‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 5 sur 91 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

A Paris, ce 21 mars 1775.

Je n'ai point répondu, mon cher enfant, à votre première lettre, parce que je ne pouvais pas douter qu'elle ne fut bientôt suivie d'une seconde, ou bien il eût fallu (|ue celle que je vous avais écrite eut été perdue à la poste : ce que je ne présume jamais.

Vous m'assommez d'éloges outrés, mon cher fils; mais soyez sur qu'il y a longtemps cjue j'ai enrayé sur

.-,0 (X)KUi:sPOM)AN«:i: i.nédite

la vanité. Les louaiijjes glisseiit sur moi ; elles ne me (ont plus d'elïet. Ce <jni m'a touché véritablement tla!)s votre lettre, c'est le Ion de senLiment qui y règne, et (|ue je mérite seulement par l'amitié que j'ai pour vous. Cette amitié est fondée sur l'estime que vous m'inspire/, et sur les espérances que j'en ai conçues. Il l^ut augmenter l'une et réaliseï- les autres par votre travail et par l'honnêteté de votre conduite. Il n'y aura plus de bornes alors il ma tendresse pour vous. Ce n'est point assez, mon ami, ou plutôt je n'avais pas besoin d'être persuadé de votre reconnaissance pour les Ixiibles services que je vous ai rendus; ce n'est j)oint moi qu'il faut en convaincre, ce n'est point moi qu'il faut flatter lionnétement comme vous le faites, c'est M. de Saint-Amand (}u'il vous importe d'enjôler (sans fausseté, pourtant), .le vous ai dit à l'oreille le secret de sa vanité. Servezvous continuellement de ce secret, que je crois infaillible jjour votre avancement. Saisissez, (pie di&-je? laites juiitre les occasions sans fin de lui écrire. Consultez-le , demandez-lui ses avis sur les moindres choses ; jetez dans vos lettres ce ton de confiance , de sentiment et d'abandon à ses lumières qui le persuadera. ]S'oubliez |)as de le bjucr toujours : il est louable par beaucoup de côtés, et vous ne manquerez ni à vous ni à la Aérité. Oue votre directeur lui écrive aussi sur vous de temps en temps. Travaillez, instniisez-vous promptement, afin (pie M. Domiliers ' puisse, en conscience, lui marquer

' Directeur des fermes, à Soissons, sous les ordres duquel le jeune hoininc éuiit placé.

vos pro^jrès rapides. Voilà, mon ami, le nœud gordien de votre afiaire.

Si vous suivez les conseils que je me permets de vous donner, vous ne serez pas longtemps sans appointements. Vous serez bientôt en pied. Mais, mon cher fils, soulïrez encore que je vous repète qu'il faut travailler, et beaucoup. Comme disaient les anciens : « De rien on ne peut iaire rien. » .l'y ajoute et je vous rabâche ce que je vous ai déjà dit : « Il faut aussi faire valoir ce quelque chose qu'on fait » et c'est, dans votre situation actuelle, ce que M. Domiliers, votre parent et votre ami, saura bien faire, si vous le méritez. Confiez-lui la lecture de ma lettre , et demandez-lui de vous fournir des occasions d'écrire à M. de Saint-Amand. Je connais beaucoup de réputation M. Domiliers : il en a une excellente, et vous êtes trop heureux d'être tondié entre ses mains, car vous resterez à Soissons; M. de Saint-Amand en a assuré ma femme il y a quelques jours.

Après tous ces avis et sentences, n'allez pas me prendre pour mi pédant, mais regardez-moi toujours comme votre vieux ami et votre second père.

52 CORIIESPONDANGE INÉDITE

LETTRE m.

A Paris, ce l"""^ avril 1775.

Comme votre dernière lettre, mon cher fils , ii'avait aucun ohjet (|ni exifjeàt une prompte réponse, je ne vous l'ai pas laite sur-le-champ. Je vous dirai, à ce propos, que vous n'attendrez jamais les miennes, lorsque dans vos lettres il se trouvera quelque chose de pressé ou d'intéressant.

Ce (lui nie parait vous tenir le plus au cœur dans celle que vous m'avez écrite le 26 mars, est que je voie M. Puissant, le fils, votre fermier général de correspondance. Je ne le connais point, mais je chercherai des connaissances auprès de lui. Si je ne puis en trouver d'ici à un mois, je me ferai connaître à lui comme un homme (pii vous aime et qui vous est attaché. Le plus sûr, incomparablement, est de vous faire comiaitre à lui vous-même par l'intelligence et la netteté de votre travail, et par les bons témoignages mérités que lui donnera de vous ^L Domiliers. Le beau-frère de ce dernier vous recommandera à cet honnête directeur; mais comptez que les bonnes recommandations sont celles (jui viennent de notre suffisance personnelle, de nos dits, laits et gestes. Cœtera fiunus.

Vous êtes actuellement dans la carrière que vous désiriez (ju'on vous ouvrit; c'est a vous de la remplir avec

honneur, avec capacité et avec distinction. Instruisezvous, consultez souvent, mais très-souvent, M. Domiliers. Un homme éclairé dans une matière abrège et simplifie le travail d'un candidat, jiar l'ordre et la méthode qu'il y lait observer. Cette vérité est une dans toutes les diderentes professions et même dans les sciences.

Je ne doute plus, moi, mon ami, que vous ne teniez la promesse (pie vous faites de travailler. Ma femme est ])lus incrédule et ne se rend pas encore. Elle croit bien que vous en avez l'intention, une sorte de velléité ;niais elle appréhende que tout ce que vous écrivez à ce sujet ne parte que d'une ferveur de novice, qui s'éteindra dans le noviciat même, et auparavant que vous ne preniez l'habit. Macte anima, generose puer! Doimez-luien le démenti! Ce n'est, au reste, que sur une amitié véritable pour vous que se fonde sa crainte ; elle me charge de vous le dire, de vous faire mille compliments, et de vous assurer que ce n'est que par l'intérêt qu'elle prend à votre sort qu'elle redoute tant votre indolence. Prenez donc le mors aux dents. Elle vous prie, vous supplie de lui prouver qu'elle ne sait ce qu'elle dit.

Quant aux plombs que vous jetez , mon ami , je ne les trouve point mal visés. Mais ces idées, ces projets, ne peuvent acquérir de vraisemblance et prendre coideur qu'en devenant ce qu'on a])pelle un sujet ' eu affaires , et, par votre conduite, un homme estimable et aimable

* Lu bon sujet, c'cst-à-tlirc un lionuiie de mérite, laborieux, etc.

r»i CORRESPONDANCi: INEDITE

dans la société. Vous avez en vous tout ce qu'il faut pouiremplir ces deux objets. Je suis content de vos lettres. Elles sont senties et elles sont très-raisonnables. J(^ crois (jue vous pensez et sentez tout ce que vous écrivez, et que vous êtes bien loin d'en vouloir imposer par des superficies. Vos actions, j'en suis sûr, justifieront tout ce que vous dites à votre ami, et à celui qui prend plaisir à se dire votre second père.

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