LETTRE IV
Ce 8 avril 1775.
Auparavant, moi» cher fils, de répondre à votre lettre du 4 du courant, il faut que je vous avoue in^jénument que je ne vous crovais ni autant de raison et d'esprit, ni autant de sentiment et d'âme. Vous n'en montrez pas autant en parlant qu'en écrivant; je vous le dis brutalement. Cetle diFférence ne peut venir que de votre timidité extrérac! ; conséquemment il faut travailler à la vaincre, attendu que rien ne fait plus de tort qu'une excessive tiniidit(''. Peu de gens dans le monde se donnent la peine d'aller déterrer l'esprit des autres (demande/.-le ;i voti'e cher oncle); il faut avoir un peu de h<niir-/iors, connue dit Montaijjne '. Cette timidité porté»;
* Rabelais emploie aussi re mot, qui si;;nine éloquence. Faconde, Facilité <lc parler.
ti"op loin, est plus TefFet d'un anif)ui-prj)pre mal entendu <jue d'une modestie véritable. Faites donc, à cet é(»ard, des réflexiojis. ^lais ne vous en tenez pas aux réflexions; aîjissez en consécpience , et mettez-vous à être plus hardi. Vous ne risquez rien; ce qui vous paraîtra trop fort ne sera qvte tort hien. Je connais assez votre caractère pour être sûr que vous ne serez jamais téméraire. Cet avant-propos sur vos lettres vous dit assez combien j'en suis content, c'est-à-dire plus An fond que de la forme; car siu' ce dernier point, si je voulais être pédant (eh ! pomquoi ne le serais-je pas?), je vous dirais que vous manquez un peu de ce côté-là. Dans votre dernière, vous me comparez à Apollon, etc.; cela sent le phéhns. Dans une autre, vous entrez dans la carrière, nous me mettez au bout de la lice; ce n'est que de moi que nous l'oulez recevoir la couronne, etc. Tout cela n'est p')int du genre éj)istolaire, qui ne veut qu'un stvle naturel, simple, clair et précis. Molière m'a appris que :
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité.
Ce n'est que jeu de mots, affectation pure;
Et ce n'est point ainsi que parle la n.iture'.
Il faut écrire dans une lettre comme on parlerait. Mais après avoir critiqué ce qui est répréhensible, il faut, en joli pédagog;ue, approuver ce qui est bien; par exemple, mon ami, mon cœur a été sensible à
' Le Misanthrope , acte I**", scène ii.
m; c()uiU':si'om»a.n<:i: inédite
plusieurs traits de sentiment (|ui vous sont échappés, quoique je ne les mérite pas par les foibles services que j'ai été h portée de vous rendre. J'ai été touché de ce vers latin : />/V tni/n' dent annos ! J'ajoute : De le nam cœlera sinno.
J'aime (pie dans une autre lettre vous disiez que vous coiinaissrz cette joie douce et pure qu'on éprouve en finissant une journée bien remplie par ses devoirs, etc. Ou vous seriez un monstre, ou il n'est pas possible que vous ne sentiez ce que vous écrivez là, et ces sentiments honnêtes font sur mf)i le plus (p\and effet, et redoublent pour vous mon estime et mon amitié. Il en est de même d'autres traits épars dans les lettres que vous m'avez écrites, surtout votre justification de la mauvaise opinion qu'avait ])rise ma femme de votre âme active. J'espère, et je suis sur que vous détruirez tous ces préjugés -là. Votre physique se rétablit, votre âme va reprendre tous ses ressorts.
Ces observations, que je vous fais peut-être avec trop de bonne foi, et dont quelques-unes peuvent égratigner votre ainoiu'-propre, me conduisent, quoi qu'il en soit, à vous faire la j)remière réponse essentielle qne je vous dois sur un des articles de votre dernière. Vous êtes embarrassé, dites -vous, sur la façon dont vous avez à louer M. «le Saint-Amand. Je crois vous l'avoir écrit : c'est la loiian{;e uK-ritée et non la flatterie qu'il vous faut employei-. Je suis bien éloigné de vous apprendre à être faux; je vous ensei.';ncrais un art (pie je ne sais nullement et qne je m(''j)rise beaucouj). Mais, comme je vous
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l'ai déjà fait entendre, M. de Saint-Amand a des côtés sur lesquels on peut le louer avec la plus {jrande vérité. C'est un homme de la probité la plus délicate, attaché à la justice et à la rèyle ; l)on ami, serviable, tendre et sensible, remplissant tous les devoirs de la société avec l'exactitude la plus scrupuleuse et la (générosité la plus jjfrande ; fort entendu dans les affaires, ne perdant jamais de vue les siennes ni celles des autres, etc. Omnis in hoc est. Bon citoyen, bon mari, bon maître, bon ami, bon chrétien, le père des pauvres, l'appui des malheureux, enfin un homme qui réunit les grands principes de la morale à ceux de la religion.
Ainsi, mon cher ami, tous ces éloges véritables qui peuvent être tournés et combinés de mille façons différentes dans toutes vos lettres, sont des sources inépuisables que vous avez assez d'esprit pour ne voir jamais tarir entre vos mains.
Quant à l'objection que vous me faites : Comment louer quelqu'un que Von ne connaît pas? cette même objection me fournit un moyen adroit de lui glisser vos louanges. Vous lui marquerez que c'est par moi que vous le connaissez jusqu'au fond de l'àme. « M. Collé m'a dit... M. Collé ajoutait encore..., etc., etc. » Par cet expédient, qui n'est rien moins que gauche, vous me mettrez avec lui encore mieux que je n'y suis ; vous me mettrez conséquemment plus à portée de vous être utile, qui est l'unique chose que j'attends de lui , et vous vous mettrez vous-même plus à votre aise, en rejetant sm* un tiers le bien que vous lui direz
5S COKUKSPO.NDANCE l.\Éi)JTi:
de lui h liii-ménie'. Prenez (jarde, ensuite, à mettre de la tournure et de la délicatesse dans ces éloges; n'y sovez point plirasier, mais simple et naturel ; (pi'ils aient plus le cachet du sentiment que du compliment. Soyez sûr, au reste, que de tous les conseils que je puis vous donner, celui-ci est le plus essentiel , après celui de travailler beaucoup et de vous rendre caj)ahle.
Vous trouverez , mon ami , beaucoup de verbia^je et quelques répétitions dans tf)ut ce que je vous écris là; mais mon àf^e, et le ciirrente calamo, me seniront, je crois, d'excuse auprès de vous. J'ai oublié, sur cet article, de vous dire que M. de Saint- Amand, que j'ai vu, avait reçu une lettre de monsieur votre père, le même jour que la vôtre lui ('tait j)arvenue; qu'il avait répondu à monsieur votre père tout ce qu'il aurait pu vous répondre.
l'ai vu, jeudi, M. Domiliers, qui m'a dit de vous, mon «lier an.ii , un bien que vous devez justifier ])ar votre bonne conduite et par votre travail. Je l'invitai à me faire l'honneur de diner chez moi ; il me prouva que cela lui était impossible.
Ce samedi matin , j'ai interrompu cette lettre-ci pour faire ma visite à M. Puissant, le fils. Il ne me connaissait que de nom. Il m'a reçu poliment, mais il n'a [)u s'empêcher de me paraître scandalisé de ne vous avoir
' Le luaitri' cousL'ilIc ici à l'élève IV'iiiploi (l'iine honnête haudf, d'inio imiorente fiction. Collé coiniaissait le cœur liuiiiain. Il avait de l'entregent, de l'habileté; toute sa Aie il a\ait su allier aux î;onts les pins frivoles r<\sprif le plus positif.
DE COLLÉ. 5i>
pas \u. Cependant, à part les raisons que je lui ai clounées, et le badinage cpie j'ai lait sur le pcc/ié cf omission de M. de Saint-Amand, sur lequel j'ai tout rejeté, il m'a semblé être très-disposé à vous servir. Ecrivez -lui au reçu do la présente, et, par le même ordinaire, écrivez à M. de Saint-Amand. Prenez pour le dernier le prétexte de la déinarclie que j'ai faite vis-à-vis du premier. Vale et aina.