‹ Correspondance inédite, faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 81 sur 91 · DE ZAÏRE · texte numérisé non relu

DE ZAÏRE

TllAGÉDIE.

Quelque attention que je mette pour ne pas m'appesantir clans ces Examens, je crains toujours qu'ils ne soient pas assez légers. On a une conscience.

Pour la satisfaire jnsqu'au scrupule, je pense qu'il convient au moins d'avoir la politesse de conseiller aux gens du monde de ne point les lire. Je connais trop leur aversion pour l'ennui et la facilité qu'ils ont à s'ennuver, pour ne pas leur glisser ce petit avis dès mon second Examen. Peut-être aurais-je dû m'y prendre plus tôt. Quoi qu'il en soit, voici celui de la tragédie de Zaïre.

En commentateur honnête et impartial autant que je m'efforce de l'être, je commencerai par avouer que Zaïre est de toutes les tragédies de M. de Voltaire celle qui produit les plus grands effets au théâtre.

J'admire autant, et peut-être plus qu'un autre, la peinture de l'amour tendre et passionné de Zaïre. J'admire moins qu'un autre celle de l'amour, jaloux jusqu'à la frénésie, d'Orosmane.

Le caractère de ce sultan , à cet égard seulement , y

«i ÏIIAGEDIES DE VOLTAIHE

est rendu avec des traits de feu ])eut-être un jx'u trop vifs, mais d'ailleurs avec beauconj) de verit(,'.

J'observe ici qu'en {jénérat l'amour, et principalement l'amour jaloux, est presque le seul caractère que M. de Voltaire ait traité avec succès et qu'il ait mis en action avec de la force et de la vérité dans ses tragédies.

Malgré la grande réputation et la réussite constatée et méritée à beaucoup d'égards qu'a eue et qu'aura toujours ce beau monstre de tragédie, nous oserons cependant en parler avec la dernière liberté. Nous tâcherons que rien n'échappe à la rigueur de notre caustique commentaire. Nous la devons aux mânes du grand Corneille, en nous renfermant toujours cependant dans les bornes de l'équité la plus scrupuleuse.

Cette équité exigerait peut-être que nous n'accusassions pas M. de Voltaire de l'irrégularité du plan de cette tragédie ; nous ne devrions nous attacher qu'à sa versification, qui est la seule chose qui lui appartienne dans cette composition. Il ne faudrait sans doute s'en prendre qu'à ce damné ahhé Macarti'. Mais, si nous affections

* Lorsque Zaïre parut, les ennemis de Voltaire répandirent le bruit que Fabbé Macarti, qui plus tard alla prendre le turban à Constaiitinoplcî, lui en avait vendu le manuscrit en prose, moveunant cent pistoles. On nommait même le notaire chez lequel, pour mieux dé{|uiser son jeu et prévenir toute indiscrétiou, Voltaire avait fait souscrire à fabbé une obligation de cette somme. ^lais ce bruit, comme ou le pense bien, était une bonnête p(>tito calomnie (jui n'a pu faire son chemin juscpi'à nous. — Voyez Anecdotes drarnaliques, t. II, p. 275.

d'adopter ce parti, nous aurions h craindre d'être accusé d'une crédulité trop légère sur une anecdote qui était, à la vérité , constatée de notre temps , mais dont nous ne pouvons fournir aucune preuve dans celui-ci.

Tout bien pesé, risquons d'être un peu injuste en étant l'invention de cette tragédie à ce défunt ecclésiastique musulman, et faisons l'honneur au vivant M. de Voltaire de le croire pieusement le père et la mère de Zaïre.

N'attaquons que lui seul, et laissons brûler en paix cet apostat d'abbé dans sa chaudière infernale , comme disent les capucins.

Le sujet de Zaïre est un très-beau sujet de tra(jédie.

Le combat de l'amour contre la religion, comme aussi l'honneur de sa naissance, doivent fournir à Zaïre des scènes remplies des plus grands mouvements , et mettre en jeu les passions de la manière la plus violente et la plus noble. M. de Voltaire, sur ce point, n'a pas remph, à beaucoup près, son sujet.

Pour le traiter à fond sur cet objet principal , il eût été nécessaire, je crois, et que Zaïre fût chrétienne, et qu'en apprenant qu'elle est de la race des rois de Jérusalem, elle eût déclaré au Soudan sa situation.

Ce défaut radical du plan occasionne des erreurs volontaires dans lesquelles les personnages sont cramponnés et dont ils ne peuvent pas sortir. Nos notes critiques ont })rouvé, de reste, les invraisemblances que ce fond vicieux a jetées dans les scènes Joù Zaïre s'obstine à ne point s'expliquer avec Orosmane, qui, d'ailleurs,

par là maiH|ue à son caractère et de jaloux et de sultan.

La jalousie forcenée de ce dernier, <|ui n'en a pas cependant quelquefois quand cela est nécessaire à l'auteur, cette jalousie, dis-je, fait l'objet principal de ce sujet, et n'en devrait faire tout au plus que l'accessoire.

.Si Racine eut traité ce beau sujet, il eût été au fait plus directement.

Je pense qu'aussitôt que Zaïre a su le secret de sa naissance, et (jue ses ancêtres étaient des rois, chrétiens comme elle, Racine lui aurait fait déclarer au sultan qu'une barrière insurmontable les séparait à jamais. Sa reli(>ion eut encore au^jmenté ses malheurs, et par conséquent l'intérêt. Des combats cruels' que l'amour de Zaïre aurait eu à livrer contre sa foi , Racine eut tiré sans (hmte des scènes supérieures à celles de Bérénice. L'obstacle entre Zaïre et Orosmane est, en effet, mille fois plus raisonnable et plus fort que celui qui détermine Titus à quitter sa reine.

Il me paraît évident cpie c'était traiter là le véritable fond du sujet.

En s'en écartant, M. de Voltaire a été forcé de faire, au troisième et au quatrième acte, deux scènes qui ont paru ridicules à tout le monde. Le silence de Zaïre dans ces deux scènes est impatientant; ce silence est même contre le caractèie de Zaïre. Elle adore Orosmane, et l'on n'eut jamais de secret pour quelqu'un que l'on adore. Il fait démentir également le caractère jaloux

(l'Orosmane, et le rend un benêt. Je le demande d'ailleurs à Mahomet : sont-ce là des mœurs orientales ?

Les autres défauts du plan de M. de Voltaire, et sur lesquels je dois passer légèrement pour la commodité de mes lecteurs, sont, entre autres, la reconnaissance de Lusignan. Elle n'est point préparée, et elle est maladroite. J'en ai dit assez dans mes notes pour qu'on sente tout ce que je pouvais en dire de plus.

La mort de Lusignan, si rempli de chaleur et de vie, est encore un défaut. Pourquoi ne pas faire un sage de ce héros chrétien ?

Racine, ou pour mieux dire encore, le sublime Corneille, n'eût pas fait mf)urir subitement ce vieillard après le débit de sa brûlante homélie préchée à la musulmane Zaïre, qui ne doit y rien comprendre et qui ne saurait être touchée d'un Dieu mort sur la croix, puisqu'elle ignore le mystère de notre rédemption. Corneille eût sans doute tiré le [)lus grand parti de Lusignan ; il eût ménagé luie scène entre ce roi chrétien et ce fier musulman. Il n'eût pas habillé ce sultan h la française. (Juelle différence d'héroïsme et de force n'eût-il pas marquée entre ces deux personnages ! Mais ce nerf-là manque à son commentateur.

Sur les autres défauts de ce plan , sur ses contradictions avec lui-même, sur son peu de vraisemblance, sur les caractères des personnages qui se démentent et qui sont mal traités, je me suis trouvé si fort du sentiment de l'auteur du livre des Causes de la décadence du goût

sur le théâtre, imprimé à Paris <în 17G8, chez Dufoury quai de Gesvres, que j'y reuvoie les curieux '.

Je me contenterai de rapporter ici une réflexion de cet auteur, à latpielle j'aj/)ulerai les miennes.

Voici la sienne : « Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est » que le succès éclatant et soutenu de Zaïre semble auto- » riser le uK'pris de l'art et de l'économie générale. »

Et moi, qu'on me permette d'étendre cette idée et de la pousser aussi loin que je crois qu'elle peut aller.

Je dirai donc, en gémissant aussi sur les causes de la décadence de notre théâtre, que dans les combinaisons de leurs plans, les Corneille et les Racine ont (rayé des chemins à leurs successeurs; que ce ne sont point là les modèles des caractères qu'ils ont laissés, ni les situations vraies ou du moins vraisemblables, qu'on trouve dans leurs tragédies.

« De leur esprit divin les tra[fiqncs merveilles 1-1 Satisfont la raison en flattant les oreilles. »

Ils n'inventaient rien que de possible. Ils peignaient les hommes de tous les pays et de tous les teuq)s avec une vérité qui les ont lait revivre.

M. de Voltaire s'est écarté de ces routes battues. Il s'est égaré et a égaré son siècle , qu'il a séduit par des effets, et qu'il a ensorcelé par la magie de ses vers. Faire d'excellents vers ou faire d'excellentes pièces sont deux choses bien différentes.

* Par Louis Charpentier; 2 parties, in-12.

Ou il a manqué totalement d'invention, ou il a mis une extrême négligence dans l'arrangement de ses inventions. Peut-être, après tout, a-t-il traité de puérilités tous les préceptes de l'art dramatique qui sont fondés sur la raison; peut-être s'est-il cru au-dessus des règles, qui ne sont autre chose, comme on l'a dit cent fois, que des observations faites sur ce qui a causé un plaisir général.

Pourquoi n'a-t-il cherché que des effets, sans se donner la peine de leur donner des causes qui eussent pour base la vérité ou la vraisemblance? Pourquoi a-t-il négligé la nature et le vrai? Rien n'est beau, s'il n'est vrai.

Est-ce impuissance ou présomption?

Quoi que ce soit des deux, ses brillants succès, succès multipliés en dépit de la vérité et du bon goût, seront et sont déjà une des principales causes de la décadence du théâtre français.

Dans les commencements de sa carrière .théâtrale , la beauté supérieure de son coloris servait à couvrir les défauts énormes de ses tableaux tragiques. Ces défauts ne furent pas aperçus du gros public; ils n'échappèrent pas à la vue fine des gens du monde, mais qui sont toujours plus portés à l'indulgence qu'à la sévérité, qu'ils traitent de pédanterie. Tous ces défauts frappèrent particulièrement les critiques honnêtes, qui n'ont d'autre but que de prendre la défense du goût et de la vérité. Les gens de l'art jugèrent donc avec rigueur, mais c'était une rigueur sensée , une rigueur équitable et qui aurait

iiO TRAGÉDIES DE VOLTAIRE

dû tourner au profit et au maintien du (joiit. Ils ne furent bientôt plus écoutés. Après Zaïre, l'admiration du talent de M. de Voltaire avait si fort ga[jné, qu'on fit l'honneur à tous les critiques, même les plus judicieux, de les regarder comme des envieux qui desséchaient du chagrin que leur causaient les succès de ce grand poète coloriste.

Ce ne fut rien encore. Le nom de M. de Voltaire a envahi toute l'Europe ; cet homme a malheureusement donné le ton à son siècle par la multiplicité de ses autres talents superficiels, mais toujours brillants; et sa réputation a, depuis vingt-cinq ou trente ans, pris une consistance que rien ne put dès lors ébranler.

De là, il est arrivé que ses défauts commencent déjà à passer au plus pour des témérités, pour des élans de génie qui font franchir courageusement les règles. Ses caprices deviennent même des règles nouvelles pour notre théâtre, qu'il a perdu.

Vous entendez dire, en effet, à tous nos jeunes auteurs qui ont sa présomption sans avoir ses talents : « Que » tout l'art du théâtre, que toute sa magie, consistent » uniquement dans les effets. » Vous lisez même des préfaces, des discours et de beaux avertissements qui établissent cette poétique monstrueuse et ces principes corrupteurs du goût.

On lit et l'on écrit : « Qu'il est fort indifférent que les ') causes qui produisent les grands effets soient vicieuses, ') déraisonnables , sans vérité , sans même aucune vrai- » semblance théâtrale; (pi'il n'est point nécessaire que » les personnages aient des caractères, ou, s'ils en ont.

» qu'ils soient vrais, soutenus, et ne soient point ronia- » nesques et hors de la nature; en un mot, que ce soient M les honunes que l'on peigne; que l'imagination ])eut » les créer à sa fantaisie , et qu'on doit les prendre pour » ce qu'on les donne. »

Ils pensent encore qu'il ne faut guère d'exposition du sujet; que le spectateur intelligent supplée de reste à ce qu'on lie lui expose pas; que c'est une pédanterie qu'une exposition exacte qui ne laisse rien imaginer à celui qui l'entend, etc.

Ils assurent et décident surtout que, pourvu que l'on frappe bien fort (ils ne s'embarrassent pas du /or/ bien) par des coups de théâtre merveilleux, incroyables, hors de toute nature, tout est dit, si les effets réussissent. C'est là le fond de leur poétique.

Leur maître leur a dit : « Le style est la première )) partie du poème dramatique. " Ils le croient; ils font de bons vers, s'ils le peuvent; mais, en attendant, ils accréditent ce système hérétique que j'ai combattu ailleurs. M. de Voltaire est devenu leur seul poète tragique et leur seule poétique.

Les faiseurs de tragédies, de comédies et jusqu'aux reptiles dramatistes , tous ces adolescents du Parnasse imitent donc ses défauts, très-convaincus que ce sont des beautés. Rien d'étonnant en cela. L'affranchissement des règles judicieuses les met à leur aise, de même que la destruction de la religion y met les passions.

Il ne faut pas être un prophète du premier ordre pour prédire que la postérité rendra justice à M. de Voltaire,

et, qxi'en admirant ses beautés, elle le mettra fort audessous des écrivains célèbres et des génies du siècle de Louis XIV. Les ouvrages des auteurs qui l'auront singé ne parviendront })as jusqu'à elle. Les moins mauvais ne passeront guère ce siècle. Voilà ma prédiction, qui, je crois, s'accomplira.

Il est indispensable que j'explique ici ce que j'entends par ce mot la postéiité, d'autant plus que l'idée que j'attache à ce mot, au moment de la décadence du goût et de sa chute prochaine, n'est peut-être venue qu'à moi seul.

En attribuant à la postérité un goût exquis et des lumières supérieures, je déclare ici nettement (|ue, par ce mot de postérité, je n'entends nullement la génération suivante, ni celles qui suivront cette dernière. Ces générations auront encore moins de goût que celle où nous vivons; et elles en verront la ruine totale sans peut-être même s'en apercevoir ni s'en douter.

La postérité que je réclame, celle que je nomme la véritable postérité, est celle qui (à la suite d'une grande révolution de temps, et peut-être après que notre langue éteinte sera devenue une langue savante) verra l'époque d'une ^utre Renaissance des lettres anéanties par l'ignorance qui nous aura replongés dans la barbarie où nous étions au commencement de notre monarchie.

C'est cette vraie postérité qui saura apprécier, avec un jugement sain et une exacte impartialité , les chefsd'œuvre de notre éloquence, de notre poésie, de notre théâtre et de tous les excellents ouvrages composés dans

COMMENTÉES PArx COLLÉ. 443

le dix-septième siècle. C'est elle qui discernera les grandes beautés de Voltaire au milieu de toutes ses grandes imperfections, qu'elle apercevra de même.

G*est elle qui portera sur notre littérature les mêmes jugements que ceux qu'ont portés, à la renaissance des lettres, nos pères sur les auteurs latins. Ils ont su trèsbien faire une différence entre Virgile et Lucain, Cicéron et Sénèque, Horace et Ausone; en un mot, entre les écrivains du temps d'Auguste et ceux des empereurs du Bas-Empire.

De môme, la postérité que j'entends mettra, pour l'art de la tragédie, Corneille, Uacine et même Crébillon fort au-dessus de M. de Voltaire. Elle distinguera et })lacera dans un rang très-supérieur à celui de nos écrivains spirituels seulement, les hommes de génie qui ont illustré le dix-septième siècle. C'est dire qu'elle réduira à sa valeur réelle le mérite de M. de Voltaire dans les différents genres où il a écrit. Elle se gardera bien de prendre la Henriade, qui est sans action, sans caractères et sans conduite comme sans invention, pour un poëme épique. Elle n'y verra qu'un amas indigeste de vers nobles, élégants et harmonieux, dont très-peu sont dans le genre de l'épopée. Elle estimera la Vie de Charles XII, qu'elle pourra assimiler aux histoires écrites par Salluste. Elfe fera peu de cas de VEssai su?- l'histoire générale, n'y trouvera qu'une fatigante répétition d'antithèses et de l'esprit en pure perte.

Mais dans toutes les pièces fugitives de ^I. de Voltaire, elle trouvera une grâce, un goût et une élégance qui lui

donnent, clans ce genre, une supériorité sur tous les auteurs anciens et modernes.

Le soi-disant poënie de la Pucelle lui paraîtra un monstre, dont les couiuiencements de chaque chant et quelques autres détails lui paraîtront aussi précieux que les pièces fugitives, avec lesquelles ils ont de l'analoyie.

Ses ouvra^jes philosophiques seront jugés par ma postérité comme étant pleins d'esprit et de sel, mais dénués de raison et de raisonnement. Elle décidera que cet auteur est le plus mauvais logicien de son siècle et le plus infidèle des écrivains.

Ses comédies seront mises au-dessous de celles de la Chaussée, qu'on peut mettre au-dessous de rien, quand on compare ce larmoyant comique au divin Molière.

Je ne finirais pas si je voulais passer en revue tous les jugements que ma postérité portera sur les ouvrages divers de M. de Voltaire. Je veux finir. J'ai assez ennuyé. Je demande (ju'on m'élague.

ALZIRE

TRAGEDIE

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