‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 8 sur 91 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

De vendredi, 27 juillet 1775.

Votre lettre du 14, mon cher pupille, ne m'est parvenue où je suis que le 20. C'est toujours avec grand plaisir que je reçois de vos nouvelles. Il est sur que j'ai bien de l'amitié pour vous; qu'elle s'est fort augmentée depuis que je vous connais davantage, et qu'elle augmentera encore à proportion de l'augmentation de mon estime. Je ne doute pas des accroissements que vous y donnerez vous-même, à ce dernier égard. Je me persuade que vous allez vous instruire à fond de votre métier, que vous vous en acquitterez avec la plus exacte probité, et que la considération personnelle qui en

découlera pour vous par une suite nécessaire , vous rendra alors mille et mille fois plus cher à mon cœur. Allons, coura<;e, mon cher enfant! c'est à ces conditions que je désire passionnément de vous aimer en père. En attendant, je ne négligerai rien de ce qui pourra vous procurer votre avancement , qui cependant , comme je vous l'ai dit, est actuellement plus entre vos mains que dans les miennes. J'ai vu M. Puissant pomvous et sans vos ordres ; je prendrai encore cette liberté au retour des campagnes.

Je suis bien aise, mon ami, que vous ayez trouvé potables les remèdes que je vous ai donnés pour votre timidité'. J'espère qu'ils vous réussiront. J'oubliais de vous relever sur une idée de votre dernière lettre. Vous vous plaigniez de ce que vous ne saviez pas être aviusant dans la société. Mais on n'est point obligé de l'être quand notre caractère ne nous y appelle pas. On serait, au contraire, ridicule d'y tâcher. Ne suffit-il pas d'y être honnête, attentif, complaisant? Le sérieux plaît et est en droit de plaire comme la gaieté, quoique par un chemin opposé. Boileau n'a-t-il pas dit : « Qu'un homme » né chagrin plaît par so}i chafjf}-in même? » Ne forçons la nature en rien ; soyons ce que nous sommes , et nous serons bien. Il n'y a que l'affectation d'être ce qu'on n'est pas qui est insoutenable et choquante. Du reste, comme je vous l'ai dit, faites usage de l'amour-prbpre des autres pour soutenir la conversation , et soyez bien sûr que c'est un trésor qu'il est impossible d'épuiser. * Voyez la lettre IV.

70 GOIIRESI'UMDA-NCE LNEDITE

Je suis enchanté pour vous, mon cher ])upiUe, (|ue vous goûtiez un peu les conseils que je vous donne. Si j'eusse rencontré, clans ma jeunesse, quelqu'un qui eut voulu prendre cette peine pour moi, j'aurais fait moins de faux pas et dit moins de choses déplacées. Mais pressez-vous d'en ])rofiter. Je ne suis pas loin des radotages , je vous en avertis , et , lorsque je les luclerai avec les bonnes idées (jui pourraient encore venir s'y glisser, reste à savoir si votre bon es[)rit aura la patience de distinguer le bon grain de l'ivraie. Peut-être suis-je déjà dans ce cas-là sans m'en apercevoir. Mais prenez ce qui est bon, rejetez les rêveries.

Je vous l'ai dit, Rousseau est le plus faux des hommes. C'est un homme à qui la vérité est indifférente. Auteur paradoxal, il se joue de tout et n'a point de sentiment à lui '. Ce n'est point un auteur original, excepté dans ses détails, par sa méthode, sa logique sophistiquée et son éloquence de feu grégeois. A l'égard du fond, il n'en a point à lui. C'est Montaigne et Locke où il a puisé son Emile. Montaigne est d'ailleurs dans tous ses autres ouvrages philosophiques. Il v a même un livre, imprimé depuis peu d'années, où l'on spécifie tous ses larcins laits à notre auteur gascon. Rien de ce qu'a écrit

' On sourit en songeant qu'à l'exemple de Rousseau, Collé avait aussi son Emile, et quu s'il se déchaîne ainsi à tout propos contre le ciloyen de Genève, c'est peut-être par pure jalousie de métier. D'un autre côté, en saqualilc d'aïUeur drainati(iiie, il devait difricilement pardonner à Jcau-Jacques sa Lettre à dAlembert sur les spectacles, critique amère qui l'atteiçuait dircctciiicnl lui-même.

Rousseau ne lui appartient pour le fond. Son roman d'Heloïse n'est lui-même qu'un pillage des situations et des caractères des romanciers qui l'ont précédé. C'est Clarisse, c'est Panicla , etc., etc. Il n'a rien inventé. Ses discours sophistiques sur les sciences et belles-lettres , son Traité social, ses dissertations hétéroclites et fausses sur le théâtre, et autres drogues de rhéteur qui a la fureur de bien dire, sont déjà presque oubliés. Son roman tiendra par la véhémence des passions et par la force de son éloquence vive et rapide; mais à qui l'a examiné de près, la nature y est exagérée et manquée dans une infinité d'endroits. L'on a dit effectivement que l'histoire de la séduction de son écolière était sa propre histoire. Je n'ai rien de positif sur ce fait; en tout cas, il se serait peint là comme un grand roué. Au reste, il était commis de M. Dupin , fermier général', avant de s'ctre fait singulier; car il n'est pas singulier

* Mort eu 1769, dans lui âge avancé. Avait servi avant d'être financier. Il travailla laborieusement à une réfutation de VEspril des lois, qui fut imprimée et supprimée ensuite d'après les conseils de ses amis. Il s'était pi'oposé de faire fapoloyie de la finance à l'encontn» de Montesquieu , - — rien que cela! — Sa seconde femme était fille de Samuel Bernard, qui, pour reconnaître Faccueil que lui avait fait ^I. Dupin, la lui donna avec luie place de fermier {général et luie fortune immense. Il avait eu de sa première femme un fils, Dupin de Francueil, célèbre par ses amours avec madame d'Epinay et ses relations avec Jean-Jacques. Du reste, ce derni(îr, alors qu'il était encore obscur et igfuoré, avait été secrétaire de madame Dupin, qui visait au bel esprit et (pii recevait à sa table, toutes les semaines, les Mairan , les Buffon, les Fontenelle, etc.

])ar caractère, il n'est que charlatan : il a voulu jouer le rôle de cynique.

Je vous en dirai davanta{;e une autre fois. On attend ma lettre pour la porter à Paris. Ma femme vous fait mille tendres amitiés.

LETTRE YIII.

Ce 23 septembre 1775.

Comment donc, charmant petit bidet normand, vous commencez déjà à manéger comme im jeune cheval d'Espagne ! Vous donnez des idées nouvelles de voltes aux vieux haras des fermes générales ! J'appi'ouve trèsfort ce que vous avez fait là, et quand votre travail serait ou défectueux, ou idéal, ou même inutile, il doit vous faire estimer de vos supérieurs. Car, comme je crois déjà vous l'avoir dit, mon cher ami, non-seulement il faut travailler pour s'instruire, mais il faut encore que l'on soit instruit que vous travaillez. D'ailleurs, dans ce siècle charlatan , on ne saurait trop faire claquer son fouet, qui est à grand'peine entendu de ceux qui doivent l'entendre, parce que le son en est presque étouffé par le bruit que font tous les marchands d'orviétan d'aujourd'hui.

Vous avez eu tort, mon cher enfant, d'avoir apporté de la timidité dans ce siècle impudent. Mais qu'y faire?

Je ne crois pas plus que vous que l'on s'en fjuerisse ; mais je vous ai composé une ordonnance de palliatifs dont je désire vivement que vous ressentiez le succès '.

Si j'étais à Paris, j'irais voir M. Puissant et jaser avec lui sur vos opérations. Il me reçoit très-bien. J'irai le caponner^ pour vous à la Saint-Martin.

Si M, Domiliers approuve quelques articles de votre projet et regarde le reste comme impraticable , il faut refondre votre travail , en faire un nouveau dans lequel vous rapprochiez ses idées et les vôtres. Vous vous en ferez honneur une seconde fois vis-à-vis de la Compagnie, mais vous ne l'adresseriez à M. Puissant que dans les premiers jours de novembre prochain, afin <pie huit ou dix jours après je pusse aller chez ce dernier savoii ce qu'il pense de votre besogne et de vous , et accélérer, s'il est possible, votre avancement. Il avait, comme je vous l'ai déjà marqué, bonne idée et bonne espérance de vous. Il n'y a pas trois semaines que M. de Saint- Amand m'a dit que vos actions étaient encore haussées auprès de ce M. Puissant. Je ne sais s'il avait vu ce travail dont vous me parlez ici, j'entends M. Puissant. Quoi qu'il en soit, mon cher ami, voilà le moment de donner ce coup de main que je vous demande. Je trouvai M. de Saint-Amand prévenu plus que jamais en votre faveur. Il me remit son estampe, et il me parut fort flatté que vous la lui eussiez demandée, et avec ce

* Voir la lettre IV.

^ User de finesse au jeu. Dissimuler pour réussir. Du reste, c'est un verbe neutre, et Collé l'emploie ici dans un sens actif.

74 GORRi:SI>ONDA>CE INEDITE

ton de senliinent (jue vous savez si bien j)rendre ({uand vous le voulez, monsieur le coquin, et dont je vous parlerai j)our mémoire. Je ne vous ai jioint envoyé ce portrait du Saint- Amand, parce qu'en le pliant dans une lettre on gâterait cette estampe. En novembre, vous trouverez à Paris quelque occasion de voyageur qui retournera à Soissons, et qui vous la remettra roulée et non j)liée et chifFonnée,

Oui, mon cber fils, j'ai écrit du ])ien de vous à monsieur votre père , et cela m'a fait plaisir de ne point mentir. Vous vous servez de Sénèque pour me dire des douceurs. Je ne crois pas qu'on eût encore mis Sénèque à cette sauce-là. Quoi qu'il en soit, je suis moins flatté qu'attendri des éloges que vous me donnez dans le passage que vous me citez de lui. Je veux croire, pour ma santé, que c'est votre cœur qui parle et qui vous fait exagérer le peu de mérite qu'ont mes conseils, qui partent d'ailleurs plus de mon àme que de mon esprit.

Je vous fais compliment, mon ami, sur ce que vous jie né,';ligez pas les lettres, et de ce que vous n'avez pas abandonné vos auteurs latins. Sénèque a bien de l esprit ; c est un excellent moraliste, un peu charlatan, vantant la pauvreté au milieu des richesses, etc., etc. La morale d'Horace est bien supérieure à la sienne; c'est celle d'un homme du monde, d'un courtisan déhé, d'un philosophe profond, d'un esprit délicat et sublime et d'un goût excpiis; sa morale a quelquefois même l'empreinte de la plus tendre sensibilité. Lorsqu'il dit,

par exemple, que les amants tournent en Leaute's les défauts de leurs maîtresses , il conclut avec sentiment :

Yelleiu , iii amicitia, sic erraremiis! et ipsi Errori, nomen virtus jiosuisset houtstuiii.

C'est, mon petit ami, ce que vous avez exécuté en m'appliquant le passa^je de Sénèque. L'amitié vous a grossi les objets, ou plutôt vous a donné ces douces erreurs sur mon compte, et qu'il me serait ])ien impossible de justifier.

Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous sup[)Iie de continuer à bien faire, cela me consolera de vieillir. Vale, et ama.

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