LETTRE IX
Ce 21 octobiv 1775.
J'ai reçu, mon cher enfant, dans son temps et à la campagne où j'étais, votre lettre du 4. Je comptais revenir, le 1 5 , faire un tour à Paris \ je n'ai do)îc pas voulu y répondre avant que j(; n'eusse vu M. Puissant. Je n'ai pu le voir que ce matin, et je vous écris tout de suite.
M. Puissant est foit content de votre zèle, mais n'est point satisfait du fond de la chose. Il m'a dit sur votre compte beaucoup de particularités très-obligeantes. Il
7G COKRESI'ONDANCE INÉDIT K
est enchanté que vous vous soyez in{jc'nié même sur une chose qui a des danjjers trop (jrands pour pouvoir être adoptée. Je hii ai parlé, le voyant si bien disposé, de votre avancement et de vous mettre en pied le plus tôt possible. « Vraiment, m'a-t-il dit, monsieur, je le désire >> autant que vous; premièrement, parce qne je vois qu'il >i le méritera, et ensuite encore parce qu'il me paraît » que mon ami M. de Saint-Amand y prend un intérêt )' singulier. Il me l'a recommandé avec la plus grande !» vivacité; mais, malheureusement, il y a auparavant » lui beaucoup de contrôleurs surnuméraires. — Mais, » monsieur, lui ai- je répliqué, j'imagine que vous » traitez dans le grand ces espèces de promotions, et » que vous ne vous amusez pas à suivre exactement » l'ordre du tableau? — Je vous demande pardon, m'a- » t-il répondu; hormis quelques cas extraordinaires » d'incapacité, nous plaçons les sujets successivement, >i et, quoique quelques-uns d'eux ne soient pas parfois » aussi forts que ceux qui sont après, nous les faisons » cependant passer avant les gens qui le mériteraient » davantage, parce que, travaillant sans appointements » depuis plus longtemps, il est de l'équité de les em- » ployer suivant leur rang ' . »
* Ce M. Puissant exprime ici des principes qui contrastent fort avec ceux qu'on suivait alors clans toutes les administrations, où le bon plaisir et le système de la faveur la plus révoltante prenaient le haut du pavé. C'est tout simplement une fin de non-recevoir polie que; le fermier général opposait à Collé; mais le rusé vieillard ne se pavait pas de cette monnaie, ainsi cpi'on le verra par les lifjnes qui suivent.
Je suis liien fâché, mon cher ami, que le coup que je viens de frapper ne soit qu'un coup d'épée dans l'eau. J'eusse été au comble de la joie si j'eusse pu vous annoncer une meilleure nouvelle. Mais, quoi qu'il dise, je ne l'en crois pas tout à fait. Je suis sûr, au contraire, que si vous continuez à remplir votre état d'une façon aussi distinguée que vous le commencez, on pourra bien sauter à pieds joints par-dessus la règle.
Je retourne à la campagne, mon cher petit cousin. Ne m'écrivez qu'à la Saint-Martin , époque à laquelle je, serai de retour et h demeure. S'il faut faire alors quelques démarches , disposez de moi entièrement.
Je ne savais pas (c'est M. Puissant qui me l'a appris) que le petit V*** est le fils de M. F***, que j'ai beaucoup connu. C'était im homme fort riche, fort borné, et qui a fini par faire banqueroute. Il est actuellement à l'île de France , je crois , ou expatrié dans une autre de nos colonies. Je vous dis cela sous le secret, et comme chose qui peut vous intéresser. Vous me paraissez avoir pris de l'amitié pour ce jeune homme, qui peut, à la vérité, être honnête homme quoique fils de son père , mais qui peut aussi en tenir '. Qaod notandum.
Si vous ne trouvez point de voyageur, je vous ferai
* « Les préjugés, ces vieux tyrans du monde, » a dit M. J. Chénier. On voit que Collé sacrifiait quelque peu à ces lyranslà. Comme si le fils d'un banqueroutier devait être nécessairement un malhonnête homme dont on dût repousser la confiance ou l'amitié! Voyez la lettre XV, où Collé insiste sur ce point.
passer l'estampe tic M. de Saint-Araand par la messafjerie, h mon retour, quand vous me le marquerez.
A'ous laites ])ien d'aimer les lettres; elles ne sont à présent qu'un plaisir passajjer pour vous ; à mon âge , elles vous deviendront une nécessité continue et imo consolation habilnclle. C'est ce que j'éprouve tous les jours de ma vie actuellement.
.Te suis bien sensible, mon ami, à la confiance que vous avez en moi ; elle part plus de votre amitié que du peu (jue je vaux, et c'est là précisément ce qui m'en touche davantage. Depuis que vous travaillez, l'estime et l'amitié de ma femme augmentent aussi pour vous. Je ne me refuserai poijit ;i bavarder littérature avec vous. Je vous dirai comme je pense, mais ce que je pense ne sera pas sans doute toujours comme on doit penser. J'ai une imagination qui me fait quelquefois illusion et qui m'a souvent empêché de voir un objet sous toutes ses faces. Ouand l'une d'elles m'a saisi vivement , je suis sujet à me tromper, comme il arrive à tous les gens d'imagination. Il ne faudra pas vous en rapporter aveuglément à moi, et même à personne. Il faut juger soi-même. Nidlius addictus jurare in verba uiagislri.
Vous me demandez, par exemple, mon cher enfant, ce que je pense de l'éloquence de Beaumarchais. Je réponds à cela qu'entrahiée par la cause publique qu'il a défendue, en maniant en maître le Parlement des roués ', mon admiration j){)ur lui a peut-être été trop loin.
' Le park'iiicnt ^liiiipcou.
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé son éloquence une ('ioquence de choses et non luie éloquence de mots, comme celle de Thomas '.
Cet homme a tous les styles. Il est véhément et pathétique, tendre et spirituel. Personne n'a hadiné avec plus de grâce et de lé[;èreté. Il semble qu'on entend un homme de la cour. Ses plaisanteries sont du meilleur ton. L'interrogatoire de madame Goësman est un chefd'œuvre de sarcasme et d'adresse pour se concilier les femmes. C'est un Démostliène quand il parle au public et à ses juges et lorsqu'il tonne contre M. de Nicolaï; c'est un Fénelon dans son roman attendrissant d'Espagne^; c'est un Juvénal et un Horace (puuid il arrange
* Thomas (Ant.-Léo.), littérateur, ])ané[>vrist(' (1732-1785), reiiqiorta cinq fois le prix d'éloquence et une fois le prix de poésie à l'Âcaclémie fiancaise, où il siéfjea Ini-niènie. Voltaire a dit (jalithomas pour (jaliinatlnas. Ce jeu de mots est plus plaisant que juste; car il v a des beautés incontestahlt's dans les ouvrages de Thomas, si l'on v trouve quelquefois de la roideur et de l'enflure.
^ Probablement, Collé appelle rnman d'Esparjne ce brillant épisode des Mémoires de lieaumarchais, où ce dernier rend compte du voyaye qu'il fit à Madrid en 1764, à l'occasion d'une promesse de mariage faite à sa sœur par un littérat<Huespa{^rnol , Joseph Carvijo, lequel, après la publication des baus, refusait de tenir sa parole. Alors IJeaumarchais accoiut : il voit le jeune honune et lui parle avec tant de force et d'éloquence, qu'il le ramène, soumis et repentant, aux pieds de sa fiancée. Mais Carvijo si' ravise de nouv(>au; il accuse lîeaumarchais d'un guet-apens, et obtient secrètement l'ordre de le faire expulser de ÎMadrid. Prévenu à temps, Beaumarchais vole chez les ministres, pénètre jusqu'auprès du roi, se justifie, et fait si vite et si bien que c'est le jeune homme lui-
les Marin, les Baculard et le (jraiid conseil. Jamais, de mes jours, je n'ai vu autant de sortes d'esprit que dans ses Mémoires,' aussi les ai-je fait relier avec des notes que j'y ai insérées. Quoique je n'aime ])oint Rousseau, personne ne rend pins de justice que moi à son éloquence, à sa chaleur et à son éneqjie. Mais je trouve Beaumarchais mille fois plus vrai , plus naturel , plus insinuant et plus entraînant que cet orateur, qui veut toujours l'être, le paraître, qui est d'ailleurs sophiste à impatienter son lecteur, que l'on sent qu'il méprise, et dont il se joue perpétuellement comme le rat fait de la souris.