I.ETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HEjN'NIN
Lundi matin, a octo!;re 17G8, à Fernej.
Puisque vous m ettez , Monsieur , ce pauvre malade dans la nécessité de mettre un habit et des souliers, et de recevoir un Duc de Bragance, il est juste que ce soit vous qui fassiez les honneurs du pays, et qui le receviez dans ma chaumière. J'avais pris la lii)erté de le prier pour mardy, mais comme malheureusement mardi est jour de casse, je lui demande en grâce à lui, comme à vous, que ce soit pour mercredi. Ayez la charité de réussir dans cette négociation. Je vous remercie de tout mon cœur de vos recommandalions en faveur des pestiférés de Versailles.
LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN
Lundi au soir ( 2 octobre 1768) , à Ferney.
Vous daignez venir sans doute, Monsieur, chez le vieux malade entre une ou deux heures mercredi? Connaissez vous M. de Menon le nouveau contrôleur général? Ah! que la Rifonna delVItalia * est un bon livre ! Qu'on laisse faire les Italiens , ils iront à bride abattue. Que vous êtes heureux, vous verrez le jour de la révolution, dont je n'ai vu que Faurore, et cela sera fort plaisant !
* Di una riforma d'Italia ossia dei mezzi di rifurmare i piu cattUn costumi e le piu perniciose leggi d' Italia. In Villafranca 1767. Un vol. in- 12. — Ouvrage relatif aux abus religieux, et très fort pour l'époque où il parut.
LETTRE DE P. M. HEZSiM>
A VOLTAIRE
Mardi, 5 octobre 1768.
J'avais dit, Monsieur, à voire commissionnaire qui me trouva sur le pont de Saint-Gervais que ce que vous proposiez était décidé, et serait comme il vous plaisait. INous nous rendrons demain à votre invitation à l'heure indiquée.
M. le baron de Switen, ci-devant Résident de l'Empereur à Varsovie , a cru s'apercevoir que, dans tout ce (pie vous avez écrit ici , il n'est fait nulle mention de lui ; il en a conclu qu'à vos yeux les iniquités des pères retoml)aient sur les enfans. Je n'ai vu ce procédé autorisé dans aucun de vos ouvrages, et me suis souvenu d'ailleurs que depuis peu vous aviez donné dans la personne
de M. le duc de S M * une preuve de
votre façon de penser sur les l>rancl)cs (|ui ne tiennent de leur tronc que le nom. Mon baron
* Probal)lemcnt le duc de Saiiit-Mrgrin , qui était venu à Ferney que^iue temps auparavant. (Voyez une lotira de Voltaire à ce duc , du 4 novembre 1768. )
i6o lie veut pas absolimient s'exposer à vous déplaire, et exige que nous le laissions seul. Tirez-moi d'embarras 5 je vous prie, en me disant de vous l'amener. Il est très digne de vous être présenté.
On m'a nommé le nouveau contrôleur-général, M. d'invault, ci-devant intendant d'Amiens. Je ne le connais pas plus que M. Menon , qui est peut-être le même * , pas plus que M. de Laverdy. Je soubaite que ce soit un bomme clair et qui débrouille les fusées de ses prédécesseurs.
Les clioses curieuses sont bonnes à voir ; mais j'aimerais encore mieux, les choses utiles , et qui est-ce qui se cbargera de les mettre à la place de nos folies françaises ou italiennes ? Ni vous , ni moi , Monsieur , ne verrons cela , ni malheureusement , je crois , ceux qui viendront après nous. Le monde ne fera jamais que changer de lisières.
* Le nouveau contrôleur général se nommait en effet de Menon d'invault.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Mardi, & deux heures ( 3 octobre 1 768. )
Je ne savais point du tout , Monsieur , quelle compagnie Monsieur le Duc de Bragance mène avec lui. Je l'avais supplié seulement de venir avec les personnes qui sont de son voyage. J'apprends que M. le baron de Van Switen est avec lui à Genève; son nom et son mérite redoublent Fenvie que j'avais de faire ma cour à tout ce qui accompagne Monsieur le Duc de Bragance, et j'irais moi-même me présenter à Monsieur de Van Switen , si le triste état où je suis me permettait de sortir. Voulez vous bien avoir la bonté , Monsieur, de l'instruire de mes sentiments. A ous connaissez ceux que j'aurai toute ma vie pour vous.
LETTRE DE VOLTAIRE A p. M. HENNIN.
7 décembre (1768), à Ferney.
Monsieur Hennin est supplié de vouloir bien se souvenir de l'agréable promesse qu'il a faite de prêter la réfutation du système mis en lumière par le Solon de l'Empire Russe *. On le lui rendra avec la plus grande fidélité du monde. Il ne tient qu'à lui de le donner au porteur , ou de l'envoyer chez M. Souchay.
* Il est très probable qu'il s'agit ici du manifeste du Grand-Seigneur contre la Russie , relativement aux affaires de Pologne et à la conduite de fimpératrice Catherine II envers la Porte ottomane , qui avait été remis par le Reiseffendi aux ministres étrangers le 2 novembre de cette année. Le ministre de Russie à Constantinople avait été conduit au château des Sept-Tours. La guerre entre ces deux puissances commença Tannée suivante.
Il serait aussi possible qu'il fût question de quelque brochure relative au nouveau code de lois que l'impératrice Catherine II faisait rédiger à cette époque. — Je n'ai pas pu découvrir d'indication plus précise sur ce passage.
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LETTRE DE P. M. HENNIN
A VOLTAIRE
A Versailles, le 3o décembre J768.
J E me suis acquitté de votre commission , Monsieur. Jai embrassé avec l)ien du plaisir madame Denis dans sa nouvelle habitation. Quelque bien qu'elle v soit , elle regrette les neiges et la bise de Ferney; ses yeux sont toujours tournés vers vous. Vous voir était devenu son premier l^esoin, et de long-temps elle ne s'accoutumera à s'en trouver privée. Elle éprouve d'ailleurs plus que personne combien quinze ans apportent de changement dans Paris. Le plus fâcheux dont je m'aperçoive est dans l'humeur. Vous n'avez pas lidée de ce que sont devenus vos bons compa • triotes. A leur ignorance , leur incurie , leur gaieté, ils ont substitué un ton dissertateur, la fureur de gouverner, et un maintien presque espagnol. Je me trouve un évaporé auprès des petits messieurs qui débutent dans le monde. Ce n'est pas que la jeunesse fasse moins de sottises:
mais elles ne sont et ne peuvent plus être prises pour des étourderies, ce sont de bonnes grosses noirceurs , des crimes mêmes , qui indignent les honnêtes gens, et font craindre que chacun ne prenne le parti de se faire justice , et que la douceur de nos mœurs qui en fait sinon le seul, du moins le principal mérite, ne nous soit même ravie.
Vous croirez bien que je ne passe pas ma vie à examiner tristement cette révolution qui, j'espère, influera très-peu sur mon bonheur dans nos montagnes. Elle m'afflige quelquefois; mais je vais chercher le remède chez mes amis et les vôtres. J'en vois beaucoup, dont je vous entretiendrai au plus tard dans trois mois. L'avantage que j'ai de vivre auprès de vous me fait un mérite à leurs yeux. Je suis questionné plus qu'un Indien , et je réponds à chacun selon sa jauge.
Madame la duchesse de Choiseul ma dit , il y a quelque temps, qu'elle croyait être mal dans votre esprit. Je l'ai assurée du contraire. Si vous lui écrivez en conséquence , ne me nommez pas. Je ne vous dirai rien du Duc j il a bien des affaires et bien des ennemis, et c'est dommage pour lui et pour l'Etat. Je ne sais pas encore s'il me fera du bien, mais je lui en souhaite beaucoup, car il est bon et juste , entend bien ce qu'il écoute, et a dans l'ame une sorte de grandeur d'autant plus précieuse qu'elle devient plus rare.
iG5
Adieu, Monsieur, il ii'v n pas un jour d.ins l'année on je croie pouvoir me permettre de vous fatiguer de complimens. Aimez moi comme j( vous aime , et ce sera toujours de plus eu plus.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
11 janvier 1769, à Feroey.
Pardon , pardon , mon très cher et très aimable Résident. U y a huit jours que j'aurais du vous répondre , et un mois que j'aurais dû vous prévenir. Si vous aviez malheureusement mon âge 5 vous trouveriez les choses encore bien plus changées qu'elles ne vous l'ont paru. J'ai bu autrefois la lie d'un vin qui était encore assez bon. Le tonneau nouvellement percé est de Brie. Votre Principal est presque le seul homme qui soutienne l'honneur du pays, et qui joigne la grandeur d'arae à l'esprit et à la gaieté. Oa me mande (jue ses ennemis se démènent beaucoup. Tant pis s'ils réussissent. C'est un des plus grands malheurs qui puissent airivcr à feu ma patrie.
Vraiment il est vrai que madame sa femme s'est donné les airs de prétendre élrc mal à ma coui*
i66 Mais j'ai de quoi rabattre son caquet , car je serais homme à lui signifier combien je respecte la vertu douce et sans faste, combien j'aime l'esprit naturel et vrai dans un temps où il y a tant d'esprit faux. Enfm, si je m'y mettais, je la ferais rougir jusqu'au blanc des yeux. Qu'elle ne se joue pas à moi.
Vous ne reviendrez sans doute qu'au printemps, mais j'ai bien peur que vous ne trouviez un printemps fort vilain. JNous avons un hiver si doux qu'il en devient fade. 11 faut avoir sa dose de bise chaque année 3 nous l'aurons malheureusement au mois de mai. Yous gèlerez de froid dans le jardin que vous avez si joliment planté. Je me suis promené aujourd'hui dans le mien pendant une heure , et j'avais chaud. Nous serons en fourure à la Pentecôte.
On dit que Catau a déjà battu les Infidèles; cela leur apprendra à renfermer les femmes. Ces marauts là ne sont bons qu'à être renvoyés audelà de l'Oxus dont ils viennent. Je ne m'accoulume point à voir la Grèce gouvernée par des gens qui ne savent ni lire, ni écrire, ni danser, ni chanter. Si la Grèce était Kbre, j'irais mourir à Corinthe , quoiqu'il ne soit pas permis à tout le monde d'y aller. Je déteste également les Turcs et la bise. Pour votre Pologne, je la plains; c'est pis que jamais.
Adieu, soyez heureux autant que vous méritez de 1 être, et conservez moi vos bontés.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Samedi au matin (i5 mars 1769) , à Ferney.
La représentation des Scythes ne sera que pour samedi. M. le Résident est supplié de vouloir bien donner au porteur toutes les guirlandes de fleurs qu'il pourra.
M. de Bournonville * n'en a pas semé sur nos pas; mais nous pourrons très bien en avoir sans lui.
Tachez aussi, je vous en prie, de nous envoyer le volume que vous avez fait relier dans lequel se trouve l'épitre de l'abbé de Rancé à ses moines.
N. B. 11 se pourrait bien faire que la pièce ne fut jouée que de demain eu huit, au lieu d'aujourd'hui en huit; cela sera, je crois, plus com-
* Voyez la lettre du 29 janvier 1-67.
mode pour vous. Je vous prie de le dire à mon cher Corsaire.
Adieu, Monsieur, vale et ride.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 16 mars 1769.
Je n'aurai pas. Monsieur, le plaisir de voir les Scythes auprès de vous. On s'imagine au-deliors que tout est ici dans la confusion , et s'il arrivait la moindre chose tandis que je m'amuserais à Ferney , vous jugez des reproches que je m'attirerais.
M. Dupuits vous remettra, Monsieur, la lettre de Tabbé de Rancé que j'avais depuis deux ou trois jours sur ma table.
Il paraît que l'orage de là-bas commence à se calmer.
On dit que vous êtes content de nos acteurs. Nous dirons beaucoup à la prima donna de ne pas faire la petite bouche, et il faut espérer qu'elle nous écoutera , parce que nous lui en imposons moms que vous. Je suis très aise de vous savoir
occupé de clioses qui vous amusent. J'en fais de même quand je le puis; mais les occasions sont rares.
Salut, santé et gaîté.
LETTRE DE VOLT Al HE A p. M. HENNIN.
A Ferncy, lundi 3 juillet 17C9.
L'hermite de Eerney se laisse aller demain mardi à une horrible débauche. 11 a l'audace de donner un petit diner à un jeune antiquaire qui lui a paru très aimable. Monsieur Hennin veutil , en cette qualité , nous honorer de sa présence , et dire ce qu'il pense des ruines de Pahuire? Le Solitaire lui montrera une belle médaille modorne; il jugera si elle est digne de l'ajitiquité. Ledit Solitaire lui présente son très tendre respect.
LETTRE DE P. M. HENNIN
A VOLTAIRE
Luntîi , 3 juillet 1769.
J'É T A I S fort impatient d'aller visiter le laborieux hermite , et il n'était besoin ni d'antiquités , ni d'antiquaires pour me faire courir à Ferney, si de petites affaires multipliées ne m'avaient retenu ici. J'irai avec grand plaisir demain manger le poulet et boire le vin du plus joyeux de tous les vieillards. Je lui conterai toutes les folies que j'ai ramassées depuis notre dernière promenade.
La Corse est heureuse et contente. M. De Vaux me mande qu'il n'en a pas coûté trois cents hommes tant tués que blessés , et que la discipline a été telle qu'on n'a J3as été obligé de faire une seule exécution militaire. Paoli est à Pise. Il se loue beaucoup de M. De Vaux , et cite des actions des Français qui font honneur à nos troupes.
Respect , amitié , et dévouement à celui qui cultive son champ, sa lyre d'or à la main.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNTN
4 octobre ( 17G9) au soir.
Je suis à vos ordres, Monsieur, et je vous remercie de la préférence. Vous n'avez qu'à envoier clicrcher les rogatons dont vous avez besoin. Je viendrais vous les porter moy-même, si mon pouls était comme celui d'un autre homme.
J'ay l'honneur d'être , avec tous les sentiments que je vous dois.
Monsieur ,
Votre très-humble et très obéissant serviteur ,
Le \ieux malade de Ferney.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
3o octobre 1769, à Ferney.
Ma haute dévotion, Monsieur, m ayant fait craindre qu'on ne fît accroire au Roi de Prusse que je suis l'auteur de la lettre véritablement digne d'un homme qui a fait ses Pâques , j'envoie à M. Genep mon désaveu dans une lettre à M. le duc de Grafton. La lettre est à cachet volant, je vous prie de la lire. Je me flalte que M. Genep aura la bonté de l'envoyer. Vous voyez que les Anglais ont des fanatiques, comme nous avons des Jansénistes. Il n'y a point de grandes villes où il n'y ait beaucoup de fous *.
Bonsoir, Monsieur, je vous supplie de vouloir bien meltre mon paquet pour M. Genep dans le vôtre pour la Cour; je vous serai sérieusement obligé. Maman et moi, nous sommes comme vous le savez , entièrement à vos ordres.
On dit les Russes à Yassi et à Bender.
* M. Genep était employé dans les bureaux des affaires étrangères.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève , le 5o octobre ij^p.
J'applaudis à vos scrupules, Monsieur, et je fais partir votre lettre. J'exhorterai mon ami à veiller toujours sur les faussaires anglais, qui, par fanatisme ou par malice, vous font écrire de longues lettres aux Rois que vous n'êtes pas dans l'habitude d'ennuyer quand vous vous y mettez. M. le duc de Graflon sera très-sensible à votre hommage ; mais je doute que, dans ce moment-ci, il le rende public. Sa nation l'a pris en grippe , comme nous avions fait, M. Silhouette et M. de Laverdy. A propos de ce dernier , n'a-t-il pas fait défendre, sous peine d'être pendu, d'écrire sur les matières de gouvernement. Si jamais vous faites son apologie , ce que je regarde comme très-possible à beaucoup d'égards, glissez légèrement sur ce trait (jui ne lui fait pas honneur.
Voici enfui le dessin pour IcsGuèbres. Il me paraît très-bien , et la gravure en scraencoreplus joUe.
SI vous jngez à propos que Bricliet * la fasse, je vous prie de me le mander, en me renvoyant surle-champ le dessin. Yous l'auriez à la fin de la semaine. On mettrait en bas le vers de la pièce que vous jugeriez à propos. J'ai demandé à l'artiste pourquoi il avait tant tardé à vous satisfaire , il m'a répondu que ventre affamé n'a point d'imagination , que tant qu'il avait été inquiet sur son dîner, il lui était impossible de trouver dans sa tête le tour à donner aux figures. On paye quatre louis ces dessins à Gravelot, et ils ne sont pas mieux. Les gravures finies, de cette grandeur, coûtent à Paris deux louis. Je ne dis ceci, Monsieur, que pour tranquilliser votre générosité; il est convenable que l'artiste soit récompensé; mais je voudrais bien qu'il ne s'accoutumât pas à mettre ses ouvrages à trop haut prix.
Je vous félicite. Monsieur, de votre réunion avec madame Denis **. Vous connaissez l'un et l'autre le tendre attachement que je vous ai voué; il ne peut que s'accroître, et je souhaite vous en donner des preuves jusqu'au temps où tous les hommes seront sages. Voilà, si je ne me
* Brichet était un dessinateur et graveur fort médiocre.
** Madame Denis, qui avait été s'établir a Paris au commencement de 1768^ était revenue depuis peu à Fernej, auprès de son oncle qu'elle ne quitta plus.
trompe , une hyperbole ; mais elle rend ce dont je veux vous convaincre.
Je joins ici un paquet que M. Pingeron * vient de me faire passer pour vous. 11 me demande si vous voudriez accepter un exemplaire de ses ouvrages qui tous roulent sur des choses utiles et sur les arts.
* Pingeron était fort instruit dans les sciences nialhémaliques, et sur-tout dans la mécanique. Il a public quelques ouvrages qui ont principalement pour but des améliorations dans divers objets d'utilité publique. Il a traduit les œuvres d'Algarotli et le poème des Abeilles.
Dans les correspondances de P. M. Hennin , il se trouve une quantité considérable de lettres de Pingeron, qui ont rapport à ses recbercbes et à ses travaux. Beaucoup de ces lettres contiennent des dessins et projets relatifs à la mécanique et aux arts.
3o ocrobre 1769.
En vous remerciant, Monsieur, de toutes vos bontés.
Je vous renvoie l'estampe comme vous l'ordonnez. Je crois qu'en y corrigeant quelque chose, surtout au bras droit de la dame, cela peut très bien passer, mais je voudrais la faire voir à Cramer * qui doit la payer j et s'il ne la paie pas, je m'en charge.
Je ne me souvenais pas de la belle défense, sur peine de la vie, d'avoir raison.
Je vous suis très obligé. Monsieur, du paquet de M. Pingeron que vous avez bien voulu m'envoyer, concernant l'affaire de M. Luneau. M. de Pingeron est sans doute un homme de mérite puisqu'il est connu de vous. Ainsi, tout ce qui me viendra de sa part sera bien venu.
Maman et moi nous vous embrassons de tout notre cœur.
* Cramer, imprimeur, de Genève.
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LETTRE DE VOLTAIRE
A P. M. HENNIN
ai novembre 1769.
O N a l'honneur de renvoyer à Monsieur Hennin la très belle et très sage lettre du Roi *.
On lui envoie un paquet qu'on a reçu pour lui. On se doute de ce que c'est, et on souhaite qu'il ne soit point ennuyé **,
* Celte lettre était probablement relative aux affaires de Genève.
** C'était le poëme de Chabanon sur l'école gratuite de <lessin.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 16 férrier 1770.
Yous connaissez sans doiile déjà. Monsieur, ce qui s'est passé hier ici *. En tout cas , le porteur pourra vous en dire quelque chose. On
*he parti des représeutans s'était fait appuyer, clans ses réclamations, par les Natifs qui formaient une partie considérable de la population de la ville. Ceux-ci, qui avaient déjà obtenu quelques droits par l'acte de médiation de lySS^ élevèrent de nouvelles prétentions. Plusieurs d'entr'eux s'étaient enrichis, et avaient acquis de l'influence. Ils voulurent exposer leurs demandes dans un mémoire que le Conseil ne leur permit pas de présenter. Ils annoncèrent alors le projet de s'emparer du pouvoir par la force. Enfin, le i5 février 1770, le Conseil, informé qu'ils devaient, dans la soirée, chercher à se rendre maîtres de la ville, ou feignant de le croire, ordonna une prise d'armes^ et réussit à les prévenir. Trois Natifs furent tués; les autres furent soumis ou quittèrent la ville. On ferma leurs principaux cercles , et leurs chefs, au nombre de huit, furent bannis. Plusieurs de ces émigrés s'établirent à Ferney et à Versoy.
Î79 a arrêté Anzicre *, et fait CFilevcr ses napicrs. J'entends dire qu'il y avait heaucoiip de vos lettres. Sans .doute on va faire beau bruit de cette correspondance. Je crois, au reste, que la voix publique ne sera pas pour ceux qui ont engagé le Conseil à faire prendre les armes contre des gens qui n'avaient sûrement pas envie d'attaquer puisqu'ils ne se sont pas même défendus. Au premier moment oii je serai libre, j'aurai l'honneur de vous voir. Je ne mande rien à M. le Duc sur ce qui vous touche, parce que je n'en vois pas l'utilité , et que je ne le sais qu'imparfaitement. Ce ministre se soucie fort peu de toutes les querelles genevoises, et je les vois aussi tranquillement que lui. Il me fâche seulement que nous ne nous sovons pas mis en état d'en profiler, car les pauvres Natifs, battus, balToués et désormais réduits à un état pire que celui qu'ils supportaient à peine, ne resteront vraisemblablement pas dans leur hargneuse patrie.
Vous connaissez mon tendre et in violai )le dévouement.
Mes res[)ects , je vous prie , à madame Denis.
* George Auzièrc, un des chefs des Nalifs. 11 fut porté le premier sur la liste des huit bannis. Voyez la noie précédente.
LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN
i6 février 1770.
Ne l'avals-je pas toujours bien dit, Monsieur, que vous êtes le plus aimable homme du monde. Je vois plus que jamais la bonté de votre cœur; le mien vous remercie bien tendrement.
Il se peut très bien faire qu'il y ait des lettres de mon ami Wagnière * entre les mains des
* Voltaire avait de l'attachemenl pour son secrétaire Wagnière , et il en faisait cas. On ne regrettera pas de trouver ici un échanlillon du style de cet homme qui écrivit si long-temps sous la dictée de Voltaire. Je choisis une lettre qui peint en partie l'état deFerney, après la moit du bienfaiteur de ce pays.
LETTRE DE WAGNIÈRE A P. M. HENNIN
A Ferney, i4 novembre 1782,
Monsieur,
Je commence par vous remercier bien sincèrement de
la lettre que vous avez daigné m'écrire il y a deux mois.
On ne peut être plus sensible que je l'ai été à cette marque
de souvenir de votre part, et à tout ce que vous voulez
assassins *. Mais je ne crois pas qu il y en ait de moi. Je nie soiuiens très bien que lorsque vous arrivâtes dans le séjour do la discorde, et quelques mois après, les ISatifs s'adressèrent à
bien rae Jire d'obligeant. L'amitié dont m'honorent les personnes respectables comme vous et de votre caractère , l'intérêt qu'elles veulent bien prendre à ce qui me regarde , est la seule consolation que j'épronvc depuis la perte (juc j'ai faite du grand homme mon maître et votre ami. Aiusr je désire bien vivement la continuation de votre estime et des sentimens dont vous m'honorez.
Quant à ce malheureux Ferne)% je le crois , Monsieur, tout à-fait abandonné. Tous les colons genevois et autres en sont partis pour entrer à Genève, depuis la pacification de celte ville. On a donc perdu le moment favorable. On commence à démolir les maisons. Tout cela me navre do douleur, et je voudrai5 être assez à mon aise pour abandonner ma maison de Fernc}', et me retirer d'un lieu où tout ce que j'y voi^ renouvelle mes chagrins.
On nous avait flatté que M. Fabry voulait acheter cette terre, et c'est ce qui a fait que je ne vous ai pas répondu sur-le-champ. 11 aurait pu , peut être, faire un peu de bien à Ferney ; mais je crois qu'il a changé d'avis. Pour le seigneur actuel ! Hélas ! où sommes-nous tombés?
Si cependant, Monsietir, on pensait jamais à Vcrsoi\, daignez vous souvenir du malheureux mais joli et agréable Ferney, et m'en faire avertir.
Vous n'oublierez pas, sans iloutc. que vous avez cou- Iribué à sa fondation.
moi , et que je les renvoyai à vous , comme de raison.
Lorsqu'on parla de bâtir Yersoy, dix-huit Natifs vinrent m'apporter leurs signatures, et s'engagèrent à y bâtir des maisons. J'envoyai leurs propositions à M. le duc de Choiseul , et je leur dis de s'adresser à vous uniquement.
Yoilà la seule correspondance que j'aie eu avec eux.
Auzière d'ailleurs est un philosophe qui a une
Il y a quelques jours que j'eus le plaisir Je voir chez moi, un instant, M. Gabard, qui élait bien malade.
Je crois, Monsieur, que vous voyez toujours quelquefois votre ami mon bon protecteur, M. le baron Grimm , dont je n'ai pas de nouvelles depuis bien long temps. Voulezvous bien ajouter à vos bontés celle de me rappeler à son souvenir, et lui dire combien ma famille et moi lui sommes tendrement attachés. Je ne lui écris point , par respect et par discrétion.
Daignez agréer avec indulgence tous les sentimens du profond respect avec lesquels je suis ,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,
Wagnière.
petite bibliollicquc composée de livres suspects , hérclifjucs, sentant l'hérésie, remplis de propositions mal sonnantes, et offensant les oreilles chastes. Il sera sans doute brûle comme Scrvet avec ses livres.
Sérieusement, je crains pour cet homme.
Comme il est le premier qui ait voulu se rclirer à Versoy , il mérite la protection de M. le duc de Choiseul. Je suis persuadé qu'il trouvera très bon que vous le favorisiez autant qu'il pourra être en vous, sans vous compromettre.
J'ai vu Genève pendant quatre ou cinq ans une ville très agréable. Les choses sont bien changées. Je ne crois pas que rien doive vous empêcher de venir causer avec Mad. Denis qui vous fait les plus tendres compliment? .
En vous remerciant mille fois.
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LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
16 février 1770, à une heure.
CEci deyient sérieux , Monsieur. Je regarde Auzière et tous ceux qui ont signé comme des sujets du Roi. Ils se sont soumis à venir à Versoy au premier ordre de M. le duc de Clioiseul. Ce n'est pas leur faute, si, au lieu de bâtir des maisons nécessaires, on a fait une galère dont on pouvait se passer.
J'imagine que vous pouviez écrire sur le champ à M. le duc de Choiseul et lui demander ses ordres. 11 y a parmi les prisonniers un parent de mon ami Wagnière, que vous protégez; je n'ai pas besoin de vous le recommander. Pour moi, je donne hardiment asile à tous ceux qui viennent m'en deuiander, et fussent- ils des Turcs échappés des mains des Russes, je leur donnerai le couvert.
Je n'écris point à M. le duc de Choiseul. Je n'entre point dans les querelles de Genève; je ne
ferai rien que par votre avis. Je vois avec horreur tout ce qui se passe.
INe viendrez-vous pas voir Mad. Denis qui ne se porte pas trop bien?
Recevez les assurances de ma tendre amitié?
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LETTRE DE P. M. HENNIN
A VOLTAIRE
A Genève, le 17 février 1770.
à dix heures du soir.
M. FABR.Y5 ^P^ j'ai engagé à passer chez vous, vous aura instruit sans doute, Monsieur, de i'ëtat où il a laissé cette ville. 11 se sera peut-être rappelé aussi la manière dont j'ai fait sentir à M, le Conseiller Cramer qu'il importait que ceci finît sans cruauté et la réponse qu'il m'a faite très-capable de rassurer sur le sort des prisonniers.
Les Yanières sont en sûreté chez eux : on m'a fait valoir le soin qu'on a eu de les empêcher d'aller rejoindre leur compagnie où ils auraient pu être insultés.
Comme j'ai ordre de ne me mêler de rien , je ne puis faire aucune démarche; mais, sous prétexte de dire mon avis sur les faits, je fais sentir, sans me compromettre, qu'on a les yeux ouverts sur la conclusion de cette étrange aventure.
Croiriez-vousbien, Monsieur, que j'ai été, pen-
dant toute la journée du jeudi, presque seul à reii;ardcr ce q'.ii se faisait comme une atrocité des uns et une balourdise des autres. Hier, quelques gens commencèrent à se demander si Fémétique n'était pas trop \iolent. Aujourd'hui, il n'y a pas un très-grand nombre de personnes qui ne blâment ce qui s'est fait, et beaucoup en frémissent. Mais malheureusement le reste est armé et triomphe avec l'insolence que tant bien connaissez.
Les Natifs, insultés à chaque moment par la canaille Représentante, sont dans l'état le plus cruel. Je ne crains qu'une chose, c'est que les syndics et conseils qui se sont laissés entraîner à une démarche qu'ils s'efforceront en vain de justifier, ne se soient tellement mis dans la dépendance des Commissaires, qu'ils ne soient pas ujaîtrcs de replâtrer par la douceur la faute qu'ils ont faite. Mais, s'il en était besoin, je ne prendrais conseil que de l'humanité.
J'ai peut-être écrit cent pages ui -folio jiour annoncer ce qui arrive et la nécessité de s'occuper de bâtir des maisons à Yersoy ; mais on a bien d'autres choses à pensera Yersaillos. H fuit espérer qu'on se décidera maintenant, et avec (piolque argent et de bonnes paroles tout ne seia pas manqué.
On lie parle plus de vous, Monsieur, et ce
ne serait pas le moment. Je crois qu'on s'abonnerait bien pour que vous voulussiez ne rien dire. Laissons calmer tout ceci, et nous parlerons quand personne ne sera plus dans le lacs.
Je vous ai bien reconnu aux dispositions que vous annoncez pour ceux qui abandonneront cette ville. Le nombre en pourra être grand. Puissionsnous obtenir de quoi leur faire bénir leur nouvelle patrie.
Je n'ai pas voulu me coucher , Monsieur , sans causer avec vous. Selon toute apparence, il me sera impossible de vous voir avant lundi. J'ai mes gazettes à faire j je serai très-aise d'y pouvoir dire que vous avez recueilli dispersiones Israelis^ et je vous félicite d'avance du bien que vous ferez.
Mes respects à madame Denis.
A P. M. IIENMN.
18 férrier 1770.
Ma foi , Monsieur , ayant bien pesé tout ce que vous avez la bonté de m'écrire, je prends le parti de faire une élégie en prose que j'envoie à M. le duc de Choiseul *. La Motlie faisait bien des odes en prose. J'y ajouterai une exhortation pathétique pour bâtir quelques maisons. Je ne sais si, après cette aventure, les maisons de Genève seront bien louées. Je ne crois pas que les étrangers s'empressent à envoyer leurs enfans étudier à l'académie de Genève , ni que beaucoup de metteurs en œuvre viennent offrir leurs services aux citoyens marchands de montres. La colère de Dieu éclatera sur la maison de Jacob , et je m'imagine que M. le duc de Choiseul sera l'Amalécile dont Dieu se servira pour châtier son peuple.
Mad. Denis attend avec bien de l'impatience
* Voyrz celte IcUrc au duc Je Choiseul, datée du nuiiie jour.
igo le moment de vous voir. Yous savez que nous ne dinons plus 5 je n'ose vous promettre de vous (donner) des œufs frais, attendu qu'on vient de me voler mes poules. Je n'ose en accuser le Conseil de Genève, car il faut être juste.
En vérité, le monde est bien méchant. Vous souvenez-vous d'un grand homme assez bien bâti nommé Bougroz, et de sa prétendue femme Bougroz, qui sont venus vous demander des passeports? C'étaient des voleurs, ne vous déplaise, et pis que des voleurs de poules. Mais comme je suis capucin, je mets tout cela au pied de mon crucifix. Daignez agréer ma bénédiction.
-[-: Frère V. Capucin indigne *.
* Voltaire se fît en effet nommer père temporel des capucins du pays de Gex.
LETTRE DE P. M. HEiN^TN
A VOLTAIRE
A Génère, ai février 1770.
Tous les malheurs que le proplicte Jean "*" avait annonces n'arriveront pas. Huit des chefs des Natifs sont bannis; le reste doit prêter un nouveau serment, ou sortir des terres de Ja Répubhque dans huit jours. On accorde aux iNatifs de nouveaux privilèges **. Qnant aux motifs de la levée de bouclier, on les cache, et on a dit qu'on ne voulait pas pousser plus loin l'examen de cette aflaire à cause des puissances étrangères.
Je souhaite que la voix de Jean se fasse entendre, et que, pour le bien de l'humanité, il atteigne Page des patriarches.
* La lettre de Voltaire au duc de Clioiscul, dont il est question dans la lettre précédenle, commence par ces mots : La i^oix de Jean, criant dans le désert, vous diù ces choses. Tout le reste est du même style. Il en avait sans doute envoyé copie à P. M. Ilenniu, ce qui explique le début de cette lettre-ci.
** Voyct la note sur un passage de la lettre du 16 février, page 178.
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LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
a4 février 1770.
J'ai encore écrit aujourd'hui, Monsieur, à Madame la duchesse de Choiseul *; mais un mot de votre main à Monsieur le Duc fera plus que toutes mes lettres. J'ai actuellement plusieurs familles à Ferney.
Je ne sais pas trop ce que je ferai du chartreux que vous m'envoyez. Mais, en qualité de capucin, il faut bien que je l'héberge pendant quelque temps, et j'aurai pour lui tous les égards que je dois à un homme recommandé par vous.
Il court une lettre charmante de ^Empereur **. La voici j elle pourra entrer dans vos recueils.
* Voyez cette lettre à la ducliesse de Choiseul^ de la même date.
** Celte leltre de l'Empereur, qui n'a pas pu être découverte dans les journaux les plus répandus de cette époque, était probablement relative au mariage de l'archiduchesse Marie -Antoinette, depuis reine de France.
Quand vous l'aurez fait copier, ayez la bonté de me la renvoyer.
Madame Denis vous fait ses compliments. Recevez les bénédictions du Frère François , capucin indigne.
P. S. Je rengaine la lettre de l'Empereur , car je la trouve dans la gazette.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
a6 février (1770.)
Vous savez, Monsieur, qu'hier cinquante émi- ^ans ont écrit à M. le duc de Choiseul qu'ils n'étaient perséculcs que pour avoir fait il v a plus d'un an leur soumission d'aller habiter Versoy à ses ordres. Rien n'est plus vrai , et nous en avons tous ici des preuves indubitables.
Vous savez que tous les jours, pour les empêcher de s'établir en France, on leur disait que M. le Duc de Choiseul était déplacé. Vous connaissez assurément mieux que personne le peu d'afieclion (|u on a dans Genève pour la France,
liès-compatible avec Famour extrême qu'on y porte aux louis d'or de France.
Vous éles instruit qu'on refuse de payer ce qu'on doit aux émigrans. Si on persiste dans ce refus, il se pourrait très bien faire que M. le duc de Choiseul les fît payer sur les quatre millions cinq cents mille livres que les Genevois tirent tous les ans de ce pays qu'ils haïssent si fort.
Sapienti pauca.
LETTRE DE P. M. HENNIN
A VOLTAIRE
Çenève . a6 février 1770.
Le plat proverbe, les beaux esprits se rencontrent, n'est pas toujours vrai. Monsieur, car j'ai fait depuis avant-hier usage des particularités dont vous m'instruisez et dans le sens qui vous a paru convenable. Qu'on se décide seulement chez nous, et soyez bien certain que les manœuvres qu'on se permet ici pour retenir les Natifs cesseront. On ne me parle plus de tout ce qui s'est passé depuis que j'ai dit mon dernier mot. Le voici pour votre édification :
(( Messieurs , chacun est le maître de se faire )) sai'^iier et purger par précaution; mais il y a » des exemples qu'on en meurt. » Et je ne sortirai pas de ce propos que je n'aie reçu des ordres.
J'ai vu hier les principaux proscrits. M. de Caire * fait et fera pour eux tout ce qui sera nécessaire. Huit jours nous mettront bien à l'aise; mais si on ne nous mandait rien de bon , il faudrait nous cacher. J'a[)j)laudis, comme je le dois, Monsieur, à votre zèle.
* Il était chargé du commanclement cle Versoy, et de la direcliou des établissements que le Gouvernement y faisait.
LETTRE DE YOLTAIRE A P. M. HENNIN
Dimanche ( 1 1 mars 1 776).
Je voussupplie, Monsieur 5 de vouloir bien me mander s'il est vrai que monsieur Cramer le Conseiller soit envoyé par le magnifique Conseil, au petit duc de Choiseul , dans la petite Cour de France, pour représenter au Roi l'insolence de ses ministres. Je ne doute pas que s'il va donner des ordres à Versailles, il ne soit reçu avec toute la soumission qu'un R.oi doit à la République romaine. En attendant, il s'agit d'avoir à Versoy, du bœuf, du mouton, du veau, du bois, et delà chandelle; cela est plus important que l'ambassade de Flaminius Cramer.
Je suis toujours dans mon lit, d'où je contemple tranquillement les orages; mais je vous avoue que mon orgueil est bien flatté de voir un de mes libraires aller donner des ordres à votre Cour.
Yous devriez bien venir coucher chez nous
quand vous serez de loisir.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
M mars 1770.
Le pauvre vieux malade est bien étonné de n'avoir point reçu de nouvelles de Monsieur Hennin ; il ne s'agissait que d'un oui ou d'un non , pour savoir si une nouvelle était finisse ou vraie.
On m'a dit que c'était un nommé Mercier qui appellait toujours M. le duc de Clioiseul le petit Duc. Je ne sais si ce Mercier n'est pas un prêtre. Je vais loger deux familles dans mon château qui l'appelleront le grand Duc.
Monsieur Hennin sera toujours mon cher Résident, titre que je ne donnerai pas à l'abbé Terray qui m'a pris mon argent *.
*Les opérations financières de TalilKi Terray, contrôleur général , el les récluclions qu'il opéra dans divers effets publics, causèrent des pertes considérables à Voltaire.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, lundi la mars 1770.
Itj m'a été impossible , Monsieur , de répondre ce matin à votre dernière lettre; mais je n'y répondrais jamais si j'attendais pour le faire que je cessasse d'en rire. Il est très-vrai que M. Philibert, comme il se faisait appeler à Paris, et non Cramer, est allé à Yersailles pour prouver que le magnifique Conseil a eu raison. Je crois que Monsieur le Duc l'écoutera avec bonté, et lui dira, en d'autres termes : Que m'importe. Comme il me semble que ceux qui servent les grands princes doivent n'avoir d'autre politique que d'être vrais, j'ai dit à Monsieur le Conseiller que je lui donnais carte blanche pour me contredire, et que je lui permettais même de commencer sa harangue par dire: Le Résident vous a trompé, etc. S'il me fait chapitrer, je croirai bien à son éloquence , car M. de Bournonville me marque que Monsieur le Duc a parlé avec éloge de ma conduite et de mon travail. L'orgueil ronge ce pays-
^99 ci; le Conseil vent soutenir son opération martiale. Il n'avait (ju'à convenir bonnement qu'on lui avait forcé la main; on l'aurait plaint.
Je me suis mis ces jours-ci dans une grosse colère de tous les propos fjui couraient sur la France, sur Monsieur le Duc, sur vous, sur moi. J'ai dit .'Messieurs, vous inventez des menson'^es, vous les écrirez, on les imprimera, il faudra y répondre. Or, de tous ceux que vous impliquez dans vos bavardages , je ne connais que le seigneur de Ferney qui aime à faire gémir la presse, dont bien nous prend. Les aulres ne sont pas rieurs, et s'il leur fallait imprimer, vous ne seriez pas contens de leur style. On m'a entendu , et on s'est donné le mot pour se taire. C'est tout ce que je demande.
Yoila notre colonie en bon train. Je vous en félicite. A ous voyez qu'il y a encore moyen de faire le bien dans notre drôle de patrie.
J'imagine aisément que vous avez payé à Monsieur le Duc le tribut d'éloges qu'il mérite. Puissel-il être assez lieureux pour venir souper à FHotelde-Ville de Yersoy entre vous et un minisire du saint Evangile.
Je ne sais. Monsieur, quand je pourrai vous voir. Je n'ai pas besoin (pie Genève soit comme elle est pour que mes bons jours soient ceux qut» je passe à Fcrncv; mais depuis vingt ans, je suis
accoutumé à voir mes devoirs en contradiction avec mes plaisirs.
( Le i5.) p. s. On me remet à mon réveil , Monsieur , votre billet. Je voulais vous donner quelque détail sur l'ambassade de votre libraire , et il m'avait été impossible de le faire hier.
Je suis bien fâché que M. l'abbé Terray vous ait pincé. On soutient encore , même ici , qu'il prend le bon chemin pour rétablir l'ordre.
sai
LETTRE DE P. M. HEINININ A VOLTAIRE
A Genève, le iS mars 1770.
Voici, Monsieur, une lettre du nommé Bougroz dont vous vous êtes plaint. Si cet homme est ce que vous m'en avez dit , on peut suivre sa trace et lui faire rendre ce qu'il a pris à diflerentes personnes. Je ne lui répondrai pas que je ne sache quelles sont vos intentions. Et , en me les faisant connaître , je vous prie de me renvoyer sa lettre.
Rien de nouveau qu'une lettre de M. le marquis de Jaucourt qui m'annonce que tout est en bon train pour notre colonie.
ï6 mars 1770.
Vraiment, Monsieur, je ne me plains point de Bougroz ; mais je plains beaucoup ceux qu'il a volés. Sa femme et. lui sont fort adroits. Ils enlevèrent tous leurs meubles pendant la nuit sous le nez de leur hôtesse; emportèrent la clef de l'appartement; laissèrent pour environ six cent livides de dettes, et vinrent tranquillement vous demander un passeport.
Ce Bougroz a été §arde-du-corps dans la compagnie de INoailles, chassé probablement pour des tours semblables, et envoyé en Amérique. Il se fît depuis chirurgien ; médecin et apothicaire. Il est très violemment soupçonné d'avoir empoisonne à Ferney une pauvre fille de Suisse qu'il disait sa femme.
Tout ce qu'on pourrait faire en faveur de celle qu'il a emmenée en Languedoc , et avec laquelle il a fait un contrat en Suisse, serait de l'exhorter à n'être jamais purgée de sa façon.
5tOD
Je pense d'ailleurs que vous pourriez lui faire envoyer son attestation de divorce, mais avec une boëte de contrepoison.
Voilà tout ce que je sais de Bou*^roz.
Quant à Monsieur l'ambassadeur, si c'est Monsieur le baron de Philibert, il est bon qu'on en soit instruit à Versailles pour le recevoir selon sa dignité.
On prétend que Monsieur le Duc est fort méconlent de M. l'Abbé *; je le défie de l'être plus que moi; j'aiderai pourtant la colonie autant que je le pourrai, quoiqu'on m'ait pris une somme terrible.
11 Y a deux émigrans à Ferncy, l'un nommé Vaucher, l'autre Gaubiac, qui veulent ravoir leurs femmes et leurs effets. On les a menacés de la prison, s'ils reviennent à Genève, parce qu'ils n'ont pas fait le serment. Je pense que vous pourriez leur accorder un passeport comme à des français; mais, en attendant, j'envoie leur placet à Monsieur le Duc, et je le prie de vous le renvoyer apostille.
On m'a assuré que l'Ambassadeur, qui est séduisant, séduirail M. de Taules contre vous, et que tous deux séduiraient M. de Bournonville, lequel séduirait M. le Duc. Je doute beaucoup de
* L'abbé TerraV; conlr6Ieur gcncral.
toutes ces séductions. Vous savez avoir raison et plaire. Vous avez séduit mon cœur pour tout le tems qu'il battra dans ma pauvre machine.
Comme le Pape me fait des compliments par Monsieur le Cardinal de Bernis, je vous prie, Monsieur, de recevoir ma bénédiction sérapliique.
Frère François, Capucin indigne.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 19 avril 1770.
Les deux aventuriers dont j'ai eu Tlionnenr de vous parler. Monsieur, se sont rendus si suspects, que je vous serais très-obligé de me dire ce que vous savez de leur conduite avec le pauvre
M. D , Font-ils créé gouverneur du fils de
leur prince^ qui n'est pas encore marié, et s'est-il tiré sain et sauf de leur compagnie?
Je ne reçois aucune nouvelle. On oublie Verso}'^, Genève et toutes les montagnes d'Europe pour
s^occuper du grand procès*, et du mariage ** qui va faire distraction aux idccs financières ou anti-financières.
wSalut et gaieté en attendant que M. l'Abbé *** vous remette en état de faire le bien que vous aimez.
Mes respects, etc.
* Il est question ici du procès du duc d'Aiguillon , relativement à sa conduite en Bretagne pendant le temps qu'il •avait été commandant dans celte province, procès auquel le publie s'intéressait beaucoup, à cause des discussions qu'il amenait sur les matières d'administration.
C'est aussi à celte époque qu'eut lieu le célèbre procès de Killard , caissier des postes , qui avait fait une banqueroute considérable : cette affaire présentait des circonstances singulières qui occupaient le public.
** Le mariage du Dauphin, depuis Louis XVL
*^* L'abbé Terra V.
24 avril 1770.
Ce qui fait que je n'ai point répondu à mon très aimable Résident , c'est que j'étais mort. Nous avons tous été malades d'un catarrhe qui ne vaut rien du tout pour les gens de soixante et dix-sept ans et demi.
La prospérité du hameau deFerney m'a ressuscité. J'ai actuellement une quarantaine d'ouvriers employés à enseigner à l'Europe quelle heure il est. Mais je suis bien indigné que monsieur le duc et madame la duchesse de Choiseul n'aient point répondu à la lettre la plus importante et la plus ridicule que je pusse jamais leur écrire.
M. l'abbé Terray continue à faire des siennes; il continue à me ruiner ; il m'écrase sans en rien savoir. 11 faut avouer qu'il me met en grande compagnie. Tous savez le conte de l'homme qui criait au voleur quand il passait , cela est fort plaisant 3 mais cela ne rend l'argent à personne.
Si vous voulez que je vous dise des nouvelles ,
je n'en sais point cl'avitrcs, sinon que le Roi do Prusse me mande qu'il prolège vivement les Jésuites auprès du Pape, et qu'il compte sur la canonisation de saint Voltaire et de saint Frédéric *. 11 me place le premier, comme le plus ancien , mais non comme le plus dii^ne.
Pendant ce lemps-Ià, Catherine suit toujours sa pointe, comme dit élégamment le père Daniel; mais elle n'a point l'ambiiion de sa canonisation, comme le Roi de Prusse.
Madame Denis vous fait mille tendres compliments.
* Voyez la lettre de Voltaire au Roi de Prusse du 27 avril 1770. Celle de Frédéric II, à laquelle Voltaire répondait, n'est pas imprimée dans les œuvres de Voltaire.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
A Ferney, 19 ma ïj-o.
Je suis facile de troubler vos fêtes * par des plaintes. Le sieur Pierre Dufour Vincent, domicilié à Ferney, sous la protection du Roi, allant aujourd'hui à Genève, pour les affaires de son commerce , a été insulté assez près de la porte , et battu outrageusement par le nommé Lalime fils, dit Vernion, à la lête de quelijues séditieux» 11 n'a pu pénétrer chez vous, craignant d'être massacré dans la rue.
De pareils excès arriveront fréquemment, si on n'y met pas ordre. Les sujets du Roi sont tous les jours insultés dans Genève, tandis que les Genevois sont reçus avec la plus grande honnêteté dans tout le pays de Gex.
Je vous supplie d'envoyer ma lettre au minis** tère , m'en rapportant d'ailleurs à votre prudence et à voire zèle.
'^ A. l'occasion du mariage du Dauphin.
J'ai l'honneur d'être avec les sentiments les pins respectueux ,
Monsieur,
Votre Irès-lRunblc et Irès-obeissant serviteur ,
Voltaire.
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 20 mai 1770.
Aussitôt que je Tai pu , Monsieur, je suis allé chez M. Rigot, syndic de la garde, à qui j'ai fait y)arl de l'avis que vous me donnez. Il doit avoir vu, à la manière dont je lui ai parlé, que Fairaire était très sérieuse. \ olre lettre n'entrant en aucun détail , je n'ai pu l'assurer qu'il y eût des témoins. 11 m'a dit qu'aucune raison n'empêchant le sieur Dufour Vincent d'entrer dans Genève, le plus simple était qu'il \întlni-mème faire sa déposition; et sur ce que je lui ai demandé s'il m'assurait qu'il n'y serait pas insulté, il m'a ré[)ondu que non,
mais qu'on en ferait bonne et prompte jusiice , si le fait était avéré. Je crois donc qu'à tous égards il convient que le sieur Dufour vienne ici au plutôt; qu'il amène des témoins, s'il y en a, et que, pour plus de sûreté, il se fasse accompagner par deux Français. 11 ira chez M. Pvigot, qui fera recevoir sa plainte par un auditeur ; et vous pouvez être certain que je suivrai cette affaire avec toute l'attention qu'elle mérite. Lalime est un des pins grands pendards de la PiépubliqUe. J'avais avis depuis long-temps qu'il guettait les Natifs, pour les insulter , s'il pouvait les trouver seuls dans les chemins. En France , il serait roué : nous verrons ce qu'on en fera ici.
J'aurai soin, Monsieur, de rendre compte au ministre du commencement et de la suite de cette affaire, et je n'oublierai pas de l'instruire de l'intérêt que vous y avez pris.
Il ne serait pas inutile de faire faire une note de tous les faits dont les Natifs se plaignent. Je prévois que si nous n'avons pas justice , nous recevrons ordre de nous la faire ^ c'est fort mon avis, et j'en écrirai dans ce sens.
J'ai l'honneur d'être, etc.
JP. S. Je viens d'apprendre qu'il y avait des témoins , et leurs noms. Que Dufour fasse en sorte de les rassembler, et qu'ils aillent tous chez
M. Rigot, en disant que c'est moi qui leur ai f;iit savoir qu'ils devaient s'y rendre, et qu'ensuite ils viennent niïnstruire de ce qui se sera dit et fait pour la poursuite de cette affaire.
LETTRE DE P. M. HErsIMN A VOLTAIRE.
A Genève, le aS mai 1770.
Aux noces des enfants des dieux, Je voudrais inviter Homère, etc.
Ma muse engourdie n'a pas eu la force d'aller plus loin. D'autres, pour célébrer ce grand liymence *, réuniront la magnificence allemande à l'élégance française ; mais notre simplicité suisse fixera les yeux de l'Europe, si vous pouvez orner la fête. J'espère que vous ne me refuserez pas cette salisfactiou.
Mou frère et ma sœur ** ont la plus grande impatience de vous offrir leurs hommages; mais
* Le mariage du Dauphin.
** Monsieur et madame Legendre.
les embarras qu'ils partagent avec moi m'obligent à différer de quelques jours à vous les présenter. Je ne pourrai jamais vous exprimer, Monsieur, tous les sentiments qui m'attachent à vous.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Samedi au soir (26 mai 1770. )
Je crois que le lionhomme Homère Eût été très flatté de dîner avec vous. Mon destin n'est pas fait pour des plaisirs si doux : Hélas ! je ne suis que Voltaire.
J'ay voulu m'essaier. J'ay été chez mes enfans à Maconey * , aujourdui , en robe de chambre ; cela ne m'a-pas réussi. Je ne puis mettre un justeau-corps. Le canon me tuerait, le dîner encor plus. Ma faiblesse augmente d'heure en heure. Je dînerai bientôt avec Homère dans les Champs- Elisées. Je présente ma misère et mon respect à madame votre sœur et à monsieur voire l^eaufrère.
* (Maconex. ) Chez monsieur et madame Dupuits.
2ia
LETTRE DE YOLTAIIIE A P. M. HENNIN
Lundi au soir, ii juin 1770, à Ferncy.
La personne à qui nous avons projjosé fies grâces * en a tant , cju'elle ne se soncic pas d'en acheter des autres. D'ailleurs, leur sexe est un empeciiement dirimant.
Au surplus, le nommé Charles, huissier de je ne sais quels magnifiques et très honorés seigneurs, s'est avisé d'assigner le sieur Dufour, directeur de la manufacture royale de Ferney, naturalisé Français, protégé spécialement par le Roi; et si bien protégé, qvie le Roi vient de lui acheter et de lui payer argent comptant six belles montres de sa façon, pour encourager ladite manufacture royale.
On ne voit pas de quel droit les magnifiques et très honorés seigneurs assignent le très ujagnilique et honoré Dufour.
"Voltaire avait proposé au Roi de Prusse, dans une lettre du 4 mai 1770, l'acliat du tableau de Carie Vauloo^ représentant les Trois Grâces, qui appartenait à P. M. Hennin. Le roi répondit, le 24 du même mois^ qu'il n'aclietait plus de tableaux depuis qu'il payait des subside:^.
Je vous prie réellement, Monsieur, et raillerie à part , d'interposer votre autorité pour que dorénavant on s'abstienne de pareilles violations de territoire, sans quoi on serait obligé de traiter fort mal lesdites assignations, juridiquement parlant. 11 est temps de mettre ordre à ces impertinences. Noire manufacture française , protégée par le Roi , et travaillant pour le Roi, doit être respectée.
Je vous demande en grâce d'en parler vertement. Yous savez que la loi est qu'on assigne à Gex ceux qui demeurent dans le territoire deGex. Nous prévoyons que , si on ne met pas un frein à ces polissonneries , elles reviendront tous les jours; le temps de nos artistes est précieux. Madame Denis se joint à moi pour vous prier avec la plus vive instance de soutenir les droits des Français. Yous n'avez pas besoin d'être prié.
Mille respects à madame votre sœur et à vous.
LETTRE DE P. M HENNIN
A VOLTAIRE
A Genève, le 12 juin «770.
Je garderai mes Grâces, et mes créanciers ottcndroiit. Je ne vous en suis pas moins obligé de la bonne volonté avec laquelle vous vous êtes porte à me rendre service à cette occasion.
Si l'assignation a été portée à Ferney par l'huissier des magnifiques seigneurs , c'est une chose contraire au droit pul)lic, et dont je vous assure que je parlerai si sèchement qu'on ne s'avisera pas d'y revcEiir. Si, dans une alTairc que le sieur Dufour peut avoir à Genève , on l'a assigné à soû ancien domicile , comme il n'a |^s renoncé à son droit de cité, c'est à lui à s'expliquer vis-à-vis du magistrat. Je vous prie de m'éclaircir. J'ai besoin do renseignements sur ce point, pour les joindre à d'autres. Il est très vrai que je n'ai pas à me louer de la manière dont on rend justice à Genève, aux sujets du Roi. J'en ai écrit à monsieur le Duc, et je ne doute pas qu'il ne fasse sentir
à ces messieurs son mécontentement. Mais, en matière civile, je n'ai vis-à-vis d'eux que la voie de la recommandation.
Ils ont jugé , avant-hier, de la manière la plus ridicule et la plus injuste, le fait d'un âne blessé parle postillon de Saint-Genis. J'ai été violemment tenté de leur en faire une avanie ; mais la plaisanterie n'est pas de notre ressort. Je vous recommanderais cette affaire , si elle pouvait vous amuser. 11 y aurait une requête fort plaisante à faire sur ce jugement.
Ne croyez pas , au reste , Monsieur, que je puisse faire pour les affaires particulières tout ce que je voudrais. Avant de s'avancer, il faut être sûr d'être soutenu , sans quoi on risque de faire plus de mal que de bien. Ceci n'est pas fait pour être traité par écrit. J'aurai l'honneur de vous en entretenir un de ces jours.
Ma sœur, qui a été incommodée et qui commence à se guérir, a été , Monsieur, très sensible à votre souvenir. JNous irons , dès qu'il nous sera possible, profiter de quelques-uns des moments que vous donnez au repos.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
16 juin 1770, à Fe.ney.
Va te faire f...,.^ va grater ton cul avec celui du Résident ; tu as du pain dans tes poches pour
les grimauds ; tu viens de la part de ces h
de Français de Ferney^ etc. ^ etc. ^ etc.
Ce sont là , Monsieur, les propres mots de la plùlippique prononcée aujourd hul 16 du mois de la jeunesse, contre Dalloz, commissionnaire de Ferncy, porteur, non de pain pour les «grimauds, mais d'une petite truite pour notre souper.
Ces galanteries arrivent fort souvent. jNous en régalerons M. le duc deChoiseul, à qui nous devons d'ailleurs des remercîments, pour avoir fait aclieter et payer par le Roi nos monlrcs de grimauds. Je n'ai point vu le cul de Dalloz* je ne crois pas qu'il soil digne de grater le voire. Passe encore pour celui à qui vous destiniez vos Grâces. Mais franchement les bontés des Genevois deviennent trop fortes depuis le soulTIet donné à
tour de bras , dans la rue , au président duTillet *, On dit dans l'Europe que notre nation porte un peu au vent, et a l'air trop avantageux. Ces petits avertissements , que l'auguste république de Genève daigne lui donner, la corrigera sans doute, et le Roi lui en aura une très grande obligation*
Nous vous prions, madame Denis et moi, de vouloir bien présenter nos très humbles remerciments à M. le syndic de la garde et à M. le Commandant de la sublime porte de Cornevin **.
On dit le pain ramaridé dans la superbe ville de Gex, et que le blé n'y vaut plus que 24 livres la coupe, c'est-à-dire 5o livres le septier; c'est marclié donné. Rien ne fait mieux voir la haute prudence des Welches , qui vendirent tout leur blé en 1 769, ne se doutant pas qu'ils auraient faim en 1770.
Bon soir, Monsieur. L'oncle et la nièce vous font les plus tendres compliments.
* C'est ea 1765 que ce fait avait eu lieu. Le président Du Tillet était venu à Genève, fort malade, pour se mettre entre les mains du docteur Troncliin, et il y languissait depuis trois ans. Un citoyen de Genève, probablement dans un accès de mécontentement contre la conduite du gouvernement français envers sa patrie, lui donna un soufdet au milieu de la rue.
** La porte de Cornevin ou Cornavin est celle par ou l'on sort de Genève pour aller à Fcrney.
LETTRE DE P. M. HENININ
A VOLTAIRE
A Genève, le 17 juin 1770.
Vous êtes sans doute Inslriiit, Monsieur, de la manière dont le sergent de garde à la porte de Cornevin, et le visiteur de celte porte, ont traite votre commissionnaire. J'ai été averti sur-le-champ de cette affaire et des circonstances qui l'aggravent, parce qu'elles vous regardent. J'en ai demandé réparation par écrit au syndic de la garde. Il m'a répondu qu'il allait faire faire les informations. jNouvcUc lettre de ma part, telle que je ne crois pas qu'on balance à punir ces insolents. Les télés se renversent plus que jamais à Genève. On ne sait plus ouest l'autorité, ni le moyeu de se faire rendre justice. Il faudra se fâcher. J'ai un petit recueil défaits déphiisanls que ces messieurs redresseront , ou ils éprouveront encore de la part de M. le Duc, à quoi s'exposent les petits, (piand ils se croient puissants.
Je pense (]uc les procédures contre les !Natil*s qui sortent volontairement cesseront, parce que
je demanderai en forme à ces messieurs si un genevois, pour habiter en France, perd ses droits dans sa patrie. La réponse pourra les embarrasser. Ils en sentiront les conséquences. Et si les bourgeois qui obligent les magistrats à poursuivre les ëmigrans ne sont pas entièrement les maîtres, j'espère qu'on najoutera pas cette sottise aux autres.
Je souhaite que vous puissiez faire tout le bien que vous desirez.
Mes respects à madame Denis.
P. S. Je rouvre cette lettre , Monsieur , pour TOUS assurer de nouveau que je vais suivre l'affaire qui en est l'objet. Je crois que c'est pour rendre la chose plus touchante que Dalloz m'a fourré dans les ordures de ces messieurs, car mes gens qui étaient présens, et qui ont pensé rosser le sergent et le visiteur, en vous entendant injurier, ne se seraient pas tus, si j'avais été apostrophé. Faites, je vous prie, faire une déposition en forme à votre homme. Je juge de votre humeur par la mienne. Comptez que je ferai ce que je pourrai pour avoii* pleine satisfaction. M. le duc de Choiseul est déjà prévenu que l'insolence de la nombreuse canaille de Genève est poussée à l'extrême. Reste à savoir comment il voudra y mettre fin , s'il est possible.
J'aurai l'honneur de vous voir dès que je le pourrai.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
A Ferney, dimanche matin. ( 17 juin 0771 )
Le plus aimable des Résidents verra par la présente que ses blanches et potelées fesses ont été compronnscs avec les fesses de Dalloz cjui n'en sait pas assez pour inventer un tel épisode. Les gens de M. le Résident ne firent que passer , et peuvent très bien n'avoir pas entendu tous les compliments, puisqu'on retint avec outrage Dalloz au corps-de-garde une demi heure entière.
Nous voyons avec douleur les chrétiens réformés appeler leurs frères Raka et b , ce qui
est expressément deflèndu dans l'Evangile, et ce qui attire infailhblemeat la géhenne du feu.
iSous irons le plus tôt que nous pourons voir IMonsieur le Résident et madame Legendre dans sa maison de campagne, quclcpie belle soirée, quand le vieux malade pourra un peu aller. Je leur présente mes très humbles respects.
p. s. Jean - Louis Tourte a été dépouillé à Colongc do dix-huit montres d'or.
Il n'est pas malheureusement domicilié au pays de Gex, mais je pense que s'il pouvait prendre un logement en ce pays, on lai rendrait ses montres.
Je m'en raporte à Monsieur Hennin mieux ins- Iniit que moy et qui est autorisé.
( La pièce jointe est une déposition faite par Dalloz par-devant le greffier de la justice de Ferney, relativement aux injures qui lui avaient été dites à la porte de Cornevin. )
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Dimanche au soir, 17 juin 1770, à Ferney.
Permettez-moi , mon Ircs-aimablc Résident , de ne point envoyer Dalloz devant un auditeur qui est genevois. Nous n'attendons, ni ne voulons aucune justice de ces messieurs. Nous pensons que c'est à Monsieur le duc de Clioiseul qu'il faut envoyer sa déposition seulement pour l'amuser j en attendant qu'il rende aux Vingt- quatre et aux Vingt-cinq * tout ce qu'il leur doit.
Pigale ** est venu. Vous seriez charmant si vous vouliez venir quelqu'un de ces jours avec un rcccnil de vos plus belles estampes; vous raisonneriez peinture et sculpture avec un homme qui est assurément digne de vous entendre.
Maman vous fait mille compliments.
* On a vu précédemment que les Vingt-Cinq étaient un des Conseils de la République, et les Vingt-Quatre, un comité de commissaires des représentants.
* Pigalle avait été chargé de faire la statue de Voltaire, pour la(iucllc ou avait ouvert une souscription. Il venait
LETTRE DE P. M. HENNIN A VOLTAIRE
A Genève, le 18 juin 1770.
Nous n'allons pas du même pas , Monsieur , et ce n'est pas le moyen d'obtenir justice. Je ne ferai point usage de la déposition de Dalloz , et le mieux à tous égards est de ne pas la laisser paraître, et, s'il est possible, d'en retirer la minute de votre greffe , comme inutile pour le moins. Celui de mes gens qui était présent n'a rien entendu qui me couipromît. Le sergent a dit, sur ce que votre homme demandait d'être conduit chez moi : (c Qu'est -il nécessaire qu'on )) te conduise chez le Résident? » Au reste, quand cet homme et le visiteur m'auraient mêlé dans une sottise, il faudra toujours commencer par la première cause de la querelle.
Dalloz ne dit pas un mot de ce que les témoius
à Ferney pour faire un buste d'après nature. La statue fut exécutée ; c'est celle qui est placée aujourd'hui clans le vestibu'e du Théâtre Français.
déposent, savoir, (jiic le visiteur, en sortant de son bouge , dit : <( Il faut l'envoyer en prison ; )) qu'est-il besoin de le ménager? Il appartient à )) ce b de \oltaire. )) Ce rpi'il a répété plusieurs fois; et le sergent a renchéri sur ces expressions. Voilà ce dont j'ai porté plainte.
Dalloz pourra se trouver seul à soutenir que j'aie été mis en jeu dans les sottises de ces messieurs, et dès-lors il perdrait. On insistera sur ce point douteux pour faire tomber les autres qui sont le fonds du procès. La circonstance que Dalloz rapporte est un grand grief de plus, mais n'est qu'accessoire.
Si je produisais sa déposition de Ferney où il déclare qu'il n'a rien à dire de plus que ce qu'elle renferme, ni vous. Monsieur, ni peut-être moi, ne pourrions rien obtenir en justice , parce qu'il n'v aurait qu'un témoin pour l'article qu'il attribue au sergent, et tjue le quidam à qui il fait dire la plus grosse sottise ne se trouverait pas.
Je compte que Dalloz passera demain ici. Je l'enverrai chez l'audileur faire sa déposition, et lui recommanderai d entrer dans un plus grand détîiil, de dire ce qu'il a entendu, ce qu'il n'a peut-être pas voulu faire [)ar un respect louable pour vous. Enfm , voici ma marche. On a maltraité votre homme sans raison, on vous a insulté à la face de trente témoins, dont j'en produis
quatre ou cinq qui ont parlé; Dalloz de plus dit qu'on m'a mêlé dans les sottises qu'on lui a dites. Je demande réparation de ces faits. C'est ainsi qu'il faut traiter cette affaire. Je demande que le visiteur perde sa place , que le sergent soit cassé à la tête de la garde, et s'il m'a mis même indirectement dans ses sottises , qu'il soit mis en prison jusqu'à ce que je l'en fasse sortir.
J'ai déjà avis qu'on est bien fâché de cette algarade et qu'on se dispose à faire ce qui convient pour que ni vous, ni moi n'ayons à nous plaindre. Pardon , Monsieur, de ce plaidoyer. Plus ces gens-ci sont répréhensibles , plus il faut être exact. C'est une fort bonne chose, Monsieur, que de rire et de faire rire les ministres quand ils en ont le tems. Mais j'ai commencé celte affaire sérieusement ; continuons la de même, je vous supplie. Envoyez Dalloz. Il est dans la règle qu'il dépose à Genève, puisque le délit s'est commis à Genève, et que j'en ai porté plainte au magistrat. Suspendez de faire passer à Monsieur le Duc la déposition qui n'est pas assez grave pour faire impression, et qui, à l'examen, se réduirait à peu de choses. Laissez-moi faire mon métier, comme je l'entends, et continuer cette affaire que mon respect et mon amitié pour vous m'ont fait entamer. Il n'importe pas seulement qu'on sache que la canaille de Genève est insolente ; il faut qu'elle cesse de l'être.
On a déjà oté le visiteur de son poste. J'aurai , si je le puis, l'honneur de vous voir ce soir. J'espère que vous enverrez votre homme sur-le-champ. S'il ne paraissait pas. Messieurs de Genève diraient qu'on ne les a pas mis à [)ortëe de faire justice , et votre plainte à Monsieur le Duc serait sans effet. D'ailleurs, vous me mettriez dans la nécessité de ne pas poursuivre, et j'aurais fait une fausse démarche.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
Lundi à dix heures trois quarts. (18 juin 1770.)
Vous êtes trop bon, Monsieur, et Dalloz est \\n animal. Je vous l'envoie tout malade qu'il est. Je le suis aussi. Il jure toujours qu'il y a eii du cul dans cette affaire. Le mien est dans un piteux état; il n'est pas fait pour être sculpté par Pigal. Prêtez-nous le votre, ou plutôt voire helle mine, Consule Fabricio dignumque numismate vultuni .
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HEN?îIN.
4 juillet 1770, à Ferney.
Le nommé Tourte, horloger de Genève, dont on saisit plusieurs montres à CoUonge , il y a trois semaines , s'adressa sans doute à vous , et on me mande de Lyon que son affaire a été accommodée *. C'est ce que j'ignore. Mais un négociant , nommé Maroy , domicilié à Lyon , était celui à qui les montres appartenaient. Il a déjà paie i,4oo 1. argent comptant à Tourte, et lui a donné pour deux mille livres de lettres-dechange* mais il n'a reçu aucune montre, et il n'est pas juste qu'il paie une marchandise qu'il n'a point reçue.
Je vous supplie de vouloir bien me mettre au fait de cette affaire; elle m'est recommandée très vivement. J'ignore ce qu'il faut faire et ce que je dois répondre à ceux qui s'adressent à moi.
Êtes-vous dams votre maison de campagne?
Mille respects à madame Le Gendre.
* Voyez , sur cette affaire , la lettre de Voltaire à Vasselier^ du 6 juillet 1770.
LETTRE DE P. M. HENMN A VOLTAIRE
A Genève, le 6 juillet 1770.
Il me paraît fort difficile, Monsieur, que ni \ous, ni moi, rendions service au sieur Tourte et à son correspondant de Lyon. Ils sont tous deux dans le cas de la contrebande la plus formelle, et voici comment ces messieurs s'arrangent. Le lyonnais ou le parisien achète des montres à Genève, et le genevois se charge de les faire passer sans payer de droits. On a arrêté cinquantedeux montres à CoUongc, dans le courant du mois dernier. 11 faut qu'il y ait eu de nouveaux ordres pour veiller à ces manœuvres qui iraient au détriment des manufactures de Ferney et de Versoy.
Sans une incommodité qui a empêché ma sreur de sortir, nous aurions eu l'honneur de vous voir celte semaine. INous quitterons , des qu'il nous sera possible, notre chaumière, pour aller nous humilier à la vue de vos magnificences. On dit que vous vous anuiscz à faire une ville. Pour le coup , je défie qu'on traite vos occupations de bagatelles.
LETTRE DE VOLTAIRE A P. M. HENNIN
7 juillet 1770, à Ferney.
Monsieur Fabry, Monsieur, ayant inquiété le menuisier Landry, sur les bois qu'il a fait transporter à Prégny, sans avoir fait viser votre ordre , et ayant demandé à voir votre signature que j'ai entre les mains , je n'ai pas cru devoir m'en dessaisir sans votre permission expresse, d'autant plus qu'elle est la seule justification de Landry, et que, si elle était perdue, il serait très exposé. Je ne ferai rien sans vos ordres.
J'ai l'honneur d'être. Monsieur, avec tous les sentiments que vous me connaissez, votre très humble et très obéissant serviteur.