‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 74 sur 91 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

JOCASTE, ÉGIXE.

KGINE.

Que je vous plaius !

JOCASTE

Hélas ! je porte envie A ceux qui dans ces murs ont terminé leur vie. Quel état! quel tourment pour un cœur vertueux " !

KGINE.

Il n'en faut point douter : votre sort est affreux. Ces peuples, qu'un faux zèle aveuglément anime, Vont bientôt à grands cris demander leur victime. Je n'ose l'accuser; mais quelle horreur pour vous Si vous trouvez en lui l'assassin d'un époux !

JOCASTE

Eh! l'on ose à tous deux faire un pareil outrage! Le crime et la bassesse eut été son partage.

** Pour un cœur vertueux. Les femmes qui n'ont point de vertu dans leur cœur vertueux en ont sans cesse le mot à la bouche. Nous allons éplucher cette vertu-là.

CO^niKATEES PAR COLLÉ. 399

Egine, après les nœuds qu'il m'a fallu briser, Il mancjuait à mes maux de l'entendre accuser. Apprends que ces soupçons irritent ma colère, Et qu'il est vertueux , puisqu'il a su me plaire '".

Cet amour si constant...

JOGASTE.

Ne crois pas que mon cœur De cet amour funeste ait jni nourrir l'ardeur. Je l'ai trop combattu. Cependant, cbère Égine, Quoi que fasse un grand cœur oii la vertu domine '^, On ne se cache point ces secrets mouvements De la nature en nous indomptables enfants "',

COMME^'TAIRES DE COLLÉ

'^ Et qu'il est vertueux, puisqu'il a su me plaire.

Ce n'est pas toujours là une raison pour les femmes. Voilà d'ailleurs le mot vertue^ix encore répété; et plus bas, elie rabâche encore qu'elle a :

*' .... un grand cœur où la vertu domine.

On peut lui accorder qu'il est yrand , et ne pas convenir ([ue la vertu y domine.

'' De la nature en nous indomptables enfants.

Quoique la dame Jocaste dise et redise qu'elle a un (jrand cœur où la vertu domine, un cœur vertueux et une vertu sévère qui résiste aux passions, ce vers, qui peint si élégamment sa bonne santé, peut faire penser que sa vertu a eu affaire à forte partie. Elle a

de secrets mouvements

De la nature en elle indomptables enfants, qui peuvent bien laisser croire an combat, mais non à la vie-

Dans les replis de l'àme ils viennent nous surprendre; Ces feux (ju'on croit éteints renaissent de leur cendre. Et la vertu sévère, en de si durs combats, Résiste aux passions et ne les détruit pas.

Votre douleur est juste autant que vertueuse ; Et de tels sentiments...

JOGASTE.

Oue je suis malheureuse !

Tu connais, chère Ejjine, et mon cœur et mes maux. J'ai deux lois de l'hymen allumé les flambeaux; Deux fois, de mon destin subissant l'injustice, J'ai chan^jé d'esclava(}e ou plutôt de supplice; Et le seul des mortels dont mon cœur fut touché, A mes vœux pour jamais devait être arraché! Pardonnez-moi, grands dieux, ce souvenir funeste ! D'un feu que f ai dompté ^^ c'est le malheureux reste. Egiue, tu nous vis l'un et l'autre charmés; Tu vis nos nœuds rompus aussitôt rpie formés.

COMMENTA IP.ES DE COLLÉ

toire, puisqu'ils sont Indomptithles. An reste, tous ces détails sur l'amour sont divinoinent écrits, mais complètement déplacés et ridicules dans la bonchc de .locasto, qui doit avoir au moins (|uaiaute-cinq ans, et qui a un amant de cinquante. Ses déplorations sur l(;uis maux amoureux ne sont rien moins qu'intéressantes. C'est le vice de cet épisode. Il ne fallait point d'amour dans cette tra;;çdle-ci.

*^ Dompter un feu, se dit-il en l'rançais?

GOMME?hTÉES par collé. 401

Mon souverain niaima, m'obtint malgré moi-même.

Mon front, cliarjjé d'ennuis, fut ceint du diadème.

Il fallut oublier dans ses embrassements

Et mes premiers amours et mes premiers serments.

Tu sais qu'à mon devoir tout entière attachée,

J'étouffai de mes sens la révolte cachée '^,

Et dé{]uisant mon trouble, et dévorant mes j)leurs,

Je n'osais à moi-même avouer mes douleurs.

KGINE.

Comment donc pouviez-vous du joug de l'hyménée

Une seconde fois tenter la destinée?

Hélas !

M'est-il permis de ne vous rien cacher?

JO CASTE

Parle.

ÉGINE

OEdipe, madame, a paru vous toucher ",

** Rien do plus naturel, félouffal de mes sens la révolte cachée : ces expressions sont un peu hasardées pour luie luctaphysicienne. Au reste, dans ce morceau, ainsi «pie dans le pi'écédent, on doit observer avec quelle complaisance, quel amour-propre et quel plaisir sensuel cette AÙeille amoureuse s'étend et jase de son antique jiassion, qui n'intéresse plus que les gens de l'ancienne cour. Les spectateurs n'y sont pour rien. Son ridicule n'est pas même piquant : il n'est qu'ennuyeux.

" Olùlipc , niadaine , a paru vous toucher, etc.

Je soupçonne la dame d'honneur de Jocaste d'être une

Et votre cœur, du moins, sans trop de résistance. De vos Etats sauvés donna la récompense.

JOCASTE

Ah ! grands dieux !

ÉGINE

Etait-il plus heureux que Laïus?

Ou Philoctète absent ne vous touchait-il plus? Enh'e ces deux héros étiez-vous partagée '^?

grande persifleuse. Elle connaît Jocaste, elle sait qu'elle a les sens faciles; elle veut lui faire avouer qu'elle a eu des moments assez agréables avec le jeune successeur de Laïus, sans cesser cependant d'avoir des désirs d'en trouver de pareils avec Philoctète. C'est à quoi tend la question malifjne renfermée dans ces vers :

'* ... Etait-il (OEdipe) plus heureux que Laïus?

Ou Philoctète absent ne vous touchait-il plus?

Entre ces deux héros étiez-vous partagée? Le jeune mari de cette vieille veuve régnait sur ses sens, Philoctète sur son cœur. Dans ma tragédie comique de Tanzaï et Néadarné , j'ai tâché d'imiter et j'ai étendu cette idée. Qu'on me pardonne la vanité de me citer. Le voici :

J'adore Tanzaï; .Ioii([uille est mon vainqueur. L'un a séduit mes sens, l'autre a soumis mon cœur. Pareille ardeur j>our 1 nn et potu- I autre m'enflamme. Entfe ces deux héros se partage mon âme : Ils m'ont fait éprouver que l'on peut à la fois En aimer deux sans peine.

M o f S T A (; II i: .

On peut en aimer trois, Madame; et quelquefois a-t-on liien à combattre Pour s'en tenir à trois, et n'en pas aimer quatre.

Et Philoctète absent : M. de Voltaire glisse, judicieusement

JOGASTE.

Par un monstre cruel Thèbe alors ravagée,

A son libérateur avait promis ma foi ;

Et le vainqueur du sp/iinx était digne de moi^^ .

ÉGINE

Vous l'aimiez !

JOGASTE.

Je sentais pour lui quelque tendresse ^".

COMMEMAIllES DE COLLÉ.

d'ailleurs, ce trait comique qu'avec les femmes les absents ont toujours tort; du moins le donnc-t-il à entendre. Tout ce qui peint, au reste, l'amour de Jocaste, est plein de vérité et de chaleur. Les vers (m sont admirables; mais ils jurent avec le personnage de Jocaste, et conséquemment, plus ils sont bien, plus ils sont mal.

'^ Et le vainqueur du sphinx était digne de moi.

Cette idée est assez petite; elle n'eût, pas dû être employée, car, enfin, qu'est-ce que le vainqueur du sphinx avait de si estimable? Le talent de deviner des énigmes! C'est se moquer de son spectateur que de faire un vers ronflant de cette pensée.

^" ... Je sentais porir lui quelque tendresse, etc.

Jocaste a les sens vifs, mais en même temps elle a des ressources dans l'esprit, et elle est adroite pour donner des couleurs à ses différents sentiments d'amour. Quand elle aurait vécu de nos jours, elle ne pouvait pas être une métaphysicienne plus subtile, i'^lle analyse tous ses mouvements d'une manière décente; elle éloigne l'idée de la surprise des sens. Un jeune homme tel qu'OEdipe était pourtant capable de la lui faire éprouver; mais, en femme instruite, elle dissimule ses sensations à sa confidente; cela est plus doux; mais on n'aime pas à voir, et l'on est fatigué d'entendre cette veuve usée parler de passion pour son vieux Cléon, passion qui devait être tout au moins bien élimée.

Mais que ce sentiment lut loin de la faiblesse ! Ce n'était point, Egine, un feu tumultueux De mes sens enchantés enfant impétueux.

Je ne reconnus point cette brûlante flamme Que le seul Philoctète a fait naître en mon âme, Et qui, sur mon esprit répandant son poison, De son charme fatal a détruit ma raison. Je sentais pour OEdipe une amitié sévère '^^ . OEdipe est vertueux : sa vertu m'était chère. Mon cœur avec plaisir, etc., etc.

** Je sentais pour OEdipe une amitié sévère , etc.

Tout ce morceau in'a paru toujoui's de la plus {jrande beauté. Il rentre dans les idées reçues au théâtre sur les mouvements de la nature qu'un père, une mère, un fils, éprouvent en se retrouvant sans se connaître. Ce morceau est d'ailleurs supérieurement versifié; mais tout ce qui nous ramène à l'amour de Jocaste pour Philoctète le gâte et l'affaiblit.

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