LETTRE XXXI
A Gri{>non, ce L4 août 1779.
Je n'ai reçu ici, cher petit cousin, votre lettre que mercredi dernier. J'y réponds. Je vous passe de vous plaindre de la fatigue et de l'embarras que vous avez essuyés, dites-vous, pendant trois semaines, mais dans vos comptes, en outre de vos doléances, je ne saurais vous allouer Ve7inm.
Quand on se porte bien , monsieur, que l'on a vingtcinq ans et de l'esprit tirant sur le jugement, il est impossible de s'ennuyer, à moins d'être favorisé de grâces particulières pour cela. Ainsi permettez-moi de croire à de l'exagération dans ce que vous nous écrivez là-dessus. Vous avez voulu nous tirer les larmes des yeux ; je vous ai pénétré.
Quoi qu'il en soit, cousin, nous ne vous trouvons point du tout à plaindre. Quoique soixante livres par mois pour sa nourriture ne soit pas bon marché, c'est en attendant une pension où vous puissiez vous mettre et qui doit être à meilleur compte. Quant au logement meublé, pour deux cents livres, il est à très-bon compte.
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et ce ne sont point là les dépenses que vous avait annoncées votre prédécesseur.
Vous dites, mon ami, (jne le ton de la société est fort bon ; tant pis ! Comme Tournon est pour vous un point dans votre vie, que vous devez souhaiter être presque imperceptible, j'eusse voulu que le ton de la ville eût été détestable , et que vous y eussiez été mal reçu ' . En trouvant le contraire, conduisez-vous en bon chrétien qui ne s'attache à rien des choses d'ici-bas. C'est ce que vous pourrez faire de plus sage, tant que vous resterez à Tournon.
Nous sommes bien sensibles , intti (juanii, à vos bons souvenirs. Ma femme a repris ses forces et son sommeil. Elle vous fait mille compliments, ainsi que mon frère. Je connais votre coeur, mon ami, je ne doute point de votre recf)nnaissance. Vous avez l'àme honnête et trèshonnête, si vous ne l'avez pas très-vive et très-chaude. Ne croyez point, mon ami, que ce soit plainte ou reproche; je n'en ai pas le plus léger à vous faire. La grande chaleur de l'âme ne dépend pas de nous; quand on n'est pas né avec elle, on ne peut pas se la donner. Vous serez plus heureux; vous n'aurez que des passions douces, qui vous amuseront et ne vous tourmenteront pas. Vous
' Tournon, dans le Vivarais (Ardèche). Cette petite ville, qui possède un vieux château des ducs de Soubise, eut, dès le douzième siècle, dos seigneiu's particuliers, revêtus plus tard du titre de comtes, et dont la race s'est éteinte en 1614. Le titre de ce comté passa ensuite successivement dans les maisons de Montuionncv, de Lévv-Vcnfadour et de Rohan- Soubise.
n'aurez jamais de [jrands plaisirs, mais aussi serez-vous exempt de grandes peines. C'est ce que vous prédit votre vieil ami, qui ne compte ])lus avoir le plaisir de vous voir.
Quant aux nouvelles que vous me demandez, en voici une du 11 août : « Voilà JNI. d'Orvilliers dans la Manche )' avec soixaute-six gros vaisseaux. On dit, on veut que » l'amiral Hardy ne soit pas assez osé pour attendre
V l'armée française et espagnole, qu'il est rentré et qu'il » n'y aura point de combat. Si cela est, la mer alors » devient libre, et nos vaisseaux, en étant les maîtres, " favorisent la descente projetée. Aussi assure-t-on que " les ordres sont partis pour embarquer nos troupes. » M. d'Orvilliers est en avant; les Espagnols font l'ar- » rière-garde et empêcheront, de leur côté, l'entrée de " la Manche. Ce même ^I. d'Orvilliers vient de perdre, « sur son bord, son fi\s unique. Il a donné deux jours à » sa douleur, et il a repris son commandement le troi-
V sième jour après ce coup affreux ' . »
Ces nouvelles me viennent de bon lieu, mon ami.
* Orvilliers (L. Guillouet, comte d'), né à Moulins eu 1708, lieutenant (fénéral en 1777, fut chargé du counnandeuient de Tarmée navale de France, batlit l'auiiral an(;lais îleppcl, près de Brest, le 27 juillet 1778; mais, en 1770, il tenta d'opérer un débarquement en Angleterre, sans y pouvoir réussir, par suite des lenteurs que mit la flotte espagnole à se rallier à lui, et des maladies qui décimèrent ses équipages. En 1783, il quitta le service et se retira au séminaire de Saint-Magloire, à Paris, où il était encore quand la révolution le força à chercher un autre asile. On ignore l'époque et le lieu de sa mort.
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Vous V pouvez couipter. Quand je saurai quelque chose sur le bail des lennes, ce sera une nouvelle pour vous ])ien plus calante, plus riante et brillante, ])lus intéressante et phis aj)peîtissante ;
Et moins incpiictante, et moins alarmante que celle de notre descente.
Adieu, mon cher fils. Je vous aime et je vous aimerai toujours comme im vi-ri table père.
Ecrivez-moi sous le couvert de M. de Juvi^jny ', conseiller honoraire au parlement de Metz, à l'hôtel de la Poste, rue Coq-Héron, à Paris.
* llijjOJey de Juvi{|nv (Jean-Ant.), ami de Piron. Avocat au parlement de Paris, où il était né, il v mourut en 1788, avec les titres de conseiller honoraire du parlement de Metz et de membre de l'Académie de Dijon. La littérature l'occupa plus que la jurisprudence. Il publia les OEiivres complètes de Piron; Paris, 1776, 7 vol. in-8», et 9 vol. in-12, et fit des Mé)noires IdslorUjnes sur la Vie et les otivraijes de la Monnaye, Mémoires pleins de recherches curieuses et qui sont placés eu fête de l'édition in-4", en deux volumes, des œuvres de la ^lonnoye. Ou a en outre de lui plusieurs ouvrag;es originaux : Mémoire pour l'âme de Fréron; Bibliothèques françaises de la Croix du Maine et de Duverdier de Vauprivas; de la Décadence des lettres et des mœurs, iu-S". Il attribvie cette décadence à l'abus qu'on a fait du bel esprit et de la philosophie. La Harpe s'est montré sévère, injuste même dans le ju{;emeut qu'il a j)orté sur Juvi(>uy, dont le mérite était solide et l'esprit nourri de fortes études.