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Ottav»en«ii,
(jue tout homme qui est j)arvenu au j)oint de se détacher de hii-méuie ne peut êtie rpiun gredin, et je citerai pour exemple notre cousin le banqueroutier. Deserere seipsiivi, turpissimum est.
Cela pose' comme incontestajjle , il s'agit donc de tourner notn; amour-propre du côté du bien et des choses honnêtes, en se mettant à bien remplir ses devoirs, à commencer par celui de citoyen, de fils, de père, demaii, d'ami, de bienfaiteur, etc., etc. L'amour- ])roj)re devient alors le germe de toutes les vertus sociales en le portant à faire valoir l'esprit des autres , à cacher le sien, etc.; il devient le principe de l'amabilité; il nous fait adorer, etc.
L'homme, au contraire, qui ne donnera de direction à son amour-propre que du côté de la vanité, sera injuste et ridicule. Un grand seigneur, par exemple, qui, rempli de lui-même et de ses aïeux, ne voudra tirer son lustre que de sa naissance, qui en voudra prendre le droit de mépriser et de vexer le bourgeois et le paysan, et qui n'aura d'autre conversation que sa généalogie, sera aussi inhumain qu'il sera ridicule. Il commettra des injustices et même des crimes contre ses inférieurs, car ramour-proj)re peut être la source de mauvaises actions comme il l'est des bonnes. Si cela ne va pas jusque-là, ce grand seigneur sera du moins très-fier, très-vain, très-haut, très-glorieux et très-ridicule. Voilà, mon cher ami, un des mauvais effets de l'amour- propre nud dirigé.
Parcourez tous les états, vous trouverez pareillement.
tout au moins, le ridicule tlans ceux qui n'auront point un amour-propre désordonné, je veux dire odieux et nuisible. Ce seront des militaires (jui vous raconteront leurs batailles et leurs combats singuliers, des magistrats qui parleront de la sûreté de leur coup d'œil dans l'examen d'un ])rocès, des médecins qui ne finiront pas sur les cures qu'ils ont opérées; des poètes, sur les vers qu'ils viennent de faire, des petits maîtres, sur les conquêtes qu'ils feront. Vous rencontrerez sur votre chemin une quantité de petites prétentions à l'esprit, au raisonnement, ù la philosophie, etc.
Tous ces amours-propres si ridicules, et quelquefois incommodes et nuisibles à la société, ont une origine qui leur est commune : c'est la trop grande estime que l'on fait de soi. Si chacun voulait bien compter avec soi-même et s'apprécier ce qu'il vaut, la société deviendrait mille fois plus douce et plus aimable. Je crois vous avoir dit qu'après avoir fait le calcul de sa raison et de son esprit, il fallait en rabattre les trois quarts, et croire après que le public rabattra encore les deux tiers du quart que nous nous adjugeons, tant nous sommes aveugles sur notre compte. Nos prétentions à l'esprit sont toujours troj) étendues ; que notre raison et notre jugement nous serv(,"nt à les borner sans relâche; attachons-nous surtout au bon sens. Le bon sens fait notre bonheur, l'esprit l'amusement des autres.
Je vais encore me donner pour exemple au sujet de l'amour-propre.
J'ai eu quelque petit talent pour composer des corné-
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clies. Je me suis scruté sur la force de ce talent; j'ai ensuite évalué ce ([n'était, en lui-même, ce talent inutile. Il y a quatre à cinq ans que j'ai fait un morceau sur ce sujet. J(î vais me donner la peine d(; le copier, je vous l'enverrai d ici à huit jours, et je le ferai contre-signer. Vous n'en ilonnerez copie à qui que ce soit dans la nature. J'en;;a;;e à cela votre jirobité'. Vous ne répondrez à la présenti; que huit jours après l'avoir reçue. J'exige encore cela de vous, mon très-cher enfant.
Vous me marquez que vous m auriez écrit plus tôt, etc., et je me plains, moi,^ de ce que vous me répondez trop tôt. Vous ne vous donnez pas le temps de laisser mûrir vos idées. Dans un commerce de lettres aussi profitable pour vous que peut l'être le mien, si vous le voulez, voici comme je vous conseillerais de vous y prendre : « Avoir toujours une lettre pour moi «commencée, et ne l'achever qu'en quatre, cinq et " six |ours — celle que je vous écris m'en a coûté » plusieurs; — m'écrire très -fin, serrer votre écriture, » et me faire de très-longues lettres. »
J'exige de vous, d'ailleurs, de bannir de plates cérémonies, de ne plus mettre en vedette : « Monsieur et » cher cousin , » et de commencer votre lettre aussi haut que je commence les miennes. « Appelez-moi mon ami, » mon cher Rosny ^. » Je ne suis qu'un très-plat Henri IV,
* Voyez plus loin ce curieux document, espèce d'examen de conscit'iice, intitulé : Epancliemenl de C amour-propre .
^ iMot que Collé lui-même met dans la bouche de Henri IV s' adressant à Sully. Voyez la Partie de chasse, acte I, scène vi.
et vous (ju'im pauvre Sully; mais je suis très-bien votre ami , et votre ami le j)lus tendre.
Je reviens, mon cher fils, à quelques petits endroits de cette lettre où j'ai dit : « Je ne mets point d'amour- » propre, etc. » Il paraîtrait que ces endroits-là contrediraient celui où j'assure affirmativement, ce qui est vrai, « que l'amour-propre est indestructible dans les hommes. » Gela signifie seulement que ce n'est point pour briller par vaiùté, etc. Je déclare, au contraire, ici , que c'est par amour-propre , mais bien dirigé , bien ordonné, et par un motif noble et pur, que je me suis donné la peine de vous écrire cette énorme lettre. Je mets mon amour-propre à vous rendre un bon sujet , à vous rendre heureux, parce que je trouve en vous de l'étoffe pour cela. Cet amoin-jiropre vient de mon âme et de ma tendresse pour vous. Je ne vous en demande pas d'autre reconnaissance que d'avancer de plus en plus dans le chemin de la vertu ; que de vous voir faire des efforts pour vous rendre plus sociable et plus aimable ; enfin , de vous savoir plus appliqué que jamais à votre métier, et à la noble ambition de remplir par goût tous vos devoirs. Mêlez un peu de belles-lettres à tout cela, et je me trouverai récompensé du zèle et du travail que je mets à vous rendre meilleur. Je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE XIIP.
Ce'samedi, 3 février 1776.
J'ai, mon cher fils, défini, dans ma dernière, l'amoiirproprc; j'ai disserté sur ce mouvement de l'âme qu'on ne peut détruire, qu'il ne faut pas détruire, mais qu'il faut bien diriger et cacher aux autres le plus qu'il est possible. Je joins, aujourd'hui, l'exemple aux préceptes; c'est à vous, mon ami, à voir et à discerner ce qui peut vous seivir et vous être utile dans tous ces bavardages-là. C'est à vous à vous faire l'application de ces remèdes contre vous-même, contre vos prétentions à l'esprit, si vous en faites paraître de trop grandes; contre votre causticité, qui rabai.sse celle des autres, et qui ne peut venir que de l'estime singulière et peut-être trop forte que vous faites de vous-même, du trop peu de cas que vous paraissez faire de l'esprit de quelques personnes; vous dire, à ce dernier égard, qu'il v aurait plus d'humanité et d'équité à vous faire pardoniier par les sots l'esprit que vous avez, que de vous moquer d'eux parce qu'ils en manquent; enfin, de réfléchir sur votre taciturnité, <jui ne peut être que la suite du mépris que vous avez pour ces gens-là, et de la haute idée que
' Cette lettre, qui a été détachée de la présente collection, appartient à 3Ï. Gaston I.a Caille, à l'obligeance duquel nous en devons la communication.
vous avez conçue de votre mérite, etc., etc. Je regarde ce fonds d'orgueil non pas comme vous appartenant, mais comme un emprunt étranger que vous avez fait jadis à ce Rousseau, à ce Satanas plein de superbe et à ses complices dans la j)liilosopliie moderne. Rendez -lui ce qui vous en reste; dëpouillez-vous-en le plus que vous pourrez et le plus promptement. Ce fonds d'une vanité diabolique et insociable n'est fait que pour ces animaux sauvages-là! Il ne convient pas à votre belle âme et à la justesse de votre esprit.
J'ai vu M. Puissant : tout ira bien; attendons encore six ou sept mois. J'ai été voir votre ami, qui demeure au collège Mazarin, chez M. Riballier", qui en est le grand maître. Ce docteur est son oncle, et vous êtes, à à ce qu'il parait, son grand ami. Il m'a dit beaucoup de bien de vous : c'est à cause de cela que je l'ai prié Ji dîner chez moi.