LETTRE XXXII
Ce 5 septembre 177Î).
Je ne suis point surpris, comme vous, mon cher ami, de vous voir si promptement placé. Je m'y attendais. Je viens d'en remercier M. de Saint-iVmand avec la tournure cpii peut vous être utile. Je lui dis que votre satisfaction tombe principalement sur ce cpie vous vous flattez d'être estimé et un peu aimé de lui ; de ce que vous paraissez l'intéresser, etc.
Ma femme et moi nous vous faisons nos compliments de ce que vous êtes à Roanne. C'est une ville aimable pour la société * ; mais il ne reste plus qu'à savoir, et nous ij^jnorons, si dans cette cité, qui n'est pleine que de noblesse, MM. les commis sont reçus dans la bonne compagnie de la ville. J'ai toujours oublié de vous demander, mon ami, si vous étiez gentilhomme; cette bêtise sert beaucoup dans la province. Quand on l'est, il faut « faire claquer son fouet tout comme un autre » , devant des chevaux qui estiment cela.
(Juoi qu'il en soit, je ne vous fais cette question que pour vous, mon cher enfant, et parce que ma femme a
* Roanne est une ville ancienne, mais son importance ne tlate que tlu dix-luiitièrue siècle. C'était jadis le chef-lieu d'un duché créé en L566 en faveur de Ch. Gouffier, et qui passa depuis dans la maison des ducs de la Feuillade. Roanne est la patrie du bénédictin Pernetty.
17(1 CORRESPO?fDA.NCE INÉDITi:
à Roanrn' un anii trè.s-l)on fjentilhomme. et qui, peutêtre, pourrait l'être plus qu'il ne faut, si c'est la mode du pays de l'être beaucoup.
Ce gentilhomme se nomme M. de Mirât. Il aime et estime beaucoup ma femme , et quand il est à Paris , il vient souvent manger chez moi. Ne lui dites pas tout ce que je viens de vous dire là ; mais dites-lui, monsieur, que j'ai l'honneur d'être votre parent, et je suis presque sûr que, malgré ses préjugés, s'il en a, il vous comblera de politesses. Peut-être aussi que je suis un fat qui présume trop de moi.
Je suis bien fâché, mon ami, de n'avoir point de nouvelles; nous en attendons à tous les quarts d'heure. Sans un coup de vent arrivé le 18, et qui a déinàté le Protée de son grand mât, et un orage affreux qui a contraint M, d'Orvilliers de gagner la haute mer, il était, le 17, dans la plus belle position pour nous et très -critique pour le général Hardy et les Anglais. Mais je vous ai dit et je crois toujours que cette guerre ne peut ])as être longue, attendu l'état affreux dans lequel nous avons pris les Anglais, épuisés d'argent, de matelots, de soldats et de vaisseaux. Il me semble (ju'il ne leur reste rien que leur orgueil.
Ma femme se porte mieu;c, mais beaucoup mieux. Cependant elle n'est pas entièrement rétablie. Elle vous fait mille amitiés et compliments, ainsi que mon frère. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.
LETTRE XXXIIÏ.
Ce 10 septembre 1779.
Ma sœur, mon cher fils, vient de me marquer la perte que vous avez faite. Je prends part au cha^^rin qu'elle vous cause, et la part la plus tendre.
Je ne crois pas que cet accident cruel vous olilige à demander un congé à la Compagnie, à moins que ce ne soit pour coJîsoler monsieur votre oncle, et qu'il ne l'exige de vous. Sans cela, il est tout simple d'envoyer votre procuration en blanc à ce second père, qui ne peut rien faire qui nuise à vos intérêts.
Je crains fort, mon ami, tpie cette perte ne soit plus affreuse encore pour monsieur votre oncle que pour vous, et qu'elle n'entraîne la sienne. Accoutumé, depuis nombre d'années, à ne se mêler de rien, ni d'affaires, ni de ménage, comment cet homme isolé va-t-il vivre? Quel parti prendra-t-il?
Marquez-moi, mon fils, comment vous vous trouvez à Roanne ; donnez-moi tous les détails que vous êtes en état de me faire, et de la ville et de la façon dont vous comptez y vivre. Tout ce qui vous regarde m'intéresse et m'intéressera toujours. Ma femme me charge de vous dire mille choses tendres, et la part qu'elle prend à cet événement. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur, et je veux être tout à fait, actuellement, votre père.
172 CORRESPONDANCE INËDITi: