domestique de notre cher Résident. Madame Denis lui fera demain les honneurs de Ferney. On lui conseille de se crever à dîner, car nous n'avons, dieu merci, ni cuisinier , ni cuisinière ; mais cela ne fait rien.
Allez, allez, comptez que ma Catau a tout ce qui lui faut. Ne la plaignez point; mais daignez plaindre un peu les pauvres malades.
Je recevrai votre voyageur comme je pourrai j il me pardonnera.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
17 octobre 1770, à Feniey.
Voyez, Monsieur, si vous pouvez quelque chose dans cette affaire , et si elle mérite qu on vous importune. Tout le monde vole dans ce monde. Les Confédérés polonais volent leurs compatriotes. Les Russes volent les Turcs à main armée. On nous a volé des rcscriptions. Le nommé Sandos, natif genevois , actuellement à Genève, a volé de la limaille d'or à Resseguier le fds dans Ferney. 11 l'a vendue à un nommé Prévôt, orfèvre à Genève , et il l'a avoué devant Jacques Resseguier, monteur de boëtes, demeurant à Genève rue du Temple , père de Resseguier de Ferney.
Le même Sandos a volé chez Vincent , monteur de boëtes à Ferney, beaucoup de limaille d'or; mais il ne l'a pas avoué.
J'ignore si on peut faire venir Sandos à résipiscence et à restitution. Je m'en rapporte à vos bontés et à votre crédit. Mais je serais fitché
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que vous prissiez trop de peine pour une cliose aussi méprisable que l'or , et si méprisable que Monsieur l'abbé Terray n'en donne à personne.
Mes respects très-humbles a vous , Monsieur , et à toute votre famille^
Le vieux malade de Ferney,
(La pièce jointe est la copie d'une lettre de Voltaire au lieutenant de justice de Genève sur cette affaire. )
LETTRE DE VOLTAIRE A. P. M. HENNIN
31 octobre 1770, à Feroey.
L'oncle et la nièce font mille compliments à Monsieur le Résident et à toute sa famille. Il est supplié de vouloir bien mander s'il a quelque nouvelle du vol de matières d'or sur quoi on a eu l'honneur de lui écrire. Il est fort vraisemblable qu'on n'obtiendra aucune justice; mais il est toujours bon de faire un peu de bruit , comme on met un épouvantail dans les jardins pour épouvanter les oiseaux.
On demande bien pardon à Monsieur le Résident de l'importuner pour une bagatelle.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 22 octobre ^770.
Vous ne devez pas douter, Monsieur, de mon empressement à procurer justice à vos vassaux. J'ai envoyé mon secrétaire chez Monsieur le syndic de la garde porter plainte contre les nommés Sandos et Prévôt, dès que j'ai eu reçu votre lettre. Ce magistrat m'a promis de suivre cette affaire , et je ne doute pas qu'il ne m'en rende bon compte; mais vous savez peut-être, Monsieur, qu'il y a des jours où les officiers de justice sont en vacance. Il n'en reste alors qu'un ou deux en ville qui ont bien de la peine à faire la police du marché, et qu'on ne peut pas aisément employer à examiner des affaires particulières. Je tâcherai de vous instruire le plutôt possible des démarches qui auront été faites et de leur succès.
Toute la Résidence salue madame Denis, et vous assure, Monsieur, de son respectueux dévouement.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
19 décembre 1770 , à Femey.
Il n'est point dit dans l'édit *' que le Parlement rendra compte au chancelier.
Le Parlement n'a point envoyé de démission.
Il n'est pas du tout sûr que nous ayons la ^lierre.
Il est encore moins sûr que nous soyons payés.
Je re'jrette bien cette pauvre madame Gaussen *. Je la suivrai bientôt, et ^'^Va^.
* Il s'agit ici de l'édit du 27 novembre 1770, contre le Parlenieat, dressé par le chancelier Maupeou, et du lit de justice tenu à Versailles le 7 décembre suivant.
* Dame genevoise qui mourut à cette époque.
LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN
ao décembre 1770, à Ferney.
Quoique vous ne nie disiez rien. Monsieur, vous savez pourtant que le Parlement a cessé ses fonctions , sans donner sa démission ; qu'il a protesté contre Fédit; qu'il a envoyé deux fois le premier président au Roi; que le Roi n'a point voulu le voir. De tout cela vous ne nous en dites mot.
Mais nous vous demandons , madame Denis et moi, vos bons offices pour une chose qui nous intéresse très vivement, et qui ne demande pas même de délais.
C'est de savoir s'il est vrai que la République ait affranchi madame Denis de la qualité éminente de serve de Genève. Nous avons à Gex un procès contre un seigneur, citoyen de Genève, nommé, non pas Choudens, mais de Choudens, ouvrier en montres, qui nous vendit, il y a dix ans, un petit domaine sur le chemin de Ferney à Tourney.
Il le déclara libre; et quand nous eûmes signé, il se trouva qu'il était niortaillablc en grande partie. Madame Denis fut donc serve de la sérénissime.
Aujourdliui, M. de Clioudens, seigneur ouvrier de Genève, prétend, pour se disculp'^r, et affirme dans ses mémoires que la sérénissime a daigné nous alTranchir de la servitude. INous n'avons jamais entendu parler de cet affranchissement. Nous savons seulement que M. de Clioudens , s'étant accommodé avec la République pour 5oo francs , nous payâmes pour lui , à M. le grand trésorier, 5oo liv. à la décharge dudit Choudens.
Ce que nous vous demandons, Monsieur, c'est de savoir du grand trésorier actuellement régnant s'il est vrai que la sérénissime ait affranchi depuis la dame Denis, qui ait fait (et en ait fait) une alliée de- la Répu])llque, au lieu d'une servante.
Nous croyons qu'il n'en est pas un mot, et nous vous supplions très vivement de vouloir bien requérir une attestation de M. le grand trésorier, par laquelle il soit constaté que nous avons pavé entre ses mains, en tel jour, en telle année, la somme de 5oo liv., pour la servitude dudit Choudens, et qu'il n'a jamais été question d'un affranchissement.
Cela est très sérieux, quoique très ridicule. Nous vous prions de vouloir bien envoyer ce soir,
chez Souchay , au Lion-d'Or, votre paquet qnô nous enverrons cherclier demain. Nous vous aurons la plus grande obligation , et vipa.
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LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 20 décembre i-J-o.
Je ne vous ai rien mandé , Monsieur, parce que personne ne m'a rien écrit de France , et que les nouvelles de ce pays-ci sont contradictoires. Je crois que les Anglais ont envoyé reprendre possession de l'île de Falkland , et il me paraît toujours bien difficile qu'on évite la guerre.
11 faut que, dans le projet d'édit envoyé au Parlement, M. le chancelier ait élé nommé; car les nouvelles publiques et particulières s'accordaient en ce point. On aura changé cet article au lit de justice.
M. Turretin, trésorier de la République, est à Turin, d'où j'ignore quand il reviendra, de
sorte que peut-être sera-t-il difficile d'avoir l'acte que vous desirez. J'attends le premier syndic, à qui j'en remettrai la note , en le priant de me le faire expédier le plutôt possible.
Vous savez sans doute qu'un auditeur est allé infiochi défendre de jouer la comédie, au moment où l'on se préparait à jouer dans une chambre la seconde représentation de Mélanie.
Je salue les pauvres plaideurs , et leur souhaite toute prospérité.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M, HENNIN
20 décembre 1770, à Ferney.
Nous conjurons notre cher Résident de vouloir bien parler au secrétaire d'État 5 c'est lui qui doit être au ûiit. Il sait, comme tout le Conseil, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans l'allégation du nommé Cboudens.
Que jamais le Consreil n'a songé à se départir de ses droits sur la maison et sur le terrain attenant, vendu par Cboudens à la dame Denib. Il prétend que le 25" 1760 le Conseil supprima la taillabilité à laquelle lui Cboudens était sujet, moyennant la somme de 607 liv. que paya pour lui madame Denis.
11 est bien vrai que madame Denis paya 607 1. pour Cboudens au trésorier ; mais il est faux que le Conseil ait levé la taillabiUté attachée à cette portion de terre. Nous croyons même que le Conseil n'en a pas le droit , et que c'est un bien de la Répul)lique, sur lequel il n'y a que le Conseil des Soixante qui puisse transiger.
Ponrvuqu'un secrétaire cVEtat ou un syndic nous donne une attestation que la Rcpuljlifjuc ne s'est jamais départie de ce droit qu'elle réclanje, nous sommes contents- c'est à nous seulement à nous pourvoir en temps et lieu contre cette prcleution. Nous ne voulons être laillables de personne , pas même de l'évéque d'Annecy.
Vous pourriez encore , Monsieur, nous donner de votre main une attestation , que les syndics de Genève vous ont assuré n'avoir jamais cédé, nia Clioudens , ni à personne , le droit de main-morte que la République prétend sur la maison et terrains vendus par les sieurs Clioudens à madame Denis, en 1759, en foi de quoi vous avez signé pour servir ce que de raison.
LETTRE DE P. M. HENININ
A VOLTAIRE
A Genève , le vendredi 21 décembre 1770.
Monsieur ,
M. Rilliet , faisant les fonctions de premier syndic, auquel j'ai voulu remettre une note pour votre affaire , m'a dit que le Conseil ne pouvait accorder ce que vous demandez que sur requête ; qu'ainsi vous deviez choisir ici un procureur qui présentât cette requête, et qu'elle serait admise sur-le-champ.
Tous savez que le Parlement prend M. le chancelier à partie, et a suspendu ses fonctions*.
P. S. On me remet, Monsieur, la lettre que vous me faites l'honneur de m'ëcrire. Elle ne change rien à ce que celle-ci vous annonce. Je ferai d'ailleurs tout ce qui dépendra de moi pour vous procurer les pièces dont vous avez besoin.
^ Ce fut le 10 décembre que les tribunaux cessèrent de rendre justice, ainsi que le Parlement était dans Tusage de le faire dans ses querelles avec la Cour. Le chancelier ne fut pas pris à partie.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Le MÎQt Noël ( a5 décembre 3770)»
Mon charmant Résident, j'ignore si madame Denis voudra présenter requête pour savoir si le MAGNIFIQUE CoNSEiL. s'est désisté ou non d'un prétendu droit de main- morte.
Présente ta requête comme tu veux dormir.
C'est une chose à savoir dans la conversation y et quand On la sait, on agit en conséquence à Gex; on argue un shoudan de mensonge; on instrumente.
J'attendrai le retour de Joseph Turrctiii , qui donne du bled à sa chère patrie.
Point de guerre qu'avec le Parlement; c'est toujours le ministre de la guerre qui nous donne la paix.
Quoy , le grand Covcllo est dans la geôle !
O tt'nipora ! 6 mores !
Mille rcspccls.
Agathe * acouche d'un gros garçon. Nous ne \
savons plus ou mettre notre marmaille. Dieu nous bénit.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
C3i décembre 1770.)
Tous nos correspondants welclies nous mandent aujourd'hui que c'est grand dommage; mais, supposant que nous sommes instruits de tout, ils ne nous apprennent rien. Nous ne savons pas qui est nommé **.
Si le plus aimable des Résidents en sait quelque chose , il nous fera grand plaisir de nous le dire , afin qu'on sache à qui s'adresser.
^ Agathe Frik, de Fahsnelm en Alsace, femme-dechambre de madame Denis 5 elle avait épousé Etienne Perraclion , de Ferney.
** Il est question ici de la disgrâce du duc de Choiseul, et de sa sortie du ministère.
2iC
LETTRE DE P. M. HEiNiMiN A VOLTAIRE.
3i décembre 1770.
Si j'avais eu des nouvelles, je n'aurais pas manqué de les faire passer au plutôt à Ferney. Toutes les lettres de Paris disent que les successeurs ne sont point nommés. On prétend que M. de Muy a refusé.
Rien du Parlement.
L'Electeur de Bavière est assez mal , ce qui n'est pas une nouvelle peu intéressante.
Les Turcs veulent encore faire une campagne.
Les Anglais arment plus que jamais.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
i5 février (1771).
Monsieur de Voltaire et madame Denis font bien des compliments à monsieur Hennin. Us ont ouï dire que l'on avait à Genève la liste des maisons de campagne de messieurs du Parlement. Ils seraient très obligés à monsieur Hennin , s'il voulait bien avoir la bonté de la leur procurer *.
"^ Le Parlement s'obstinant à ne pas reprendre son service, et à opposer des arrêtés aux volontés de la Cour, fut exilé, chacun des membres dans un lieu différent. La liste de ces exils fut reclierchoe, par l'importance de l'événement en lui même, et parce que le cbancelier avait dispersé les exilés avec une attention minutieuse, et en avait placé plusieurs dans des lieux tout- à-fait désagréables.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 17 février 1771.
J'ai clierclié, Monsieur, depuis deux jours n me procurer la liste que \ous désirez; elle n'est point venue à Genève, du moins personne de ma connaissance ne l'a reçue.
Avez-vous vu la prose de messieurs de Rouen ? * Pour celle-là nous l'avons lue, et nous avons trouvé que l'on pourrait s'en fâcher. Personne n'écrit; et sans quelques voyageurs, on ne saurait rien des dispositions du public.
Quelqu'un nie mande, sur Versoy, des choses qu'il désire que je vous communique. Cette aiVaire est si mal commencée, si mal suivie, (pie vous ne serez pas surpiis de la voir continuer de même. Au premier jour, je compte avoir 1 liomieur de vous voir et de vous entretenir sur cet ohjot et
* Il s'agil ici d un arrêté du Parlcaieut de IVouen, rédige eu forme de lettre au lloi , sur les mesures ({ui venaicul d éuc prises contre le Parlement de Pari».
sur l'état de noire France, bien digne d'un philosophe.
Ma famille et moi présentons nos respects à l'oncle et à la nièce , et leur souhaitons toute sorte de satisfaction.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
.... juin 1771.)
C'est aujourd'hui lundi que monsieur Hennin doit avoir M. le duc d'Aiguillon pour son ministre *.
Tout le reste est caché dans une nuit profonde.
* Le duc d'Aiguillon fut nommé ministre des affaires étrangères le 6 juin 1771. L'abbé Delaville, premier commis de ce département, avait été chargé du ministère depuis la disgrâce du duc de Choiseul.
LETTIIE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
9 juillet 1771, à Ferney.
Monsieur,
J'ai rhonneur devons renvoyer des papiers que les horlogers de Ycrsoy m'ont apportes. Cela ressemble au procès de madame la comtesse de Pimbêche et de M. Chicaneau.
Qiû est-ce quon vous a dit? Qu'est-ce qu'on vous a fait ?
On m'a dit des injures »
Ils ne penvent pas dire : Outre un soufflet y Monsieur^ que j'ai reçu plus qu'eux.
Tout cela ne me paraît pas mériter d'attention; mais ce qui mérite à mon gré la mienne , c'est que tous ces horlogers, à qui j'ai bien voulu faire les avances les plus considérables, puissent ne point être inquiétés dans leurs travaux , et cju'ils soient en état de me payer, moi ou mes hoirs. Ainsi c'est pour eux que madame Denis et moi nous
demandons votre protection. Madame Denis vous fait mille compliments.
J'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments <]ue je vous dois ,
Monsieur ,
Votre très-humble et très -obéissant serviteur ,
Voi,TAIRE.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 9 juiîllet 1771»
Je suis bien loin de mettre de l'importance aux querelles de vos nouveaux vassaux avec les souverains de Genève ; mais on m'a porté des plaintes en forme ; on a chargé M. Necker d'en porter. Il a fallu me mettre en règle. J'enverrai toutes les pièces à la Cour. J'ai déjà prévenu M. le duc d'Aiguillon sur ces misères , comme vous l'auriez fait vous-même , en lui disant que tant qu'il n'y aurait que des paroles entre des voisins qui doivent se détester, il ne paraissait pas qu'il y eût autre chose à faire que de recommander la sagesse de
part et d'autre. Mais vous vous apercevez commo moi , Monsieur, du niolif qui détermine messieurs de Genève. Ils veulent sonder les dispositions du nouveitu ministre, et je ne doute pas qu'on n'emploie tous les moyens possibles pour lui donner la plus mauvaise idée des éniiijrants. Faites de votre côté ce que vous pourrez pour prévenir qu'on ne réussisse. 11 en résulterait plus d'un mal. Vous savez que Deluc. ne porte plus l'épée depuis la disgrâce de M. le duc de Choiseul. On se flatte que iNI. le duc d'Aiguillon applaudira à tout ce qui s'est fait à Genève , et détruira l'ouvrage de son prédécesseur; mais j'espère que ce ministre se fera de bonne heure une idée juste de la manière dont il convient de traiter un peuple qui a souvent oublié sa petitesse, et qui, pour son avantage même , doit être contenu dans la crainte de nous déplaire.
Ni madame Denis , ni vous , Monsieur, ne devez douter de ma viailance à écarter tous les obstacles qui peuvent retarder le bien dont vous vous occupez. Je ferais devantage, si je savais comment les bureaux vont être établis : on me parle de changements dans cette partie; mais ce ne sont encore que des bruits.
J'ai remarqué avec peine le cérémonial de votre lettre. Ne changez rien, je vous prie , à la manière dont vous m'avez toujours traité, puisque je ne
cliangerai jamais dans le désir de vous donner en toute occasion des preuves de mon respectueux dévouement.
P. S. Les plantes qui se multiplient , et que nous cultivons nous nîéraes , nous retiennent dans noire jardin. Je compte cependant , au premier jour, aller admirer vos récoltes en tout genre. Si tous les gens qui se querellent sur la surface du globe voulaient ne s'occuper que des dons de la nature, je crois que ce grain de sable serait le meilleur des mondes.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
(18 novembre «771.)
Le vieux malade et madame Denis font bien leurs complimenls à monsieur llcnnin , et sou- Iiaittent un bon voia^^e à monsieur et madame Lcgendre.
Le Parlement de Grenoble est réduit à quarante membres.
L'impost sur la nouvelle noblesse est perçu de^ puis long-temps par les subdéb'gués. 11 produit beaucoup, et n'est point affermé 5oo m. liv.
L'impost de soixanle livres par quintal, sur les livres étrangers , est enregistré depuis long -temps.
Le Conseil supérieur de Lvon a été reçu à sa rentrée avec des battements de mains.
C'est une compagnie de Paris qui a traitté des nouvelles charges d'agent de change à Lyon.
L'impératrice de Russie a payé les artistes de Ferney.
La peste n'est point à Moscou ; du moins on ne veut pas que ce soit pesle.
Je reçois une lettre. Ce n'est point peste. * La peste est au trésor roial à Paris.
A Genève, 18 novembre 1771»
Mes parens n'ont pas pu. Monsieur, recevoir votre compliment, qui les aurait beaucoup flattés. Us étaient partis.
Vous êtes donc devenu le médecin Tant-mieux. Je vous en félicite. Lorsque j'aurai rencontré le médecin Tant-pis, qui est fort en vogue depuis quelque temps, j'aurai recours à vos joyeuses recettes, et j'espère que vous ne me les refuserez pas.
J'ai ici. Monsieur, un homme de génie qui est venu exprès pour vous consulter sur un objet de votre compétence. C'est M. Dewailly, arcbi-
* Voyez la lettre de Voltaire à l'impératrice de Russie^ du même jour.
tectc du Roi, regarde comme le plus grand dessinateur en ce genre. 11 est chargé de construire le nouveau théâtre de la Comédie française, et a fait des recherches très-intéressantes sur cette partie. Si vous permettez , je vous le mènerai un de ces soirs. Il est en fonds pour vous faire passer une heure très-agréablement. Vous verrez, je crois, la construction des théâtrrs portée par un français beaucoup au-dessus de tout ce que l'Italie a produit. C'est dans vos ouvrages que ÏM. DcAvailly a puisé des idées neuves qu'il a réalisées, et il espère que vous voudrez bien l'aider encore de vos réflexions pour mettre la dernière maiii à son plan.
3o décembre 1771»
Point de peste. Monsieur, on ignore ce qui a donné lieu à ce bruit. C'est la Cour de Parme qui Fa répandu par ses courriers. Toute ITtalie a été en Pair. Le cordon de troupes se formait déjà en Piémont. Turin élait fermé. Il résulte de ceci une preuve de la vigilance de toutes les puissances sur le plus terrible des fléaux, et de la promptitude avec laquelle on couperait la communication, en cas d'une véritable contagion. Je suis très-aise de finir l'année par vous donner le correctif d'une mauvaise nouvelle. 11 ne me faudra pas, je crois, beaucoup de protestations pour vous convaincre de la sincérité des vœux que je fais pour que l'année 1772 vous voie toujours le même.
P. S. Douze ou quatorze soldats hongrois morts en arrivant à Crémone avaient répandu l'allarme. La Cour de Parme a envoyé des courriers pour démentir ceux qu'elle avait fait partir.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Le premier de 1772 , à Ferney.
PacatUTnque nitet dijjuso lamine cœliiin *
INous n'aurons donc point la |)este, comme lobon homme David j Dieu soit loné. Je m'imagine que ce sont les marchands italiens qui ont fait eourrir ce vilain bruit pour vendre plus cher leurs aromates, comme les Stoks-Jobbers ** débitent de mauvaises nouvelles sur hi Compagnie des Indes po«r faire tomber les actions.
Toute la petite peuplade de Ferney souhaite à Monsieur Hennin une année 1772 toute pleine de plaisirs , pendant 565 jours de suite sans interruption.
Le pauvre vieux malade est bien étonné de voir commencer cette année 1772; il ne s'y attendait pas.
* Lucrèce, Hv. 1, vers 9.
** Stoks-Jobbcrs [ agioteurs).
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Versailles, le 5 mars 1772.
J'ÉTAIS déjà à Mâcon lorsque je me suis rappelé que vous m'aviez parlé d'un paquet que vous vouliez envoyer a Paris^ et dont je vous avais promis de me charger. Les occasions où je puis faire quelque chose qui vous soit agréable sont si rares, que j'ai été très- fâché d'avoir manqué celle-ci.
N'attribuez, je vous prie, cette faute de ma part qu'à la multitude de petits soins dont j'ai été obligé de m'occuper au moment de partir, et fournissez-moi quelque moyen de la réparer lors de mon retour à Genève , qui sera , j'espère , peu après Pâquesi
Vous êtes dans votre solitude à-peu-près aussi instruit de, ce qui se passe ici que les gens qui partagent leur vie entre Paris et Yersailles. Il n'y a que la masse des changemens qu'il vous serait, je crois, difficile de vous figurer. Après trois ans
d'absence, je trouve presque tout le monde changé d'état et de logement. Les gens de lettres mcnie me paraissent dans une posillon très-dlirérente de celle où je les avais laissés. Je remets à mon retour à vous entretenir de tontes ces choses auxquelles il est impossible de ne pas prendre intérêt, quoiqu'on préfère son jardin au palais des Rois.
J'ai vu, Monsieur, quelques-uns de vos amis; mais jusqu'ici j'ai plus habité A ersailles que Paris. Dorénavant ce sera le contraire. J'espère beaucoup de M. le duc d'Aiguillon dont j'ai été trèsbien reçu. Mais quelque soit le succès de mon voyage , je l'abrégerai le plus qu'il me sera possible. Qu'il est doux d'être chez soi! Donnez-moi vos ordres, Monsieur, pour le moment de mon retour. Je serai d'autant plus exact à les exécuter que je me fais un devoir et un plaisir de vous donner des preuves du dévouement inviolable avec lequel , etc.
LETTRE DE VOLTAIRE A GABARD
SECRETAIRE DE P. M. HENNIN
28 mars 1772 , à Ferney.
Je prie l'homme très avisé qui a quitté sagement la Pologne pour M. Hennin , de vouloir bien mettre dans son paquet ce petit mot d'un vieux malade qui n'en peut plus, et qui n'en est pas moins sensible au souvenir de l'aimable Résident.
11 n'y a pas grand mal que le paquet dont M. Hennin avait bien voulu se charger ne lui ait pas été rendu en son temps; il ne contenait que des balivernes. Ce sera un plaisir très sérieux pour le vieux malade et pour madame Denis quand ils auront l'honneur de revoir l'homme du monde a qui ils sont le plus attachés, et dont ils connaissent tout le mérite.
l,V/»/»VW«/V».V»/Wfc'»«^»^*'»^%-'%^'«.-fc^«»-fc-».«^»^v«/».W».«/»^»
LETTRE DE VOLTAIRE
A P. M. HENNIN
A Fcrney, i3 septembre 1772.
Je vous renvoie , Monsieur , avec mille remerciements, la relation de Stokolm *. On m'en a envoyé de Versailles un exemplaire que je conserverai toute ma vie comme un monument de la plus noble fermeté et de la plus haute sagesse.
Il n'en sera pas de même de la lettre de cet ab}3é Pinzo **. Je ne sais si cet extravagant est à Paris. Il
* Une relation de la révolution par laquelle Gustave III reprit le pouvoir dont le sénat s'était emparé.
■** c(Il parut une lettre de l'abbé Pinzo^ contre le Pape, qu'on attribua à Voltaire. Elle fit du bruit, et il en conçut quelque inquiétude. Soit que la lettre lût de lui ou non,, il chercha à se mettre à l'abri d'accusation. En conséquence, il rue pria de lui donner un certificat qu'il put produire au besoin. Je le fis en ces termes :
(( Je soussigné, certifie que M. de Voltaire m'a fait voir (( aujourd'liui une lettre datée d'une campagne près Paris , « du 12 août 1 772, contenant diverses choses particulières, ((Cl à la fin ces mots : Le Pape a fait enfermer un abl>ë « Pinzo. Il court ici une lettre de cet aihc à Sa Saint- té, uetc, et que sur uuc fouille séparée, de la rncmc écri-
n'est pas vraisemblable qu'un italien ait écrit une telle lettre en français. Ce qui est bien sûr , c'est qu'une telle lettre est l'abominable production d'un
« lure, est la lettre ducllt abbé Pinzo , telle qu'elle a été « imprimée 5 certifie de plus que personne ne connaît à « Genèvecetabbé Pinzo , et que les Genevois ont témoigné te une indignation marquée de cette lettre vraie ou sup- « posée.
« Fait à Genève le 9 septembre 1772. »
Cette affaire n'eut point de suites. »
(Noie de P. M. Hennin. )
Voltaire écrivit aussi au cardinal de Bernis le 10 septembre j relativemeat à celle lettre de l'abbé Pinzo. 11 témoigne également au cardinal une grande indignation contre cet écrit , et il lui envoie ralteslation ci dessus. Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans le recueil intitulé : Coirespondance de Voltaire et du cardinal de Bernis j par Bourgoing. Paris, Dupont^ an^^^ un vol. in-S°. L'attestation de P. M. Hennin y est rapportée avec quelques légères différences.
Le cardinal de Bernis répondit le que personne
ne connaissait à Rome ni l'abbé Pinzo , ni la lettre en question; que le Pape méprisait les libelles, et qu'il croyait Voltaire incapable d'en écrire un semblable. Celle lettre est dans le recueil ci-dessus.
Cette lettre de Voltaire à P. M. Hennin, du i3 septembre , a été imprimée dans l'ouvrage intitulé : Supplément au recueil des lettres de M. de Voltaire. Paris , Xhrouet. 1808, deux vol. m- 12. C'est la seule lettre du présent recueil qui ait été publiée. En cberchant à con-
fou furieux qui doit être enchaîné ; c'est d'ailleurs une plate imitation des vous et des tu.
J'ii^nore s'il y en Savoie quelque barbare assez sot pour avoir envoyé cette lettre au Pape, et assez .dépourvu de sens et de goût pour me l'imputer; mais je suis sur que le Pape a trop d'esprit pour me croire capable d'une si horrible platitude. Il y a des calomnies qui sont dangereuses quand elles sont faites avec art, mais les impostures absurdes ne réussissent jamais. Il faut en tout pays laisser parler la canaille 3 il vaudrait mieux qu'elle ne parlât pas, mais on ne peut lui arracher la langue.
On débite à Paris des sottises plus étranges. J'en ai reçu par la poste. Il en faut toujours reve-
naître comment M. !Xhrouet a pu en avoir connaissance ; on doit penser que Voltaire , que la publicalion de la Uiltrc de Tablié Pinzo inquiétait beaucoup dans ce moment , aura donné copie de celte leltre à quelqu'un. La lettre imprimée dans le recueil de M. ^Xbrouct est conforme à l'origiiuil, sauf deux très légères difTérences.
Une autre lettre de Voltaire au cardinal de Bernis, du 5 oclobre 1772, imprimée dans le recueil publié par Bourgoing , porte qu'il avait su ce qu'était l'abbé Pinzo et sa lettre.
La lettre de l'abbé Pinzo est imprimée dans le recueil intitulé : Lfan^llt' c/ii jo/n\ tome 9 : ouvrage dans l('([ucl 6e trouvent beaucoup de pièces attribuées à Voltaire.
ïiir au mot du cardinal Mazarin : Laissons-îes^ dire, et qu'ils nous laissent faire.
Mes très humbles respects.
A VOLTAIPvE.
A Genève, le lundi 18 janvier ijjÔ.
Monsieur ,
Quand l'air emporterait \'otre château, disperserait votre bibliothèque 5 ce serait de bonne guerre, vous ne croyez pas en lui. Mais pour le feu, il y a long-temps que vous êtes amis, et assurément vous n'êtes pas près de vous brouillei . A qui diable en veut-il*?
Yous avez eu la bonté de vous informer de ma santé, et j'ai toujours cru que je pourrais chaque jour vous en aller donner des nouvelles ; mais mille petits maux m'en ont empêché , et me retiennent encore. Yoilà ce qui m'a cloué à Genève. Vous savez comme on y est gai. Vous savez la différence qu'il y a entre une soirée de
* Le feu avait pris au château de Ferney.
Ferney et une soirée genevoise. Je n'ai donc pas besoin d'excuses; mais je soulage mon cœur en vous disant combien ce contre-temps m'a fâche, en nje privant du plaisir de vous voir. J'aurais eu l'honneur de vous écrire si je ne m'en faisais toujours scrupule. Tandis que les souverains et les auteurs attendent vos lettres, ceux qui vous aiment comme moi doivent respecter jusqu'à vos momens de dissipation, et je me reprocherais également de vous empêcher de faire une épître à Horace, ou de jouer une partie d'échecs.
Recevez pour vous et pour madame Denis les vœux les plus tendres et les plus sincères. Je ne saurais vous dire combien je languis d'avoir le plaisir de vous voir. Vous êtes presque les seules personnes dont mon incommodité m'ait privés. Mais cette privation m'a été plus sensible que je n'étais touché de tout ce qui m'est resté pour me distraire.
Vous devriez bien nous peindre un incendie d'après nature. La renouuuée vous représente comme un digne capucin portant des seaux avec une >igueur peu commune. La renommée dit bien d'autres choses de vous. Tudicu! quel compère *î
* Il est ici question fVunc demoiselle qui avait quitte uu momenl la société pour aller faire uuc visite ù ^ oltaire,
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
20 janvier 1773, à Ferney.
MOxNSIEUR 5
Il y a plaisir à être brûlé. Ce petit accident attire des lettres charmantes. Nous en avons été quittes pour deux petites chambres qui ne valent pas votre lettre. Guérissez vous vite. Nous sommes tous malingres à Ferney. Madame Denis languit; je suis plus mal qu'elle. Madame de Florian plus mal que moi; et madame Dupuits n'est pas trop bien. Les vents du Midi qui rongent icy les pierres, rongent aussi le corps humain. S'il y avait un élément appelé air, il ne souffrirait pas ce désordre. Ce sont les vapeurs de la Savoye qui nous empestent.
Je suis un peu fatigué de la journée du feu; mais je ne le suis point du tout de l'autre journée qu'on m'impute. Qui n'a point combattu ne saurait être blessé. On m'a fait mille fois trop
qui était seul dans sa chambre. Il raconte ce fait dans sa^ lettre au duc de Richelieu^ du 21 décembre 1772.
d'honneur. Cette belle calomnie a été jusqu'au Roi. Ces messieurs là sont faits pour elre trompés en tout. Quand vous viendrez oublier au coin de notre feu les tracasseries de Genève, nous parlerons à notre aise des rois et des belles.
Mille tendres respects. Ma réputation d Hercule ne m'empêche pas de signer
Le vieux malade de Fernev.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
5o auguste 1774» à Ferney.
Monsieur ,
Un Claude Dufour et son associé dont j'ignore le nom, implorent votre proleclion pour une affaire dont je ne sais rien du tout. Us disent qu'ils sont français et bons catholiques; qu'ils ont été fourrés à Genève dans une prison huguenote pour du sel, et ils disent, d'après TEvangile : Si 011 prend notre sel, avec quoi salera-t-on ?
Soit que ces pauvres diables soient salés ou dessalés, je vous renouvelle toujours à bon compte les sentiments d'altachement et de respect avec lesquels j'ai riionneur d'être, Monsieur, voiro très humble et très obéissant serviteur.
N'OLTAIIIE.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève , le 1 septembre 1774»
Je savais bien, Monsieur, que vous respectiez beaucoup les contrebandiers armés ; mais que les petits fraudeurs qui ne s'amusent qu'à la bagatelle trouvent votre cœur sensible à leurs disgrâces, c'est ce que je ne puis attribuer qu'à un excès de bonté. J'ai vu un de vos protégés , qui du moins n'est pas menteur. 11 prétend qu'en conduisant du sel ailleurs qu'à Genève, il a été jeté par la tempête sur la cote de Genthold dit Genton, qu'on lui a confisqué son sel, et que, pour le dégoûter d'un métier honnête, on l'a mis en prison. Je lui ai demandé s'il conduisait ce sel en France, il a d'abord dit que non; en Savoie, encore non; enfin si ce sel élait destiné à entrer en contrebande dans quelque état voisin , il ne l'a pas nié, mais a prétendu que cela ne faisait rien a la République, et qu'elle devait au moins lui payer son sel , comme elle avait fait il y a quelque temps à un de ses amis en pareil cas ; il a fini par
me prier de m'v intéresser. Vous avouerez, Monsieur, fjue lout ce que je pouvais faire était de lui témoigner ma surprise de trouver un homme qui crut de lionne foi que j'étais à Genève pour protéger la contrelmnde. îl s'est retiré fort étonné que je n'aie pas pris en main son bon droit. Jo me doulc bien qu'on ne s'y est pus piis aussi naïvement pour vous engager à m'éciire sur cette affaire.
Je viens de lire une bonne plaisanterie sur l'Encyclopédie. Si on avait pu y enchâsser la prison des trois premiers volumes détenus depuis tinf[ ans à la Bastille, cette anecdote littéraire aurait sûrement fait sensation.
Voici une autre anecdote que vous ignorez peut-être et dont je vous garantis la vérité. Ln évéque qui venait faire sa cour à feu ^Monseigneur le Dauphin, père du Roi, en attendant flieure du lever, entra dans le cabinet de M. Binet premier valet-de chambre de ce Prince. Il v trouva fEncvclopédie, l'ouvrit, et se mit à y lire. M. le Dauphin l'ayant vu sortir de ce cabinet, lui demanda ce (|u'il va>ait fait. — J'ai lu, .Monseigneur. — Quel livre? — L Encyclopédie. — Quel article? — L'article : Autorité. — - Oh ! oh ! Eh! bien ! qu'en dites- vous? — Je l'ai trouvé tiès-bien depuis cju'on y a mis un carton. M. Binet qui était présent, dit à févéque : Monseigneur, je \()us
assure qu'il n'y a point de carton à mon exetti'» plaire, et oiTre de le prouver. Dispote de la part de l'évérjue. Obstination de la part de Binet. M. le Dauphin mit fin à cette querelle qui commençait à embarrasser plusieurs des spectateurs, mais il regarda un homme en qui il avait confiance, et lui dit des yeux et des épaules : Yoilà comme ces messieurs jugent, voilà sur quel fondement ils persécutent les livres et les auteurs. C'était la dernière ou l'avant dernière année de la vie de ce prince.
J'ai l'honneur d'être , etc.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENISIN
26 octobre ( 1774)*
Jamais le vieux malade n'a été si malade; il n'en peut plus; mais il assure Monsieur le Résident que cela n'y fait rien. Il le mande expressément à M. le duc d'Ayen. On aura toujours un souper tel quel et de bons lits. Le reste ira comme il pourra.
Mille respects.
LETTRE DE P. M. HErsJNIN A VOLTAIRE.
A Genève, le 26 décembre 1774.
Monsieur ,
M. Watelet, votre confrère et mon ami, m^a adressé l'exemplaire que je joins ici d'un nouvel ouvrage qu'il vient de publier *, Je ne puis mieux m'acquitter de cette commission qu'en copiant le passage de sa lettre qui la renfermait. Le voici :
ce Je vous prie de vouloir bien en offrir un exem- (( plaire au Nestor de Ferney, qui sait si bien, c( quoique éloigné de nous , apprécier toutes nos ((folies, tandis que, toujours occupés de lui, nous ((goûtons les fruits de sa sagesse et de ses bril- (dants loisirs. 11 aurait rendu ce sujet piquant, et (( lui aurait donné de l'intérêt , s'il avait daigné le ((traiter : occupé d'objets bien plus utiles, il n'a ((jamais cependant dédaigné ceux qui pouvaient ((lui offrir quelque agrément, et les charmes de la
* Essai sur les Jardins , par M. Watelet. Paris. Prault. 1774. 1 vol. iu-8°.
«campagne, ainsi que le bonheur de la retraite, ((auxquels il doit une partie de sa gloire, et nous (( tous les plaisirs qu'il nous a donn(îs et qu'il nous «donne sans cesse, ne peuvent lui être iiidiflé- (( rents. Enfin, à quelque titre que ce soit , comme ((confrère qui s'honore de ce titre, comme adnji- (crateur de ses ouvrages, ou comme reconnaissant (( des marques d intérêt qu'il a bien voulu me (( donner en plusieurs occasions , je serai content ((s'il agrée n)on petit hommage plus par égard (( pour l'intention (jue pour le mérite de l'offrande. »
M. Waleletest un homme sensible et instruit, qui vit heureux, chcri de ses amis et des artistes, La douceur de ses mœurs, et la sagesse de son goût se font sans doute sentir dans son ouvrage y que je n'ai pas encore eu le temps de bien examiner.
J'ai l'honneur, etc.
LETTRE DE VOLTAIRE
A P. M. HENNIN
27 décembre 1774» à Ferney.
Mille remerciements à celui qui parle si bien des jardins , et à celui qui se défait malheureusement du sien.
Je renvoie la triste alFaire anglaise.
Mille respects.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENMN
A Fcrncy, dimanche au soir, ig février ijjS.
Monsieur , Deux frères, nommés Bertliolet, qui exercent la profession d'horlogers à Ferne\ , et qui sont de 1res honnêtes gens, se plaignent d'avoir élé insultés à Genève , et outrageusement hattus aujourd'hui, à la porte de Cornevin , par plusieurs Genevois, parmi lesquels ils en connaissent quelques-uns. \ otre cocher était présent à ce guct-àpens. Ils réclament votre bonté, en cas qu'ils puissent obtenir quelque juslice. Ils me demandent ma recommandation auprès de vous. Je ne crois pas qu'iW en aient besoin ; mais je saisis celte occasion pour vous renouveller tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
Monsieur ,
Voire Irès-lnuuble et Irès-obéissant sor\itcur,
VOLTAIUK.
2Bo
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
( 10 décembre 1775.)
Monsieur,
Fatigué, excédé d'écritures , ayant excédé mon cher Tanières, jecris un petit mot de ma maigre main pour vous dire que jay fait la sausse de ces messieurs à M. Turgot*, et que je le supplie de s'informer à M. de Vergennes si vous n'avez pas fait la même sauce. Il faut que ces Pandoures déguerpissenl avant que je meure de mes fatigues; mais ce sera assurément en vous aimant.
* Il est qucslion ici des arraTigemenls que Voltaire vint à bout de faire conclure pour soustraire le pays de Gex aux perceptions des fermes générales , moyennant un abonnement annuel. Voyez sa lettre à Trudaine, du 8 décembre 17 75, sa demande à Turgot, contrôleur général des finances^ du même jour, et autres lettres de cette année ^ écrites à divers.
LETTRE DE P. M. HEPsMN A VOLTAIRE.
A Genève, le il> décembre i;;^.
Que je suis fâché , Monsieur, qu'un rhume m'ait empêché d'être témoin hier de la joie du pays de Gex , et des preuves delà reconnaissance que tout le monde s'est empressé de faire éclater pour vous *. Vous avez commencé un grand ouvrage , et je suis bien sur que vous allez y mettre la dernière main. Pour cet cITet , il importe de donner plus de consistance aux Etats, afin qu'eux seuls veillent sur l'imposition qui remplacera les droits des fermes, et que, sous aucun prétexte, elle ne puisse
* Voltaire s'était rendu le 12 décembre aux États du pays de Gex, et avait conseillé d'accepter purement et simplement les déterminations du IMinistèrc sur l'abonnement annuel du pays de Cex, pour la somme de3o,ooofr. , sans insister sur des demandes de réductions : ce que les Etats adoptèrent aussitôt. Voyez ses lettres à Trudainc, du 8 décembre 1775, et à Turgot, du 22 du même mois, et celle à madame de Saint- Jullien, du i4 décembre, où il lui rend comjilc de colle journée.
jamais rentrer dans la sjilière de l'arbitraire. Tout ce qui tient de près on de loin anx liaisons des Genevois avec la France étant de mon ressort , je me suis fait un devoir de rendre compte à M. le comte de Yergennes du projet de liberté pour le pays de Gex , et j'en ai fait valoir les avantages. J'ai cru pouvoir en même temps représenter que les oOjOOO liv. accordées aux fermiers généraux étaient , pour ainsi dire , un nouvel iaipôt, puisque, de l'avis de ces messieurs, les petits bureaux du pays de Gex leur coûtaient, au lieu de leur rapporter. J'ai même proposé un moyen un peu leste de vérifier ce fait; mais je ne crois pas qu'on l'adopte. Enfin , Monsieur, j'ai plaidé de mon mieux la cause du pays. Yraisemblablement M. le comte de Yergennes fera part de mes réflexions à M. Turgot; elles n'auront pas l'air d'avoir été faites pour être mises sous ses yeux , et elles partent d'un homme qui n'a aucun intérêt à ce qui se passe à Gex ; ainsi , j'espère qu'elles feront impression. On m'a dit, Monsieur, que vous désiriez en avoir communication , et que vous croyez qu'elles pourraient être jointes à tout ce que vous voulez faire parvenir à M. le contrôleur général. J'y vois quelque inconvénient , parce que les Ministres n'aiment pas que ceux qui travaillent sous leurs ordres fassent aucune démarche qui ait rapport à d'autres départements , sans les en avoir prévenus. Je voiis
coijficrai volontiers, Monsieur, les articles de mes dëpcches , relatifs à la liberté du pays de Gex , et même je m'offre à y faire entrer ce que vous croirez le plus propre à accélérer et consoli.icr le succès de votre ouvrage; mais vous me permettrez de ne pas en donner de copie, pour me tenir à la règle que M. le comte de Vergennes me rappela il y a quelques mois, sur ce q'je j'avais écrit directement à M. Turgot, à l'occasion des coquineries du bureau de Yersoy.
J'espère ne pas tarder à vous voir, et à vous faire part des idées que les circonstances m'ont fait naître pour le plus grand avantage de votre petit pays. Vous avez fait le bien de dix mille Français. Ce jour doit être le plus beau de vos jours.
J'ai l'honneur, etc.
LETTRE DE VOLTAIRE
Mardi au soir^ lo février 1776, à Ferney.
MoMSiEUR le Résident est prié de vouloir bien nous dire qui a gagné , de madame Denis ou du vieux malade?
Le vieux malade gage vingt et un sous que les deux seigneurs qu'on a arrêtés hier à Genève ne sont point des coupeurs de bourse.
Madame Denis gage ses 21 sous qu'ils sont coupeurs débourse.
L'un portait une croix de Malte garnie de brillants, qui valait au moins 20,000 écus. L'autre jouaitdu clavecin d'une manière qui en vaut 4o,ooo.
Le joueur de clavecin est bègue comme Moïse, et colère comme lui. Il nous a dit être officier dans le corps des gendarmes de M. le prince de Soubise. Il était très irrité contre M. le comte de Saint-Germain.
Tous deux vinrent à Ferney làer lundi j lous deux bien faits, tous deux polis; tous deux bien mis 3 tous deux sans laquais; tous deux n'ayant point dit leurs uoms.
M. le Résident est prié de vouloir bien nous apprendre ce qu'il en sait.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le i4 février 1776.
Si tous les paris étalent énoncés aussi clairement que celui dont on rne fait part, il n'y en aurait pas tant dont la décision est impossible.
Des deux voyageurs qui sont allés à Ferney lundi, l'Italien est vraisemblablement un très grand maraud qui a volé sur toute la route des serviettes, des couverts d'argent, et à Lyon une croix de diamants, sous prétexte de vouloir l'acheter. Sur le Français , j'ai encore du doute , quoique je croie difTloile que son camarade volât sans qu'il s'en aperçût. J'attends ce matin le rapport de l'auditeur qui les interroge actuellement. Il est certain du moins qu'il n'en a imposé ni sur son nom , ni sur ses qualités, et qu'avec ses talents et sa figure il serait absurde de compter faire l'escroc sans être reconnu. Tout ce qu'on sait , c'est qu'il y a très peu de temps qu'il connaît l'ilalien; que celui-ci le défrayait de tout, sans doute pour s'introduire
par son moyen dans les maisons. Il n'y a que l'article de la croix de SainL-Lazare qui me paraît fort suspect, parce qu'il est fils d'un négociant de Bordeaux. Dès que j'en saurai davantage, j'aurai soin d'en instruire l'oncle et la nièce, auxquels je présente mes bonimages, et que j espère aller voir au prenjier jour.
LETTRE DE P. M. HE^Ml\ A VOLTAIRE.
A Genève, le i4 mars 1776.
Vous qui n'êtes étonné de rien, INIon sieur, le serez peut-être de me voir agent du Clergé du pays, auprès de vous, et, qui plus est, agent caché. C'est sous le secret qu'on me prie de vous faire savoir que le clergé a résolu de demander la confection du cadastre , et n'ose le faire , de peur de déjdaire aux puissances du pays. 11 a de très l)Onnes raisons pour proposer ce plan si équitable , si naturel. 11 est persuadé (pie dans ce moment-ci, ou chacun va voulou' cacher sa fortune, c'est le seul moyen d'empêcher (jue le pauvre ne portu
tout îe faix de l'impôt. Je ne doute pas que le ministre ne vît avec plaisir vos petits Ftats demander comme une grâce au Roi de faire cette opération. Quelqu'un à qui j'en ai parlé m'a fait une grande dissertation pour me prouver que le pays perdrait à faire connaître sa vraie valeur. Je suis convaincu qu'il n'y a que ce quelqu'un qui y perdrait. Le clergé a été fort unanime pour le bien, et intrà privatos parie tes ^ il s'est dit des choses curieuses, comme entr'autres qu'on lève 26,000 livres de vingtièmes, et que le Roi n'en touche guères plus de cinq. Vous saurez qu'on a engagé l'adjudicataire du sel à donner 2,000 liv. de plus à la province, si personne n'avait rien dit. Autant de pris sur le peuple.
11 a été agité une grande question , savoir si les dîmes sont réputées fonds , et on a décidé que si elles étaient mises au rang des fonds on paierait.
On a prescrit aux députés de demander les comptes des dettes de la province, de ses biens, de ses recettes annuelles , et d'aviser aux moyens de s'acquitter le plutôt possible de ce fardeau , en y employant le produit du sel, qui doit aller à 10,000 livres par mille quintaux.
Je n'ai pas besoin , Monsieur, de vous prier de tirer parti de ces avis, et d'éviter de faire connaître de qui vous les tenez. Comme je n'ai aucune voix dans votre chapitre, on serait peut-être fâché
que je m'en mêlasse ; cependant, quand il s'agit de faire le bien de dix mille Français, je ne sais pas où est la loi qui ordonne à un Français de se taire.
Avez-vous nouvelle que M. d'Angeviller soit entré au Conseil ?
Recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
i3 mars 1776-
En \ous remerciant , Monsieur , soyez sûr que je vous garderai le secret.
Vous savez qu'il y avait autrefois un gros cbien qui mangeait plus que trois. On proposa d'avoir à sa place trois roquets • mais comme les (rois ensemble auraient mangé autant que lui , on fut obligé de garder le gros chien.
Nos Etats ne savent que faire ni que dire. Je voudrais qu'ils vous donnassent leurs pleins pouvoirs , et que vous voulussiez bien les accepter 3 nos affaires iraient plus vite et mieux. Tout change dans ce petit pays-ci , comme tout va changer en France. Le Roi a ordonné au Parlement d'enregistrer ; et , sur ce que ce corps auguste lui disait que la noblesse serait dégradée si elle souffrait que ses fermiers donnassent quelques petites contributions pour épargner les corvées aux cultivateurs , Sa Majesté a répondu qu'elle payait ellemême cette contribution dans ses domaines , et qu'elle ne se croyait point dégradée.
Malgré celte réponse , digne de Titns cl de Marc-Aurèle, Messieurs font d'iléralives remontrances. Le lloi sera ferme, et le bien de la nation sera opéré.
11 a fort désap[)rouvé l'arrêt étonnant qui a condamné le pelit livre de M. Boncerf , premier commis de M. Turgot * , à être brûlé. Il leur a dit (pi'il ne souiïlirait pas qu'on vexât ainsi ses pins fidèles sujets ; (pi'il défendait les dénonciations faites par les officiers du corps ; qu'elles ne devaient être faites que par son procureur-général , après avoir pris ses ordres 11 faut espérer que la sagesse et la bonté de notre jeune Monarque fera taire à la fin des voix peut-être un peu trop dangereuses.
Conservez toujours, Monsieur, un peu d'amitié pour votre vieux malade qui vous est bien ten-dreinent dévoué. Y.
* Il est qucslion ici de l'ouvrage que Boncerf publia à ceUe époque sous le nom de Francalet , et qui portait pour titre: Les inconK'tnients des droits féodaux. Cet ouvrage fut condamné à cire brûlé , par arrêt du 23 février. L'auteur même allait être poursuivi, lorsque le Roi fit défense au Parlement de s'occuper davantage de cette affaire. Cette persécution donna de la cclél)iitù à l'ouvrnge et à son auteur. Voyez la lettre de Voltaire ù Boncerf, du 8 mars i77<>.