‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 57 sur 91 · G CORRESPONDANCE INÉDITE · texte numérisé non relu

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qu'elle parle avec autant de noblesse et d'élégance que Fédéric, ou plutôt que c'est l'auteur qui parle, et l'auteur doit toujours se cacher; ce n'est que dans les caractères nobles et honnêtes qu'il lui est permis de se montrer un peu. Molière n'a point de style à lui, pour ainsi dire. L'on n'aperçoit le sien que dans les rôles que les comédiens ajjpellent les 7-aiso7ineia-s. Dans les autres, ce n'est jamais Molière qui parle, c'est Tartuffe, c'est Alceste, c'est Georfje Dandin , c'est Philaminte , Trissotin , Arnolj)he, etc., etc. Tous ses personnages ont leur style et non pas le sien. Celui de Molière se découvre seidement dans l'ami du misanthrope , dans le Ghrisalde de V École des femmes, dans le beau-frère de l'Orgon du Tartuffe, etc., etc.

Il serait donc à désirer, en partant de ce principe (si c'en est un), que la Mélisse du Faucon eût un petit caractère quelconque, comme celui de commère bavarde ou de nourrice de Fédéric, ou autrement. Mais, dans tous les cas, je crois chose indispensable qu'elle ait un autre style que lui. D'ailleurs, je préférerais un valet, attendu qu'il me parait plus naturel que dans sa misère il lui soit plutôt resté un vieux serviteur qu'une vieille duègne. Ce n'est pas, au reste, à quoi je tiendrais beaucoup, si le rôle de la vieille était mieux caractérisé.

Je ferai remarquer (|ue dans la scène sixième, pour que ce soit une scène et non pas un simple dialogue ou une simple conversation, il me ])arait qu'il est nécessaire que Mélisse ou le vieux valet qui pourrait la remplacer, ne connaisse point absolument Glitie; alors le mal qu'elle

lui dit d'elle-même à elle-même donne un comique de situation qu'il ne faut point perdre; et pour cela il est nécessaire de fonder dans l'exposition que Mélisse , qui a beaucoup entendu parler de Clitie, ne la connaît pas même de vue.

Plus l'art dramatique a fait de pro(jrès et plus l'on s'est convaincu que les mpnolo^ues et les aparté n'étaient point naturels. L'on ne doit, je pense, faire usage des monologues que lorsqu'ils sont indispensables, lorsque le personnage est dans une situation assez violente pour qu'il puisse parler tout seul ; qu'il a une grande passion ou un grand intérêt, et encore les faut-il faire très-courts et avec le plus de précision possible. Celui de Mélisse, scène cinquième, est dix fois trop long. Il en est de même des autres.

Je persiste encore à penser (oh! peut-être me trompéje!) que pour rendre ce sujet plus intéressant, il faut que Clitie ait eu de l'amour pour Fédéric; que par effort de vertu elle soit venue à bout de le surmonter et de le lui laisser ignorer; qu'elle l'ait même banni de chez elle, lui ait fait fermer sa porte; que Fédéric, comme un enragé, se soit acharné à la poursuivre de fêtes, de cadeaux; qu'il ait dépensé un argent immense à séduire ses domestiques; et comme la scène est à Florence, ne pourrait-on pas faire Fédéric magnifique? ne pourrait-on pas supposer que ses prodigalités lui avaient fait donner ce surnom, tandis que les gens sensés le surnommeraient le Pï-odigiœ? Il faiidrait encore que Clitie eût fait tout ce qui dépendait d'elle pour rebuter Fédéric de ses pro-

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fusions , et qu'elle s'y fut refusée avec une fermeté héroïque.

Plus l'on rendra Glitie intéressante, plus, à ce que je crois, le sujet le sera. Je voudrais donc encore que, par une suite de la plus touchante vertu, Clitie, adorant toujours Fédéric, se refusât à elle-même de l'épouser pour ne faire aucun tort à la fortune de son fds, et qu'au dénoùment il lui vint un vieux valet de chambre lui annoncer la mort de ce fds.

Tout cela n'est peut-être qu'une imagination ou une invention peu réfléchie, ou les idées indigestes d'une imagination usée; mais on donne ce qu'on a. En y réfléchissant, l'on pourrait peut-être tirer quelque chose de ces idées quand on les aurait débrouillées.

Je crois encore que pour éloigner les femmes, il faut leur faire aller cueillir des fruits dans le verger.

Je crois qu'il faut établir aussi davantage la nécessité dont le faucon est à Fédéric, que sans lui il mourrait de faim ; qu'il faut fonder indépendamment de cette raison l'amour extrême qu'il a pour cet oiseau.

Je crois que le repas où l'oiseau est servi est de toute nécessité. Vous en avez diné est un mot sublime. Clitie, pendant ce repas, en doit manger peu parce qu'elle n'a point d'appétit, mais elle en doit manger quelques bouchées; dire qu'elle n'a pas faim et en venir à sa demande ; mais il doit même être marqué que le gibier dont elle mange est excellent, mais c/u'elle manque d'appétit, etc.

Plus Fédéric est barbare envers son faucon , plus le

sacrifice est grand, cruel même, et plus son amour paraît, plus le sujet devieni intéressant.

Il s'agirait, coiunie je l'ai dit dans une de mes lettres, d'inventer quelques scènes qui naquissent du fond des entrailles de ce sujet. C'est à quoi l'auteur doit penser.

M. Sedaine vient de traiter ce sujet, et n'a cependant presque rien ajouté au conte de La Fontaine. Mais on aura la bonté d'observer que sa pièce est une comédie à ariettes; c'est un genre à part.

Si l'auteur de cette comédie , qui est peut-être encore trop jeune pour en faire, n'avait point un talent marqué, surtout celui de la versification et de l'élégance, je ne me serais pas donné la peine de l'ennuyer par tant d'écritures; je n'aurais fait que lui dire verbalement et avec politesse les vérités dures que j'aurais eu à lui glisser; mais il est très-possible que l'auteur, en s'évertuant l'ima" gination et en y pensant beaucoup, vienne à inventer et à trouver des ressources pour traiter son sujet par la suite.

Je le répète, peut-être est-il trop jeune encore. L'on fait des tragédies à vingt ans; il en faut avoir quarante pour foire des comédies. Les véritables comédies de Molière, j'entends celles qui peignent les lionnues d'après le nu : V École des Maris, celle des Femmes, Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, etc., etc., Molière avait plus de quarante-deux ou quarante-trois ans lorsqu'il a composé la première de ces pièces-là.

La raison en est facile à apercevoir. Il ne faut connaître que l'essence de l'iionmie en gros pour faire des

tra{jéclies, les passions communes. Mais pour faire une comédie, il faut, indépendamment de la connaissance du coeur humain en général, y joindre celle du monde, et, j)our ainsi dire, celle de chaque homme en particulier. Tout cela ne peut se faire ni à vingt ni à trente ans !

Étudiez la cour, et connaissez la ville*.

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