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bien entendu, si l'on avait là, sur le bout du ])aur, un parti raisonnable à vous prr)j)oser; mais il n'en est rien. Nous n'avons que l'idée (jénérale de vous marier, et devons bien marier, s'il s'en présentait une occasion. Au reste, rien ne presse, si vous n'êtes point trop pressé de vos nécessités. Vous ferez même un meilleur établissement dans trois ou quatre ans qu'actuellement. Si vous n'êtes pas encore directeur, vous aurez au moins alors un emploi plus considérable. Vous aurez fait quelques économies. Ma femme veut que tous les ans vous achetiez une action de ]a.Compagnie des Indes ; qu'à la troisième année, vous en acquerriez deux autres; en un mot, que vous fassiez la pelotte jusqu'à votre mariage. L'économie est la plus sûre des richesses. Je croyais votre patrimoine plus fort. A la mort de monsieur votre oncle, hériterez-vous de quelque chose? Autre question, relative aussi à votre établissement. Préféreriez-vous la province à Paris? et si l'on vous v offrait une place de chef de bureau, l'aimeriez-vous mieux qu'une direction en province? Au siu'plus, vos sentiments svu' le sort de vos enfants sont de la plus grande honnêteté, à votre ordinaire. Vous avez des principes : vous serez heureux.
Il ne fallait pas, mon cher fils, vous presser de me répondre. Dans la crise où vous êtes actuellement, et où vous devez être encore quelques mois, je n'eusse été ni surpris ni fâché que vous eussiez laissé passer six semaines pour m'écrire, et même davantage. Continuez à vous distinguer par votre travail, et ne pensez pas à moi.
Je suis bien aise que vous ayez été content di- mon vaudeville : car je le suis aussi un peu. Mes flatteurs mêmes me sont venus dire, à Gii(}iion, qu'il courait Paris, et qu'il avait pris. H Y a cinquante ans qu'il eût bien tait et plus vite fortune; mais les Français n'aiment plus à cbanter; le vaudeville est tombé ainsi que la gaieté '.
Dites-moi quelque cliose de la salle de comédie de Lyon.
LETTRE XLIY.
A Paris, le 27 novembre 1780.
Mon clier enfant, faites toujours marcber les affaires
d'abord. Quand elles sont faites, pensez à vous amuser.
Quoique cette maxime soit commune, et même un peu
triviale, elle ne perd rien de sa vérité pour cela. Vous
avez donc agi très-sagement de ne pas vous gébenner
pour m'écrire.
A votre aise, Maître Biaise !
Tous les arrangements nouveaux dans les Fermes donneront beaucoup de travail aux commis, des augmentations de produits aux régisseurs, et le public en sera tourmenté plus exactement et avec plus de correction.
' Nous l'avons dit : les épicuriens ne comjirenaient rien ou ne voulaient rien comprendre à la transformation sociale qui s'opérait autour d'eux.
J'introduisis dans une ode, il v a trente-cinq ans, un financier, et voici comme je le faisais parler. Les financiers d'aujourd'hui s'énonceront de même, mais en prose. Lisez.
Ce commis n'est pas assez ferme.
Par Plutus, qu'il soit révoqué!
Ce monsti-e a fait tomber la ferme Du contrôle, et papier marqué.
Que l'on établisse à sa place Quelqu'un qui n'ait jamais fait grâce, Qui ne dorme ni jour ni nuits, Et dont l'activité vorace D'autre chose ne s'embari-asse Que de centupler nos produits.
Envoyez cette strophe aux dévots et aux saints de la régie.
Je suis bien aise, mon cher ami, que vous soyez revenu de votre frayeur et que vous ne craipuiez plus un changement inutile. M. de Saint-Amand vous en procurera un avantageux, et bientôt peut-être. Je croirais volontiers que dans levus nouveaux établissements, surtout les plus considérables, ils auront un besoin urgent d'employer des gens intelligents comme vous, qui puissent donner de la consistance à leurs innovations.
Ma femme et moi, notre fieux, nous nous trouvons de l'avis de monsieur votre oncle sur le mariage qu'il vous propose. Il nous parait que c'est aussi un peu le vôtre. Ainsi, en supposant ce que vous nous dites de cette demoiselle, qu'elle a quatre-vingt mille francs de bien clair, vous ne pouvez , du côté du bien , espérer
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beaucoup davantage, et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un peu plus ou un peu moins?
Il semble , d'un autre côté , que vous avez au moins de l'estime pour la demoiselle dont il s'agit. Vous lui donnez de la sagesse, de la décence et de la grâce; ce sont vos propres termes, et ces termes prouveraient presque que vous avez déjà du goût pour elle. Tout cela ne rompt point le marché.
Enfin, comme vous penchez prudemment, et très-prudemment, pour vivre et rester dans la province, et qu'en effet il faut être à moitié fou pour faire son établissement à Paris , où le luxe est effroyable , et où , par conséquent, personne n'est à son aise '; par toutes ces raisons et beaucoup d'autres que vous pouvez y ajouter
' Qu'eût dit le bonhomme Collé du luxe et des dépenses de l'époque actuelle? On doit croire, au surplus, que cet état de choses ne fera que s'ag^graver; dès l'année 17'59, l'avocat Barbier s'en plaignait en ces termes : a ... Les dépenses sont si fortes et le luxe à un tel point, que chacun ne sait comment se retourner pour gagner. » Journal de Carbier, t. IV, p. 360. On était loin de cette époque où, réglant le budget de sa belle-sœur, récemment mariée , madame de ^ïaintenon écrivait cette fameuse lettre restée à l'état de problème, et d'api'ès laquelle la dépense d'une maison composée de douze personnes, dont six domestiques, plus quatre chevaux, voitures, ]o{;e à l'Opéra, location d'hôtel, etc., ne s'élevait qu'à douze mille livres par an. En évaluant à soixante mille francs la dépense qu'entraînerait aujourd'hui un semblable train de vie, M. Pieri'e Clément nous parait dans le vrai, si même il n'est pas resté en deçà. Voyez p. GLI de V Introduction des Lettres , instructions et Mémoires de Colbert, publiés par M. Pierre Clément, de l'Institut; 18(>i-18G3.
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encore, le conseil sous.sif|në conclut à faire terminer cette affaire par votre très-cher oncle, en y réfléchissant encore beaucoup et en mettant les points sur les i dans votre contrat de mariajje. Qu'il soit bien fait. Sonçez, mon ami, cpie c'est une loi que l'on s'impose; qu'elle ne doit pas nous (jéner dans les placements futurs de notre fortune, et qu'il ne faut s'y lier que le moins qu'il est possible. Une légère considération à faire encore : c'est de différer ce mariajje peut-être jusqu'à ce que vous ayez le meilleur contrôle possible; en sorte que vous n'ayez plus d'émigration à faire que pour passer à la direction; qvie pour conclure votre mariage, en un mot, vous soyez stable dans votre contrôle et dans une ville. Mais ce menu, et très-menu arrangement ne doit pas vous arrêter beaucoup, et vous faire manquer l'objet principal.
J'arrive au menu placement d'argent, mon ami, que vous avez à faire cette année. Nous pensons qu'à votre âge vous devez être heureux. La jeunesse est 1 âge du bonheur à tous égards. Il y a plusieurs chances à courir dans cette loterie à douze cents francs le billet ' ; il peut vous en échoir une bonne. C'est à vous d'examiner l'édit de création que l'on vous prêtera à Roanne, et de vous décider.
Si vous vous déterminez à prendre deux billets de
* Il s'a^jit probablement d'une de ces loteries dites 7-ojal('s, auxquelles le {gouvernement avait parfois recours pour se procurer de l'arçent, et dont I^oiiis XV avait fait un si fréquenl usage , de même que des tontines.
cette loterie, envoyez-moi ou à Boulogne ' vos deux mille quatre cents francs, en prenant où vous êtes une rescription sur les Fermes de Paris, et nous achèterons ici les deux billets. Je vous propose mon frère, parce qu'il n'est pas aussi sédentaire que moi à Grignon , et qu'il va et vient à Paris, où il pourrait revendre ces billets en cas qu'il vous prît fantaisie de vous en défaire après les premiers tirages et les premières chances courues.
Vous me demandez , mon ami , ce que c'est qu'une action de la Compagnie des Indes ^. Avant sa destruction,
* Le frère de Collé.
^ « La Compagnie des Indes, dit Voltaire, établie par Louis XIV, anéantie en 1712, renaissante en 1720, dans Pondichéry, paraissait très-florissante; elle avait beaucoup de vaisseaux, de commis, de diiecteurs, et même des canons et des soldats; mais elle n'a jamais pu fournir le moindre dividende à ses actionnaires du produit de son commerce. C'est la sexde compagnie commerçante d'iuu'ope qui soit dans ce cas; et, au fond, ses actionnaires et ses créanciers n'ont jamais été payés que de la concession faite par le roi d'une partie de la ferme du tabac, absolument étrangère à son négoce. Par cela même elle florissait à Pondicbéry; car l'argent de ses retours était employé à augmenter ses fonds, à fortifier la ville, à l'embellir, à se ménager dans l'Inde des alliés utiles. » Le Journal de l'avocat Barbier (janvier et février 1745) contient des détails assez circonstanciés sur la Compagnie des Indes, sur son mécanisme, ses produits, etc.; et dans ses Mémoires , dont nous devons la publication au savant et spirituel M. de Lescure, Mattbieu Marais a aussi consigné de curieux détails sur la constitution de cette Compagnie, dont le duc d'Orléans avait été nommé gouverneur perpétuel. — Journal et Mémoires de Mathieu' îMarais; Paris, Didot, 4 vol. in-8% t. I, p. 409.
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c'était un effet sur cette Compagnie, dont elle payait un dividende ou l'intérêt. Depuis son anéantissement, le roi s'est mis à sa place ; il a porté le capital de chaque action de cette défunte Compagnie à la somme de 2,500 francs, duquel capital il paye annuellement 125 francs d'intérêt, sur lesquels il retient le dixième; par conséquent on reçoit net 112 fr. 10 sols. Le cours de ces effets sur la place est aujourd'hui à 1,980 et tant de livres, tantôt plus, tantôt moins, etc.; en sorte rpie, pour moins de 2,000 livres, vous acquerrez un capital de 2,500, et vous avez un intérêt plus fort que 5 pour 100. Il v a les risques à courir, comme tout ce qui est entre les mains du roi y est sujet et les coiut.
Sur ces exposés , mon jeune seigneur, prenez le parti qui vous plaira le mieux, et faites-nous l'honneur de nous regarder, mon frère et moi, comme vos intendants à Paris. Nous exécuterons vos ordres ; mais lisez et méditez le nouvel édit de création de la loterie.
Il ne me reste plus, mon ami, qu'à traiter notre article de la langue grecque.
Vous cherchez, mon bel angfc, avecque trop de ruses, De mauvaises raisons et de faibles excuses.
Non-seulement je trouve toutes vos raisons boiteuses, mais même culs-de-jatte. La seule qui ne soit pas bancroche est celle de vos occupations actuelles. Ne vous mettez au grec que dans huit mois, dans un an, soit!
Avec une grammaire grecque, un lexicon et les ra- <ines grecques, on peut apprendre cette langue sans
maître et sans confident. J'avoue que cela est difficile, mais rien n'est moins impossible à quelqu'un déjà instruit. Dans tout le cours de votre vie, sachez distingfuer le difficile de l'impossible. M. l'abbé Thomas a appris le grec tout seul. Il passait une partie de ses nuits à préparer à ses écoliers de rhétorique les versions grecques qu'il leur donnait à faire le matin , et c'est en leur montrant le grec qu'il l'a appris lui-même. C'est un lait.
Passez-vous donc de maîtres. Aussi bien, sont-ce des sots. Mais quand vous serez de loisir dans une grande ville, fuites le choix d'un homme de lettres duquel vous exigerez le plus grand secret; il vous lèvera toutes les difficultés et ne vous déshonorera pas aux yeux de vos autruches de financiers.
A l'égard de la fiayeur panique que vous avez de vous passionner, je vous réponds de vous, mon cher ami. Je vous connais intus et in ente. Vos goûts, vos passions, n'auront jamais cette violence que vous craignez sans fondement aucun. Pour le bonheur de votre vie, vous avez les passions douces.
Ma femme et moi , à quelques petites indispositions près, nous nous portons assez bien et vous aimons de tous nos cœurs.
Cette lettre-ci, mon ami, est si sérieuse et si temporelle, et si peu spirituelle, que j'en ai presque honte. Elle ne convient guère ;i un gaillard et à un cadet comme moi et comme vous. Pour vous dérider le front des impressions que vous auront faites et ma morale et les
affaires que j'ai traitées, je l'accompagne, pour votre délassement et pour me distraire, du papier ci-joint '.
LETTRE XLY.
A Paris, ce 8 janvier 1781.
Aous n'aurez jamais de moi, mon cher fils, de reproches, même d'amitié, sur les petits délais de vos réponses. Indépendamment des affaires qu'il faut, comme je vous le répète, faire marcher d'abord, je vous passerais, à votre âge, de vous laisser encore aller à vos plaisirs et à vos amusements, de préférence à un commère épistolaire, duquel le fondement, entre amis, doit être la liberté. Point de géhennes de part ni d'autre. Je recevrais sans aucune satisfaction une lettre de vous si j'étais forcé de vous l'arracher par de menues persécutions, par des plaisanteries même. Je prétends que le jeu vous plaise quand vous m'écrivez; sinon, j'aime mieux quitter la partie et la perdre.
Je ne sais, mon ami, si je ne vous ai pas déjà, au sujet des réponses que vous me faites, indiqué et radoté un moyen dont je m'aidais dans ma jeimesse, quand j'avais des affaires et des amis badins. Rien ne me dérangeait des premières, et j'avais poiu* les seconds des
' Ce papier, dont l'envoi est annoncé par Collé, et qui contenait probablement cpiclqnos poésies, n'a pu être retrouvé.
lettres que je commençais dans les intervalles de mes occupations. J'en ai eu jusqu'à deux ou trois d'entamées comme comptes en banque. Les unes où il n'y avait que quelques pln^ases écrites ; d'autres , la première page; celle-là, quelques lignes, etc. C'est ainsi que j'accordais mon travail et mes amusements ; mais il est vrai que j'étais affligé ou doué d'une prodigieuse activité.
Je veux, mon cher enfant, pour votre avancement, ne point douter que M. de Saint-Amand ne vous laisse à Roanne pour faire le nouvel établissement '. Je ne doute point que vous n'en sortiez à votre honneur, et, conséquemment, que ce pédant des Feriyies n'en augmente pour vous d'estime et du désir de vous placer très-bien, après votre besogne faite. Point d'impatience ! Saisissez l'heureuse occasion qui se présente de vous distinguer. Travaillez comme un diable; mais faites valoir votre travail comme quatre. Souvenez-vous de tout ce que je vous ai marqué là-dessus. Faire valoir son travail est plus nécessaire et plus utile que le travail même ^.
Flattez en action votre régent financier; consultez-le
^ Il s'ajfit tle mesin-es d'organisation, par suite de l'exteusion qui venait d'être donnée aux fermes, en exécution du nouvel arrêt du 9 janvier 1780.
^ Ilélas! e'est là une vérité désolante et de tous les temps! Les médiocrités hâbleuses et les turbulentes vanités l'ont presque toujours emporté sur le mérite silencieux et modeste. C'est toiijoins la fable, ou plutôt l'histoire du Bouvreuil et du Coi'bean ; Fini, qui ne demande rien, meurt de faim dans sa cag'e; l'autre, qui demande sans cesse, obtient tout par l'importunité :
// aie encore et ne manque de rien.