ÉPIGRAMME
Un thcolo{jiea expert
J']t maître en Fart du syllogisme
Se flattait qu'au christianisme
Il saurait amener Robert,
Et le plier au catéchisme.
De gloire il se croyait couvert Pour avoir, d'abord, à Robert Fait presque abjurer l'athéisme;
Mais voyez à quoi cela sert!
Robert s'est réduit au déisme, Encore dit-il qu'il y perd.
Vous me promettez donc de lire tout cela à vos petitsenfants.
LETTRE XLIIL
Ce 8 octobre 1780.
Je ne vous prendrai pas davantafje à la (forge, mon cher enfant, pour vous faire avouer que vous avez vu M. l'abbé Thomas chez moi. J'ai eu tort d'insister làdessus; n'en j^arlons plus. Je aous dirai seulement qu'à mon tour je n'ai point vu l'acte qui lui assure sa pension, mais je sais que les différents cas qui peuvent arriver pendant le cours de l'éducation, ou s'il ne la finissait point, sont prévus dans l'acte par diverses conditions stipulées dans son contrat, selon la diversité de ces cas.
Je vous fais mon compliment sincère, mon ami, sur un don du ciel que je ne vous connaissais pas. Vous avez une belle mémoire! C'est un fjrand bonheur. Rien n'est plus utile pour nous et pour les autres. Elle est de première nécessité dans les affaires, et c'est un trésor j)our !a vieillesse de ceux qui aiment les lettres comme vous. La mémoire est la clef des langues. 8i vous me permettez encore de vous donner un conseil , je vous inviterai à apprendre la langue grecq^ie, à vos heures perdues. Je suis aujourd'hui au désespoir de l'avoir abandonnée en sortant du collège, où je la bégayais. Je donnerais toute chose au monde pour qu'elle me fût aussi familière que le latin. Virgile, Horace et Ovide font tout l'amusement de mes vieux jours; et j'enrage tout vif de ne pouvoir lire Homère, les tragiques grecs et Démos-
thènes que dans des traductions. C'est sûrement la plus belle des langues et la plus ne(;li{;ée dans ce siècle-ci. Ce n'est pas la mer à boire; ce n'est rien quand on a de la mémoire et des principes de {jrammaire et de syntaxe. Vous en viendrez aisément à bout. Mais je joins h ce conseil un autre avis : c'est, si vous suivez le premier, de vous donner bien de {;arde que des j^ens d'affaires sachent que vous faites cette folie-là , folie à leurs yeux. Les financiers et tous les fortiiniers ju^jent un homme mcapable d'affaires quand le lualheiueux a l'imprudence de montrer du goût pour les lettres '. Au reste, mon ami, si vous déférez à ce mien conseil, vous direz un jour, vous qui avez de la mémoire : C'est un f.... ignorant qui m'a persuadé d'apprendre le grec, et vous me nommerez. Si je ne suis pas savant, je n'en accuse que ma mémoire et non ma volonté. J'ai toujours été de l'avis de La Fontaine :
Laissez dire les sots : le savoir a son prix 2.
Défigurez, mon cher fils, vos lettres par des ratures plutôt que de ftiire des brouillons de lettres pour moi. Je ne vous passe point cet amour-propre, ni la plus légère prétention à l'esprit. Je vous passerais plutôt
* Le bourgeois de nos jours, qui a pris à peu près la place àes forluniers dont parle Collé, porte en général lui jugement aussi sévère et aussi éclairé sur les jeunes gens (pii consacrent leurs loisirs à la culture des lettres. Avis à la jeunesse studieuse qui veut faire un bon mariage! Il faut qu'elle cache ses goûts et qu'elle montre tout juste l'esprit d'un maçon ou d'un pàtissiei-.
2 V Avantage de la science, iahle XIX du livre VIIL
d'être bête tout bonnement. Dans les lettres, ainsi que dans toutes les actions de votre vie, soyez toujours ce que vous êtes, vous ferez bien. Faites des efforts pour être plus, vous serez moins. On les fuit, ces efforts : ils rendent ridicule. Soyez simple, imi, naïf comme vous l'êtes; vous plairez. Faut y tâcher.
Un hoiuine né chagrin plaît pur son cluKjrln même , a dit Boileau ' ;
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en nous*.
Vous flattez-vous, mon petit finaud, qu'avant de nous l'avouer ingénument, ma femme et moi nous ne nous fussions pas aperçus, il y a plusieurs années, de vos apprêts de style et de vos menues prétentions? Nous disions souvent : « Voilà notre cher jeune homme qui » veut faire de l'esprit; voilà une tournure de phrase » qui lui a coûté ; il l'a bien cherchée celle-là ! » et nous riions de vos tàcheries au beau style. Tàcherie n'est pas français; c'est un barbarisme que ce mot, mais pourquoi se gêner avec ses amis? Je vous donne l'exemple avec les préceptes, moi !
Oui, mon ami, vous avez un bon esprit. Tenez-vous-y : c'est bien le medleur lot. Marte antem fatagebat. Laissez roupiller les autres dans le bel esprit. Fortifiez le AÔtre par des connaissances; étendez-le par l'étude des anciens. Partout ailleurs on vous abuse. J'ai songé à cela trop tard; ou plutôt l'état très-étroit où j'ai été dans ma
' Épître IX.
* Ibidem..
jeunesse m'a empêché d'y songer. L honneur me commandait de penser à un état utile pour n'être à charge à personne. J'étais pauvre, je n'ai pu me hvrer à mes goûts; au contraire, il m'a faUu les contrarier pour tirer quelques plumes des ailes de la fortune (quoique je ne sache pas qu'elle en ait), pour arriver à l'indépendance, qui fut toujours le seul but de mes désirs, et que j'ai obtenue sans savoir comment '. Mais je vous répéterai bien que ce n'est que par une aisance que je n'ai point méritée que je tiens ce bien de tous les biens : l'indépendance ! Mais cet accès d'égoïsme qui vient de me prendre ne doit pas me faire oublier ce que je voulais vous dire. La suite de mon homélie sur les belles-lettres, c'est que si je vous prêche en faveur des anciens et vais jusqu'à vos ordonner d'apprendre le grec à fond, vu votre mémoire, je vous défends expressément d'apprendre l'anglais. Les anciens vous donneront un goût exquis, les Anglais un détestable. Car qu'arrive-t-il quand on s'est donné la peine d'apprendre une langue? notre amour nous la fait épouser : c'est Pygmalion amoureux de sa statue. On ne lit, on ne veut lire que de l'anglais; et c'est un moyen infaillible de se corrompre le goût.
Tudieu! l'ami du conjnngfo.
Comme vous mordez à la grappe!
Vous enfileriez tout de (;ô.
Et sans crainte qu'on vous attrape, Le grand chemin du conjungo,
* Oh! qu'il le savait bien! C'était son rare savoir-faire qui l'avait conduit à l'indépendance.