‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 23 sur 91 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Ce 20 octobre 1778.

Chrétien, je suis content de ta lettre d'excuses. Cousin, j'y vois ton cœur sans finesse et rans ruses.

Votre naïveté, mon cher fils, me plaît infiniment, et je ne veux point vous chicaner par quelques petites choses que l'aurais bien encore à vous dire. Je vous ferai observer seulement, mon ami, que lorsque je vous demande une lettre, je ne vous demande pas une pièce d'éloquence. C'est votre àme que je veux voir dans ce que vous m'écrivez, et non pas votre esprit.

Votre amour-propre, soit dit sans vous déplaire, vous a mené par le nez comme un jeune niais, quand il vous

' Fin bien dig^ne d'un épicurien! // tomba, rit et mourut, dit un auteur danois d'un des héros de son pays. Quant à Monticourt, il se promène, il tombe, il meurt, et on l'enterre là où il a cessé de vivre.

a lait eniplover quinze joui's ;i teinter ' une lettre (]e cin(| ou six pajyes. Dans le (jenre epistolaii'e, il faut s'habituer à écrire du premier jet. llien n'y doit paraître écrit; tout y doit être naturel. Le né{jli{]é même sied bien aux lettres. En (jênêral , ime lettre à prétentions est luie sotte lettre, (|uoic|ue ce ne soit point un sot qui l'écrive toujours.

Je sens comme vous, mon ami, que l'incertitude est un rigoureux tourment. Quinault, dans un opéra, l'avait dit avant moi ; mais d'un autre côté, Piron a ainsi commencé son conte de Rosine ^ :

Chacun trouve à la fin son compte.

Gens mécontents de votre état, Patientez. C'est de ce conte La morale et le résultat.

Ainsi, mon petit boudeur, vous voyez que si un poëte vous afflige d'un côté, un poëte vous console de l'autre. J'estime qu'il ne faut pas de réponse plus sérieuse à vos déplorations un peu iniques. Car enfin, mon cher cousin, vous êtes bien près d'avoir le pied à l'étrier, et vous n'avez que vingt-cinq ans! C'est un bel âge, pour plaider '. Mais sentez donc tout le prix de la jeunesse, tandis que vous la tenez, injuste dadais que vous êtes.

Je ne vous plains pas davantage, mon fils, sur l'ennui que vous vous vantez d'éprouver et auquel je n'ajoute

* Parer, orner avec trop d'alTectation.

^ ?ious possédons ce joli conte, écrit de la main de Piron. ' Citation du mot de Chicane au dans la comédie^ des Plaideurs.

point loi. En voici la raison : Si vons êtes occupé comme vous le dites, l'ennui ne peut trouver un joint pour vous saisir. Si vous avez des vides de travail, les belles-lettres que vous aimez doivent les remplir. Demandez-le à Gicéron : « Sludia adolescentiani alunt; senectutem oblcc- » tant; res secwidas ornant; adversitati perfugiuni et sola- » tium pnehent; délectant domi; non impediiint foras ; per- » noctant nohiscuni ; peregrinantnr; luslicantur. "

Au reste, mon cher enlant, je ne mérite aucune reconnaissance pour les services que je vous ai rendus, qui sont très-minces. Mais ]e mérite votre amitié par celle que j'ai pour vous. Sans l'amitié, votre reconnaissance ne payerait pas mon cœur des sentiments qu'il a pour vous. Si je vous ai hargne ' et si je vous tourmente encore, c'est que je vous aime. Refjardez-vous comme une femme russe, qui ne croit pas être aimée de son mari si elle n'en est point battue.

Arrangez -vous comme vous pourrez, au reste, du fatras de cette lettre, (jue ('ai écrite en moins de quinze heures.

Je retourne à Paris samedi 81. J'espère que vous y serez bientôt aussi , et je vous verrai encore avant de mourir. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.

Mes femmes et mon frère vous font mille tendres compliments.

* Haryner : (jronder, quereller.

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LETTRE XXYII.

A Paris, ce 21 décembre 1778.

Nous attendons, monsieur et cher cousin, avec autant d'impatience que vous la fin de votre exil, mais nous ne pondons pas comme vous sur les œufs de l'ennui . Nous avons seulement jyrand'pitié de vous. Vous ferez trèsbien d'abandonner promptement à son mauvais sort celui qui va vous remplacer, et qui est payé pour cela par la Compagnie.

Ma femme et sa sœur, la mienne, mon frère et moi, vous faisons nos compliments de bonne année, après avoir reçu les vôtres dans votre dernière : ce n'est qu'un rendu. Je suis bien touché des assurances que vous me donnez de votre ainitié, car, en aivuint , qui ne veut être aimé? a dit le bon la Fontaine.

Quoique vous sovez bientôt à la veille de vous éloigner do nous, et qu'il y a grande apparence que je ne vous verrai plus, je ne désire pas moins que notre séparation se fasse bientôt. Il faut souhaiter le bien de ceux auxquels on s'intéresse aussi vivement que je m'intéresse à vous, aux dépens de notre satisfaction particulière. Je me flatte que vous vous souviendrez de moi, et que vous serez toujours honnête et vertueux comme vous avez commencé de l'être. Si jamais vos passions vous mettaient sur le point do commettre quelque injustice.

j'espère que ma mémoire vous arrêtera au bord du précipice. Passez-moi ce petit mot d'homélie.

Aimez-moi toujours, et soyez sûr que vous aurez toujours en moi un ami qui vous servira et qui vous chérira tant qu'il lui restera un souffle de vie. Je vous embrasse de toute ma tendresse paternelle.

LETTRE xxvnr.

A Paris, le 25 mai 1779.

La convalescence de ma femme, monsieur et cher cousin, a été et est encore contredite et chicanée par des mouvements et des crispations de nerfs qui commencent pourtant à se relâcher un peu. L'air de la campagne achèvera le reste. Nous comptons y être dans' quelques jours. Elle me char^je, mon jeune monsieur, de vous faire mille amitiés et des compliments pour monsieur votre père, le mondain, et votre saint homme d'oncle, surnommé le téméraire. Vous ne me parlez ni de l'un ni de l'autre dans votre lettre écourtée : ce qui ne vous fait pas honneur.

Je VOIS, mon petit docteur, que vous faites une consultation pour votre papa , et que vous vous adressez h ma femme et à moi comme à deux médecins. Il y a du bon dans cette démarche ; mais vous auriez pu l'accom-

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pagner de quelque souvenir de nous un peu plus tendre que des détails d'une consultation toute simple. (Juoi qu'il en soit , j)réoccupé comme vous l'êtes de craintes peu fondées sur la santé de monsieur votre père, laquelle vous cause de l'inquiétude comme à lui, vous devez oublier les autres. Ne prenez point ceci, mon ami, pour des reproches sérieux, mais badins; et vous ferez bien.

Quant aux douleurs de côté (pie votre papa éprouve depuis (piatre mois, le conseil soussigné, d'après l'exposé que vous nous en avez fait , et sur ce que vous assurez que le médecin (qui l'a probablement tàté) prononce qu'il u'y a point d'engorgement au foie; que, de plus, le malade est sans fièvre, a bon apj)étit et bon sommeil, DÉCIDE que cette douleur est ime affection rhumatismale qui doit se dissijier petit à petit par un régime suivi et des choses rafraîchissantes (pii détendent les nerfs. C'est à cette curation, déjà bien avancée, que ma femme travaille encore actuellement pour elle. Mais il faut de la j)atience; et ]e crains que le papa ne soit de ces gens auxquels la patience donne de l'impatience.

A})rès la lecture de cette ordonnance , mon ami , embrassez-moi bien cordialement votre père et votre oncle pour moi. Dites-leur que je les aime, ainsi que leur fils et neveu.

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