‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 76 sur 91 · D ŒDIPE · texte numérisé non relu

D ŒDIPE

TRAGÉDIE

,rabr('(]erai ces examens. Us ennuieraient les gens du monde et n'apprendraient rien de nouveau aux gens du métier. Je ne ferai qu'indiquer les défauts de plan et de caractère des tragédies de M. de Voltaire. Il s'en trouvera même quelques-unes dont je ne ferai point l'examen : ce sont celles où mes observations ou Commentaires auront tout dit. Evitons les répétitions.

Ce n'est point ici une poétique que j'ai la prétention de donner, chemin faisant. Je suis bien loin de me charger de ce ridicule.

Les poétiques font bâiller le public et ne servent de rien à ceux qui sont nés sans génie ou sans talent, ou à ceux qui sont nés avec l'un ou l'autre.

Si j'étais condamjié, sous peine de la vie, à composer une poétique pour le théâtre, on se doute bien que j'en ferais une; mais je la ferais en une vingtaine de lignes, et je serais téméraire au point de la croire complète.

412 TRAGÉDIES DE VOJ/rAIRE

Je dirais — car je vais essayer de le faire — que toute représentation théâtrale doit être une peinture vraie, frappante et en action des hommes tels qu'ils sont.

Dans la tragédie, c'est celle des rois, des grands, des âmes élevées, des scélérats.

Dans la comédie, celle des mœurs, des citoyens et des événements de la vie commune.

Dans l'une et dans l'autre, il faut faire agir et parler les hommes comme ils agissent et comme ils parlent : voilà les caractères.

Dans l'une et dans l'autre, il faut que les événements des fables qu'on invente soient piquants et pourtant vrais ou vraisemblables : voilà les plans.

Sur l'iuie et sur l'autre, Boileau a donné un précepte; en deux vers il a tout dit :

Rien n'est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Voilà la loi et les prophètes. Voilà la poétique que je donnerais ou que je donne.

C'est d'après ce principe immuable que je livrerai les meilleures tragédies de M. de Voltaire au jugement de mes lecteurs.

Il est inutile de dire que le sujet d'OEdipe n'est point de l'invention de M. de Voltaire; mais il ne l'est pas d'observer que ce très-bel esprit, bel esprit superficiellement universel, est né sans ce génie créateur qui sait inventer et combiner un grand ensemble avec autant de verve que de jugement.

COMMENTEES PAU COLLE. 413

La plus [jrande jiartie des meilleures tragédies de cet auteur sont faites d'après les autres. Le pou qui sont de son cru sont remplies de miracles ou d'invraisemblances trop éloignées du vrai pour cpie cela puisse être beau.

L'on trouve de grandes facilités à traiter des sujets qui l'ont été par nos grands maîtres. On profite de leurs beautés et l'on évite leiu\s défauts.

Le sujet d'OEdipe a été traité par tous les poètes grecs ; mais leurs tragédies sont si simples, et leurs chœurs y tiennent tant de place, que cinq de leurs actes nous fournissent à peine la matière pour deux des nôtres.

Les Français qui ont pris ce sujet ont donc été obligés d'imaginer un épisode.

Celui de M. de Voltaire est froid et absurde. Il a ce petit agrément de plus que celui de Corneille, qui n'est que froid seulement.

L'épisode qu'avait inventé M. de la Motte dans son très- mauvais OEdipe est au moins — je dis tout au moins — très-raisonnable ; et dans les mains d'un trèsgrand poète, il eût pu devenir de la plus grande beauté.

M. de la Motte fait paraître dans sa tragédie Etéocle et Polynice. Il fait rendre un oracle qui, pour sauver les Thébains, demande le sang d'un fils de Jocaste. OEdipe est son fils, de même qu'Etéocle et Polynice. Cet oracle captieux fournit au moins la matière de deux actes; et cet épisode doit paraître excellent, parce qu'il est tiré du sein même du sujet, et que l'on exclut, par ce moyen, d'ailleurs, tout froid amour de ce sujet, qui n'en est point susceptible.

S'il vient un jour un poëte sans invention , et seulement grand coloriste, il pourra, en profitant des Œdipe de Corneille, de Voltaire et de la Motte, foire une excellente tragédie de cet affreux sujet, toujours manqué.

Quoi qu'il en soit, parlons de celui de M. de Voltaire, dont les derniers actes ont, comme nous l'avons dit, des morceaux précieux.

L'exposition du sujet est sans vérité et sans vraisemblance.

Philoctète arrive à Thèbes dont un monstre a ravagé les environs, et dont la capitale est remplie de morts et de mourants que la peste enq^orte; et ce Philoctète, au milieu de ces horreurs, déplore en termes outrés ses malheurs. Et quels sont ces grands malheurs? C'est d'avoir perdu, depuis peu d'années, Hercule son ami, qui est devenu dieu, et, depuis vingt-cinq ans, Jocaste, sa maîtresse, qui est devenue vieille.

Philoctète ne saurait ignorer l'apothéose de l'un , et n'avoir pas oublié l'autre. Cependant il assure, dans ses déplorations, qu'un séjour pestiféré est celui qui lui convient infiniment. A quoi mène ce déses])oir héroïque? A mourir du charbon, tandis qu'avec les flèches qu'Hercule lui a laisséc^s, comme on sait, il pouvait peut-être arriver dans ce pays pour y détruire le sphinx. Mais il en ignore l'existence; on lui en raconte l'histoire : autre défaut de vraisemblance. Il ne sait pas davantage la mort de Laïus, le nom de son successeur, le mariage de Jocaste, etc., etc. Peut-on se prêter à celte ignorance volontaire? La Grèce est grande comme la main, et un

prince qui n'en est point sorti n'a pas appris, en Béotie, où il dit qu'il est resté qiiatre ans, des nouvelles aussi publiques et aussi générales que la mort d'un roi et le mariage de sa veuve : c'est se moquer. On croira plutôt que Philoctète est d'accord avec l'auteur pour se faire instruire de ce qu'il sait, afin de mettre par là le spectateur finement au fait de ce qu'il est nécessaire qu'il sache.

Un autre défaut, dans cette exposition, c'est de n'y avoir pas fondé et établi que le grand prêtre avait le talent de prédire l'avenir.

Une autre invraisemblance aussi difficile à digérer, comme nous l'avons déjà dit dans nos Commentaires , c'est l'accusation dirigée par Araspe de la mort de Laïus contre Philoctète. A peine ce pauvre héros a-t-il mis dans Thèbes son ^ned téméraire (car, comme dit la parodie : Que la témérité de votre fued est grande) , à peine , dis-je, est-il entré dans la ville, — il n'a pas même encore eu le temps de voir ni le roi ni la reine, — à peine a-t-on pu l'apercevoir daiis les rues, qu'il es! accusé par tous les Thébains du meurtre de Laïus, et qu'ils le demandent tous pour victime. Aussitôt pris, aussitôt pendu. L'on ne peut passer un incident aussi impossible que dans les Mille et mie Nuits.

Cet incident et l'épisode des amours de Jocaste et de Philoctète , qui remplissent cet acte et les deux tiers au moins du troisième acte, Ji'ont pas l'ombre de vérité. Nous nous sommes assez égayé dans nos Cotumentaires sur cet épisode glacial pour y revenir encore. Gela nous fait bâiller de souvenir.

Passons à la scène cinquième de ce troisième acte. Quoiqu'elle soit très-courte, elle est inutile.

Philoctète ajoute quelques mots aux invectives d'G^'dipe contre le grand prêtre; [il ne sert qu'à cela dans cette scène, à laquelle il est d'ailleurs fort étranger. On sent même combien il l'est au sujet.

La scène troisième est une belle scène , et la seule du fond à'OEdipe; elle a cent deux vers, desquels il convient de retrancher ceux que disent les chœurs et Philoctète, qui sont de trop dans cette scène. En sorte que, tout calcule, cet acte troisième n'a, en conscience, qu'environ quatre-vingts vers qui appartiennent essentiellement au fond du sujet d'OEdipe.

Quant au quatrième et au cinquième acte, nous avons épuisé, dans nos Commentaires, et les critiques et les éloges sur le plan. Nous n'en dirons pas davantage. En général, nous estimons infiniment ces deux derniers actes, et nous le répétons avec plaisir. !Mais ce serait malgré nous si, dans le cours de cet ouvrage, nous tombions dans des répétitions de critiques.

Notre dessein est de montrer de la justice, de la sévérité même; mais nous rougirions de faire voir de l'acharnement.

Les caractères des personnages de cette tragédie ont été examinés dans les détails, parce qu'ils tenaient à ces détails. Nous n'y revenons pas.

Il ne nous reste donc qu'à parler de YOEdipe de Corneille, relativement h celui-ci. Tâchons d'être court. Je sens l'ennui qui gagne mes lecteurs.

Emporté par mon admiration pour Corneille, j'avais fait l'extrait du plan de son OEdipc, et, (juoi(|ue cet extrait m'eut encore enflammé, j'ai senti que la lon(5iieur dont il était pouvait faire man<pier l'effet que je désirais qu'il produisit sur ceux qui auraient eu la patience de le lire.

Je me contente donc d'exhorter les amateurs de théâtre à faire attention à ce plan et à le méditer, .le suis persuadé que plus ils l'examineront de près et })lus ils trouveront d'invention , de jjénie et de jujjfemeut dans sa combinaison.

J'excepte de cette combinaison l'épisode de Dircé et de Thésée, et surtout leurs amours.

Quelque respect que j'aie pour cet auteur divin, j'oserai dire que l'amour ne peut entrer dans un sujet aussi terrible et même aussi horrible que celui d'OEdipe.

Quelque distance immense qu'on doive mettre, en {jénéral, entre les créations de Corneille et celles de la Motte, j'ai la hardiesse de soutenir encore, malgré le mépris qu'en fait M. de Voltaire, que le seul épisode qui pût rentrer dans le sujet d'OEdipe est celui que M. de la Motte a créé. Je renvoie, à cet égard, à ce que j'en ai déjà dit, et surtout à la tragédie de ce dernier.

Je me réduis donc ici , sur le plan de Corneille et sur les beautés de ce poëme, à de simples indications.

L'invention de l'oracle de Delphes, cpii suspend l'action dans le premier acte par son silence effrayant; celle où Œdipe lui-même prend, à la fin de cet acte, la résolution de faire évoquer l'ombre de Laïus par Tirésias

(peut-être eùt-il fallu faire paraître cette ombre : je suis en cela de l'avis de ^I. de Voltaire); enfin, l'adresse créatrice qu'a eue Corneille de fonder, dans cette même scène, par Ol^dipe, qu'il était le meurtrier de son père, tous ces traits sont d'un maître de l'art.

L'ombre évoquée par Tirésias, le sens ambijju de sa réponse, qui a fait sûrement naître à M. de la Motte l'idée de son épisode, est encore une invention de génie. Elle est bien préférable à celle de M. de Voltaire, qui fait de son fjrand prêtre un f;rand devin , sans {grande raison pour cela.

Après avoir suspendu le sujet pendant deux actes ^ par ces deux moyens, fauteur arrive à la scène (piatrième du troisième acte, où Œdipe commence à vouloir prendre connaissance de son sort avec Jocaste, et s'en éclaircir. L'action prend ici une nouvelle face et une force nouvelle.

Je suis bi(;n sur de ne point ennuyer mes lecteurs en copiant ici les vers de Corneille sur la Fatalité, à laquelle croyaient les anciens. Ils étaient jansénistes; Thésée ne l'était pas cependant, comme on va le voir :

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