EPANGHEMENT DE L AMO UR-PR O PRE
A mesure que mes ouvrages ont paru, soit au théâtre, soit à l'impression , les journalistes en ont parlé. J'ai arraché des journaux les articles qui me regardaient , et j'en ai formé un petit volume dans lequel j'ai mêlé mes propres réflexions. Je les ai mises sous divers titres. Voici celui de l' avant-propos, et l'avant-propos lui-même.
J'avoue de bonne foi, dans cet avant-propos, que je n'ai fait cette petite collection des journaux qui ont parlé de Dupuis et Des Ronais que par amour-propre.
Quelques tours que j'eusse pris pour cacher cette vérité, elle n'en aurait pas moins sauté aux yeux, et ce n'eût été qu'un ridicule de plus que mon silence à cet égard. Je n'ai point parlé de moi *ni de ma comédie au public. Je me suis épargné le ridicule d'une préface imprimée : c'est bien la moindre chose que ma vanité regagne cela dans un écrit particulier.
Houdard de la Motte, dans les siens, qui sont publics,
* En tête de la seconde édition de son Théâtre de société (3 vol. ia-12; Paris, 1777, chez Gueffiei"), Collé a placé, sous le titre de Manière de Préface, plusieurs fragments du manuscrit que nous donnons ici in extenso. Dès lors, une partie de ce document est déjà connue; mais, outre qu'il s'y trouve des paragraphes entiers que nous n'avons vus nulle part, les fragments mis en tête du Théâtre de 50C/V?e présentent d'assez nombreuses variantes avec la rédaction originale que nous avons sous les yeux. C'est donc une restitution que nous avons jugé couvenable de faire, en rétablissant le texte primitif.
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a plaidé pour la vanité des {jcus de lettres, et il a pensé avec raison que c était l'iuuour-propre, uniquement, qui les faisait travailler et se donner tant de peine. C'est lui seul, assurait-il, qui les conduit à la gloire ; et j'ajoute, bien plus souvent encore au ridicule. Mais enfin, quoi qu'il en soit, ce ridicule (si ridicule il y a) est bien pardonnable, quand il n'est nuisible ni incommode, et n'ennuie personne. L'on ne verra celui que je me donnerai qu'à ma mort : ce sera un ridicule posthume. J'en fais d'avance mes excuses à ceux qui bériteront de ce manuscrit. Mais pourquoi leur en faire? Le ridicule n'ennuie pas toujom:"s : au contraire, ils se divertiront aux dépens du pauvre défunt, et cela satisfera leur petite malice, dont alors je ne m'embarrasserai guère, suivant toutes les apparences.
Les trois journaux qui ont donné des extraits de Dupuis et Des Ronais sont la Renommée littéraire, le Mercure de France et V Année littéraire. Je n'ai pas voulu y joindre la feuille de V Avant-Coureur, parce que j'en ai trouvé les louanges trop outrées. Je n'ai point poussé la vanité jusque-là, d'autant plus que j'avais eu celle de la réfuter. Et ces sortes de réfutations, quand elles ne sont pas faites vigoureusement, ont l'air d'un consentement hypocrite; et quand elles sont faites avec force, vous êtes obligé de vous rabaisser, et l'on vous prend au mot. Je garde donc un bonnéte milieu en supprimant cette feuille. Je ne suis point assez fat pour consentir aux éloges exagérés que l'on y donne à ma comédie ; mais je ne veux pas être assez sot pour les combattre.
A la suite de l'extrait que Fréron a donné de la Partie de chasse, j'ai écrit le peu de lignes qui suivent :
Je trouve de l'exagération dans les louanges que Fréron donne à cette pièce , mais je les lui passe plutôt qu'une critique outrée qu'il en eût pu faire.
Je conviens, encore une fois, que cette collection des articles des journalistes sur mes ouvrages est un ragoût de l'amour-propre et d'une vanité qui peut paraître petite; mais j'ai travaillé et ne me suis donné lant de peine que pour en retirer quelques fumées légères de fîloire.
Après les extraits qu'ont donnés de mon Théâtre de société le Mercure et Fréron, j'ai écrit ce qui suit :
Je confesse avec la plus grande ingénuité, qu'il y a beaucoup à rabattre des éloges des journalistes. Quand ces Messieurs se mettent à louer, ils passent toujours le but. Mais, en continuant d'épancher ici mon amourpropre, j'avouerai avec la même simplicité que ce qui m'a flatté mille fois davantage que leurs louanges, c'est de les avoir vu confirmer par des succès de théâtre.
L'on sait qu'aussitôt après son impression, la Partie de chasse a été représentée sur tous ceux du royaume et dans toutes les soirées particulières, et l'est encore tous les jours depuis huit ans qu'elle a paru. Le roi ne veut pas qu'elle soit jouée à Paris. Il a sûrement ses raisons : Polichinelle a bien les siennes.
Depuis six ans les comédiens vont jouer, en ville, la
plus grande partie des pièces de mou Théàti-e de société, quelcpio libres que d'abord on les ait trouvées.
Les femmes s'y sont accoutumées, et on les joue même entre soi dans beaucoup de maisons de campagne. C'est là ce que j'appelle le sceau du succès, avec quelque vérité, ou si l'on veut, avec quelque vanité.
Après les derniers extraits faits par Fréron , le Mercure et \e Journal encyclopédique de mes quatre comédies retouchées et mises à neuf, j'ai écrit le peu de lignes qui suivent :
Il faut réduire les éloges que les journalistes ont donnés à mes comédies remises à neuf. J'en rabattrai au moins la moitié; peut-être encore n'est-ce pas assez en rabattre. L'amour-propre se trompe toujours dans ses calculs. C'est d'ailleurs un Protée qui se reproduit sous différentes formes.
J'ai, par exemple, l'amour-propre de me flatter d'avoir vu une partie de mes défauts et la Ijorne entière de mon mince talent. J'ai l'amour-propre de croire avoir vu plus loin que je ne pouvais aller.
Je reconnais, avec toute la candeur et la sincérité possibles, qu'en général ma versification est trop hachée, sans harmonie , et qu'elle est rocailleuse, si l'on peut se servir de ce t(!rme.
Je reconnais que les plaisanteries que j'ai mises dans la Ijouche des valets ne sont peut-être pas assez sail-
lantes pour le théâtre public, où l'on veut que tout soit comique et piquant.
Je reconnais enfin qu'il doit se trouver sûrement un grand nombre d'autres défauts dont je ne me suis pas même douté, et que j'ijjnore encore.
C'est pour ces raisons aussi que, dans ma lettre imprimée dans le Mercure du mois de février 1771, j'ai déclaré que j'abandonnais les comédies retouchées aux plumes élégantes de ceux des écrivains qui voudraient se donner la peine de me corriger. Je le répète ici : je n'ai eu d'autre vue en travaillant à refondre les anciennes bonnes comédies, que de mettre sur la voie des auteurs qui seraient plus capables que moi de nous conserver au théâtre des chefs-d'œuvre qui en disparaîtront bientôt si on ne les refond pas *.
J'ai passé plusieurs discussions dramatiques , ennuyeuses pour ceux qui n'ont pas pratiqué l'art du théâtre, pour en venir au morceau sur l'amour-propre des auteurs, que je vous ai promis. Il est intitulé dans mon recueil :
CONCLUSION DE MON KPANCHEMENT d' AMOUR-PROPRE.
A la suite des deux extraits du Journal encyclopédique, j'ai dit avec sincérité ce que je pensais de mes comé-
* Allusion aux pièces de théâtre que Collé a retouchées. Voyez V Introduction, p. 13, et la Liste chronolocjirjue des Ouvrages de Collé , placée à la fin de ce volume.
dies refondues et des éloges qui leur ont été donnés. Ceux de VAnnée littéraire a cet égard sont encore plus outrés, et conséquemment moins mérités. Les louanges que Fréron prodigue, d'un autre côté, et sans mesure, à mon faible talent pour la comédie en général, m'ont semblé plutôt fciites pour révolter les lecteurs par leur exagération que pour me les concilier par quelque apparence de vérité. Il m'eût servi cent fois mieux en en disant cent fois moins.
Par exemple, quel est l'homme de lettres, quel est l'homme du monde qui, avec de l'esprit, des connaissances et du sang-froid , puisse ne pas être indisposé contre moi en lisant l'hyperbole ridicule qui suit :
« Depuis Molière, je ne connais que "Si. Collé qui ait » reçu de la nature un talent supérieur et décidé pour " le genre de la comédie. Il n'y a que M. Piron qui ait y> fait éclater la même force comique, etc., etc. »
Et moi , je déclare ici , avec la franchise la plus gauloise, que non-seulement Piron avait reçu de la nature un génie mille fois supérieur à mon faible talent pour la comédie, mais je déclare encore, avec un cœur vraiment pénétré de ce que j'avance, que la Mèj^e coquette, de Quinault, et que les bonnes comédies de Dufresny, de Regnard , de Destouches et de Marivaux, dessinées à grands traits, sont bien au-dessus aussi des bagatelles dramatiques que j'ai crayonnées et dont je n'ai fait que mon amusement et non pas mon métier. Je regarde très -sincèrement comme mes maîtres ces auteurs
célèbres que je viens de nommer, et d'autres encore que je ne nomme pas, pour éviter la prolixité.
Quant à Molière, après lequel on me place, je m'en crois plus éloigné dans le comique, que M. de la Harpe ne l'est dans le tragique du divin Corneille.
Tout ce que , dans ce cas-ci , je puis seulement permettre à mon amour-propre de dire , c'est que ces écrivains charmants que j'ai nommés ont tous eu le bonheur d'avoir pu consacrer leurs [)remières années à l'étude réfléchie d'un art qui, tout frivole qu'il paraît, est beaucoup plus difficile et plus étendu qu'on ne l'imagine communément. Et moi , retenu dans ma jeunesse par une prudence qui avait ses fondements dans des principes d'honneur, je n'ai pas cru qu'il me fût permis de me livrer à mon goût pour le théâtre qu'après avoir auparavant arrangé ma fortune, de manière que je ne pusse être à charge à personne; que je fusse le maître de mon temps, et entièrement indépendant.
Eloigné de la scène par les affaires et par cette façon de penser, je suis sans doute resté écolier dans cet art, pour n'en avoir pas fait assez tôt mon occupation unique et mon principal objet. Me passera-t-on de croire que c'est cette cause qui a resserré le peu de talent que j'avais pour le théâtre dans des bornes étroites que j'ai senties aussi bien que l'impossibilité de les reculer?
Que l'on ne se figure donc pas que je suis assez simple ou assez vain aujourd'hui pour me laisser tourner la tête en respirant trop fort l'encens suspect de tous ces messieurs les journalistes, ou pour m'enivrer sottement des
petits succès que j'ai obtenus dans la carrière dramatique.
Je pense les avoir moi-même appréciés et mis à leur juste valeur. J'oserai même assurer qu'à cet égard je me suis constamment appliqué à mettre de l'amour-propre à n'avoir qu'un amour-propre raisonnable. Celui de tous les poètes que j'ai connus, et je n'en excepte aucun, m'avait toujours paru si ridicule et si extravagant, que ce que j'en ai vu, dans les temps où je ne pensais nullement à être auteur, m'a sauvé de l'excès de ce travers aussi incommode pour le moins dans la société qu'il y est impertinent et risible.
J'ai toujours pensé qu'aux yeux de la raison le métier du poëte était celui de tous les mérites qui devait inspirer le moins d'amour-propre. Il faut mesurer sa gloire à l'utilité dont on est à la société. Eh ! de quelle utilité peut y être même le plus grand poëte ' ?
Henri IV et Turenne, Sully et Golbert, Mathieu Mole et notre moderne Lamoignon de Malesherbes, Bossuet et Fénelon , précepteurs d'héritiers présomptifs d'un grand royaume , Rollin et Le Beau , instituteurs des citoyens , Boerhaave et Ambroise Paré , Le Normand et Cochin, Jacques Cœur et MM. Le Coulteux, Parcieux et Vaucanson, et généralement tous les hommes qui sont, par leurs actions et non par des écrits futiles, les bienfaiteurs de la société, voilà, selon moi, les mortels auxquels on peut passer un amour-propre si excessif qu'il
* Voyez la note I, p. 190, lettre XL.
puisse être; et encore, pour leur propre bonheur, ierojitils sagement de le modérer.
Mais celui des poètes ne doit pas être ëpar^jné. Pour peu qu'ils passent le but, on doit les couvrir de ridicule et les punir par le mépris. Quel bien réel, en effet, les poètes apportent-ils à la société ? Platon , le plus saye des hommes, les en bannissait. Je suis encore trop fou pour être du sentiment de ce sage; mais, pour en revenir à l'amour-propre, j'ai tâché d'être assez raisonnable pour n'en avoir à cet égard que le moins possible. J'ai toujours pensé que, même dans les états les plus faits pour en inspirer, et dont j'ai tracé ci-dessus une légère esquisse, l'homme, cet être si borné, n'avait jamais de quoi se glorifier de sa pauvre raison , quelque grande qu'elle paraisse à ses yeux et même aux yeux des autres.
C'est depuis longtemps qu'on a dit que tout ce que l'homme sait, c'est qu'il ne sait rien. Le plus grand génie, transporté hors de sa sphère, n'est qu'un sot et qu'un stupide quand il risque de passer dans une autre. Le cardinal de Richelieu fit des tragédies détestables, quand il osa s'en mêler; et Corneille, le divin Corneille, eut été un imbécile s'il lui eût fallu inventer et suivre le vaste projet d'abaisser la maison d'Autriche , projet que le même Richelieu a combiné et accompli avec tant de génie.
L'homme, encore une fois, doit être humilié d'être homme. Dieu seul peut avoir de la gloire. Il est la gloire même. C'est par cet hommage dû à l'Être suprême que
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je terminerai mon sermon sur l'amour-propre, en criant à mes cliers auditeurs :
« Petits embryons de la terre, prenez cette mesure » j)our votre amour-propre. Il ne nous incommodera ni ') ne nous révoltera pas tant ! »
LETTRES ADIIESSÉES A DIVERS.