LETTRE XXII
A Paris, ce G mai 1778.
J'ai été attendri jusqu'aux larmes, mon cher fils, de l'application que vous me faites de ce passage de Télénaaque que vous vous êtes donné la peine de copier. Le sentiment qui termine cette application : « J'ai dévoré cet écrit, et je le lirai encore. J'oublie mes chagrins en le lisant, j'oublie ma solitude, et je perds jusqu'au regret
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(le ne ))Iu.s vous voir » , ce sentiment, dis-jc, m'est hien précieux, et il a pénétré jusqu'au fond d'une âme qui vous aimait déjà bien tendrement, et qui vous en aime encore davanta^jc. Et ne croyez pas que ce soit, cette fois, le moins du monde l'elTel d'un amour-propre qui se paillarderait bêtement du plaisir de se voir comparer à Minerve sous le nom de Mentor. Je suis né trop (>ai et trop fou pour être jamais flatté de cette comparaison , qui ne me va point. C'est votre sensibilité et l'amitié que vous me marquez en me donnant des louantes que je ne mérite pas; c'est la tendresse de vos expressions, qui ont su trouver, seules, le chemin de mon cœur.
Je fos, hier matin, lire à M. Puissant cette lettre que vous écrivez à votre père. Elle lui a fait le plus (jrand plaisir, et l'a prodigieusement confirmé dans la bonne opinion qu'il avait de vous. C'est dans cette vue que je la lui montrais. Ouant à l'article (jui le regarde : « Je n'ai point encore écrit à M. Puissant; je ne sais trop que lui dire ; je suis dans un pays où l'on n'a guère d'esprit » , je lui ai dit, quoique je ne vous réponde qu'aujourd'hui, que je vous avais déjà répondu qu'il ne s'agissait point là d'esprit; (pie c'était en lui rendant com|)te de vos bonnes opérations et eu lui montrant un travail judicieux, (pie ce que vous lui écriviez lui plairait, et (pie cela valait mieux que de belles phrases et de l'esprit. Il a souri, et il en est convenu. Surtout, uion ami, ne lui parlez de votre affaire secrète qu'en termes très-généralisés et presque énigmatirpies.
Souvenez-vous aussi de ce que je vous ai (ht tant de
Di: COLLE. Uo
fois, qu'il ne suffît pas de travailler, qu'il fout oncoro foire valoir son travail. In^eniez-vous donc, poiu* remplir cet objet, dans les lettres que vous écrivez à M. Puissant, à votre fermier de correspondance et aux autres personnes qui ont quelque part à votre beso<]ne. Mais i! faut foire ces choses d'une façon fine, adroite et détournée, comme, j)ar exemple, eu leur demandant leur avis sur ce que vous savez aussi bien qu'eux ; en étant modeste , en paraissant toujours douter de vous et avoir besoin des lumières de vos supérieurs, etc. '.
Ma femme et sa sœur, mon cher fils, qui ont été presque aussi touchées que moi de votre sensibilité, me char^jcnt de vous faire mille amitiés, mais de vraies amitiés. Elles m'ont interdit les compliments.
Depuis votre départ, mademoiselle Bazire a eu un rhume violent, de la fièvre, a été sai(jnée deux fois et est au lit depuis huit jours. Elle y est encore, mais elle n'a.
' Une grande dame du dix-septiènie siècle, aussi spirituelle que (falante, disait qu'elle « caclinil son esprit, afin de s'en mieux servir. » Au fond, c'est ce que Collé conseille k son élève. Lo rusé bonhouime n'ignorait pas que beaucoup de gens d'esprit manquent parfois leur fortune pour vouloir se montrer tels qu'ils sont, tandis que d'autres gens d'esprit font, au contraire, ini cheuiin brillant, arrivent aux emplois, aux honneurs, en sachant se donner à propos les airs d'un sot. Le fait est que c'est la seule manière d'entrer en concurrence a\ec une foule d'imbéciles qui ne réussissent pas trop mal dans le monde. Il s'agit donc de regarder de quel côté vient le vent, et de tendre sa voile en conséquence. Voyez, à ce sujet, la délicieuse fable de Florian, intitulée le Renard de(juisc, où l'exemple le plus piquant est placé à côté du précepte.
plus de fièvre, et l'affaire est totalement civilisée. Ma sœur et mou irère vous remercient de votre souvenir, et vous font mille tendres compliments. Je vous écrirai plus longuement la première ibis, mais j'ai des affiiires pressantes ce matin, et c'est tout ce que je puis prendre sur mon temps aujourd'hui que de vous écrire ce peu de mots. Je vous embrasse comme un père content de son fils, qui lui donne lieu de l'estimer et de l'aimer.
Je lirai, quelqu'un de ces jours, votre lettre à M. de Saint-Amand .