‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 82 sur 91 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

DON GUSMA^S ALVARKS.

ALVARES.

Eh bien, vous gémissez. Je sens qu'à ce récit

Votre cœur, malgré vous, s'émeut et s'attendrit.

L'humanité vous j)arle, ainsi que votre père.

Ah! si la cruauté vous était toujours chère ',

De quel front, aujourd'hui, pourriez-vous vous offrir

Au vertueux objet qu'il vous faut attendrir?

A la fille des rois de ces tristes contrées

Qu'à vos sanglantes mains la fortune a livrées?

Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens

Par le sang répandu de ses concitoyens?

Ou bien attendez-vous que ses cris et ses larmes

De vos sévères mains fassent tomber les armes?

* La cruauté n'est jamais chère, même aux gens cruels. L'auteur voulait dire : u Ah ! si vous ne renoncez pas à votre j) cruauté, etc. » Mais le cruel ne l'a pas dit.

GUSMAN

Eh bien, vous l'ordoiiiiez : je ])rise leurs liens.

J'y consens. Mais son(jez qu'il faut (ju'ils soient chrétiens.

Ainsi le veut la loi. (Juitter l'idolâtrie

Est un titre en ces lieux pour mériter la vie.

A la r('li(}ion ga{;nons-les à ce prix.

Comma^idons aux cœurs même et forçons les esprits.

De la nécessité le jîouvoir invincible ^

Traîne aux pieds des autels \\n courage inflexible.

Je venx que ces innrteh , esclaves de ma loi ^ ,

Tremblent sons un seul Dieu , comme sous un seul l'oi 1

ALVAliKS.

Ecoutez-moi, mon fils. Plus (pic vous je désire Qu'ici la vérité fonde un nouvel empire;

COMME>'TAIRES DE COLLÉ

^ De la nécessité le pouvoir invîncihle

Traîne aux pieds des autels un courage inflexible.

On a déjà fait remarquer que les vers finissant par deux épithètes qui riment font trop apercevoir la nécessité de rimer. Du reste, ces deux vers ont bien un autre «léfaut plus {jrave, celui de contenir un contre-sens; car, si le couratje est inflexible, rien ne peut le fléchir, pas même la nécessite'. Il eût fallu mettre : un courage flexible. Si M. de Voltaire avait écrit sa pièce du temps du chancelier de 3Iaupcou, il eût mis : un courage amovible.

* Je veux qt/r ces mortels, etc.

Ces deux vers, dans la bouche d'un Espagnol, sont de la plus grande beauté. Ils j^eignent cette nation dans le nouveau monde. Et depuis, à Madrid, Philippe II doit avoir dit souvent, eu prose, le fond de ces deux vers.

Que le Ciel et l'Espaj^jne y soient sans ennemis : Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis. J'en ai ga^jné plus d'un. Je n'ai forcé personne; Et le vrai Dieu, mon fils, est un Dieu rpii pardonne.

GUSMAN

Je me rends donc, seigneur, et vous l'avez voulu.

Vous avez sur un fds un pouvoir absolu.

Oui, vous amollissez le cœur le plus farouche.

L'indulgente vertu parle par votre bouche.

Eh bien, puisque le Ciel voulut vous accorder

Ce don, cet heureux don de tout persuader,

C'est de vous que j'attends le bonheur de ma vie.

Alzlre, contre moi par mes feux enhardie.

Se donnant à regret, ne me rend point heureux.

Je l'aime, je l'avoue, et plus (jueje ne veux ^.

Mais enfin, je ne puis, même en voulant lui plaire,

De inon cœur trop allier Jléchir le caractère;

Et, rampant sous ses lois, esclave d'un coup d'œil,

Par des soumissions caresser son orgueil.

'' Je l'aime, je l'avoue, et plus (juc je ne veux.

Voilà un vers de comédie. D'ailleurs, ce Castillan, qui aime plus qu'il ne veut, n'aime rien que lui, et ce n'est pas là la manière d'aimer des Espagnols; il a plutôt celle d'un Soudan. Les quatre vers admirables que j'ai souli^jnés devraient être transportes dans Zaïre : ils seraient dans le caractère d'Orosmane, que Fauteur a fait amoureux comme un Espagnol. Gusman et lui devraient troquer leur façon d'aimer.

Je ne veux point sur moi lui donner tant d'empire. Vous seul, vous pouvez tout sur le père d'Alzire.

Page 1