LETTRE XIV
A Paris, ce 17 février 1776.
Je me hâte, mon cher fils, de vous répondre, du moins autant que les circonstances ont pu me le permettre.
* Riballier (Ambroise), docteur de Sorbonne, controversistc, adversaire des .Jansénistes et des philosophes. Paris, 1722-1785.
KX) CORRESPONDANCE INÉDITE
Vous êtes un enfant; vous vous êtes trop affecté de ce que je vous ai écrit, et (jui ne devait pas vous faire une si forte impression ; mais c'est une preuve d'une sensibilité estimable. J'aime cela.
Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. J'aime à lui voir verser des pleurs pour un afftont'.
Ce n'en était sûrement pas un que je votilais vous faire. Mon cœur était à mille lieues de croire vous faire de la peine. Je croyais être siir, au contraire, d'avoir pris toutes les mitaines de l'amitié: j'avais employé dans ma lettre tous les termes affectueux et onctueux d'un ami tendre et vrai, qui, en donnant des conseils un peu durs dans le fond, les adoucit par une forme remplie de sensibilité et de délicatesse.
Mais le papier est d'un froid perfide; quelque chose qu'on fasse pour le réchauffer, l'on n'en vient point à bout, j(! le vois. Je vous en eusse dit mille fois davantage en conversation, et je vous eusse blessé mille fois moins. L'air du visage, les inflexions de la voix, le moelleux tendre des tons , corrigent ce qu'il peut y avoir de trop âpre et de trop cru dans les avis que l'on hasarde. Mais on ne saurait faire passer et communiquer tout cela au papier. J'en suis au désespoir.
Je crains, mon cher fils, de ne vous en pas dire encor(! assez pour vous remettre. Je pense que je vous consolerai pourtant par delix motifs qui me paraissent devoir vous calmer.
' iJoileaii, Art poétique , chaut III.
Le premier est que j'ajoutais si peu de foi à ce cpi'on m'avait dit de vous, en octobre ', que j'ai laissé passer trois mois sans vous en écrire, et que je traitais cela d'exaspération.
Le second, c'est que, dans le très-petit mal qu'on m'a dit de vous, ou il y a quelque chose de vrai ou rien n'en est vrai. Dans le premier cas, descendez de bonne foi en vous-même, jupez-vous sévèrement et travaillez sur vous-même. Dans le second, prenez que je n'ai rien dit. •
Observez bien, mon cher enfant, que ce n'est point pour moi, mais pour vous uniquement, que j'ai risqué de vous dire ce que je pouvais croire être la vérité. Vous ne pouvez pas , en conscience , me soupçonner le moins du monde d'avoir voulu prendre le cruel plaisir de vous mortifier et de vous humilier. Vous avez dû penser, au contraire, que votre seul intérêt me guidait, et qu'il était impossible que j'eusse une autre vue. Vous avez même dû croire et apercevoir dans ma lettre l'effort extrême que je me suis fait, et la peine que je me faisais de vous en causer. Relisez ma dernière avec attention , et vous vous convaincrez que toutes les toiunures de cette lettre peignent ce que je vous dis là.
Quoi qu'il en soit de ma vague accusation, mettez à profit mon incartade, si c'en est une. Défiez -vous plus que jamais de votre amour -])ropre. N'eu croyez pas ce séducteur sur sa parole. Sondez -vous bien. Rien n'est aussi traître, aussi subtil, aussi trompeur, aussi char-
* Voir lettre XL
1 08 ( ; D R Tl 1 : S P 0 N D A N C E I N É DUE
mant et aussi illusoire que ce dial)le de sentiment, qui nous revient toujours sous différentes formes. J'ai travaillé toute ma vie à le combattre et à le réduire à sa valeur. J'ai tâché de le dimiinicr; en suis-je venu à bout? Je n'en sais rien. Cependant c'est surtout dans quelques-uns de mes succès que j'ai mis peine et que je me suis ingénié pour n'avoir qu'un amour-propre raisonnable, car il n'est pas dans la nature de le détruire. C'est La chose impossible \ Il faudrait nous ôter notre existence. Il est d'ailleurs la source des bonnes actions, comme il l'est le plus souvent des mauvaises. Il ne s'agit donc que de le mettre au point où il doit être. J'en rabattais les trois quarts, mon ami, et du quart restant. Je pensais encore que, pour qu'il fût à son taux, la société et le public en retrancheraient les deux tiers. J'avais imaginé que ce devait être là, à peu prés, la mesure des jugements des hommes sur mon compte.
Quant à la causticité et à la taciturnité dont vous vous accusez vous-même, ce sont deux grands défauts qu'il faut tâcher d'affaiblir tout au moins. On se fait des ennemis sans savoir pourcjuoi , par ces défauts-là. Le premier montie qu'on se croit de la supériorité sur les autres hommes, les blesse et découvre un fond d'amourpropre insociable. Le second, insociable aussi, mène à une humeur noire à mesure (ju'on avance en âge, conduit à une vieillesse chagrine, importune à soi et aux
* Titre d'nn conte de la Fontaine, dont le lect(>ur connaît le sujet, et qui revient (jaillardemeiit ici à la mémoire dv Collé.
autres. La tacitiirnite, d'aillcnirs , est le type du mépris d'autrni , et personne ne pardonne le mépris. On ferait plutôt ^ràce à une causticité étourdie. Mais vous n'avez que celle de sang-froid , qui est la pire espèct; de toutes, parce que l'on croit aussi qu'elle vient du mépris, et, encore une fois, on ne pardonne pas le mépris.
Voilà bien de la morale, de la pédanterie, si vous voidez; mais passez-la à quehpi'un qui vous aime comme si vous étiez son fils, et qui le sij';ne.