EXTRAIT D'UNE LETTRE A UN MAHOMÉTAN
Ainsi dira le premier homme, sans affirmer qu'il est envoyé par Dieu, qu'il est prophète, et, affirmant uniquement ce que chacun sait et peut observer en soi-même.
Et l'autre, le mahométan, commencera par dire : — « Croyez que je suis prophète et que tout ce que je vous dirai, de même que tout ce qui est écrit dans le Coran, est la vraie vérité, révélée par Dieu lui-même. »
Et il se mettra à exposer toute sa doctrine.
A cela, le Tchouvache, s'il n'est pas tout à fait imbécile, — et beaucoup d'entre eux son fort intelligents, — dira :
— « Mais pourquoi croirais-je que tout ce que vous dites vient de Dieu ? Je n'ai pas su comment Dieu vous a transmis sa vérité et je n'ai aucune preuve que vous êtes un prophète, d'autant plus qu'on m'a parlé de l'existence des Taotsistes, des Bouddhistes, des Mormons, chez qui existent des prophètes comme vous et <|ui parlent d'eux exactement comme vous en parlez, de sorte que votre affirmation d'être un prophète ne peut nullement me convaincre que tout ce que vous avez dit et qui est écrit
dans le Coran, soit la vérité absolue. Le fait que vous êtes monté au septième ciel ne me convainc nullement, parce que je ne l'ai pas vu, et ce qui est écrit dans le Coran n'est pas toujours clair mais souvent obscur, arbitraire, et, d'après ce que jai entendu dire, historiquement^faux. Seul peut me convaincre ce que je connais par moi-même et que je peux contrôler par le raisonnement et l'expérience. »
Voilà ce que dira le Tchouvache intelligent aux paroles dû second homme, et je trouve qu'il aura entièrement raison.
Yoici donc ce que je pense du mahométisme : Ce serait une doctrine bien belle, qui concorderait avec la doctrine de tous les hommes vraiment religieux, si Ton y supprimait la foi aveugle en Mahomet et au Coran, ne prenant là que ce qui est d'accord avec la raison et la conscience de tous les hommes...
Novembre 190!.
... y-ài reçu votre lettre avant-hieret je viens do la relire. Je tâcherai de répondre à ce qu'elle contient d'essentiel, comme je le comprends. Quel serait le malheur si les communes disparaissaient? Si nous croyons que ces communes sont la forme sous laquelle doit se réaliser dans le monde la doctrine du Christ et s'établir le royaume de Dieu, alors ce serait terrible ; alors la fin de la commune montrerait la faillite de la doctrine du Christ. Mais non seulement nous, spectateurs, mais ceux qui y participent, ne considérons pas la commune de cette façon. (Si quelqu'un regardait ainsi, alors la fin de la commune corrigerait cette opinion erronée; c'est pourquoi, jusqu'à un certain point, cette disparition est utile.)
Ces communes étaient une certaine forme
1. Les deux lettres que nous donuons ici traitent de la commune et de l'union. Voir Paroles d'un homme libre^ édition P. V. Stock,
de la vie, choisie par quelques-uns dans leur marche sur la voie tracée par Christ. Les autres hommes ont choisi d'autres formes (ou les autres hommes ont été placés dans d'autres conditions) comme vous, moi, Gay, et tous ceux qui suivent la même voie. Et comme vous l'écrivez vous-même, si médiocres que soient les communes particulières, elles sont bonnes tant qu'elles sont nécessaires, — toutes les formes sont nécessairement passagères comme les ondes. Si les communes ont disparu, c'est uniquement parce que les hommes qui les composaient ont agrandi leur coquille et Font brisée, et on ne peut que s'en réjouir. J'écris maintenant, et, naturellement, dans une lettre on ne peut dire tout clairement, mais je ferai mon possible et vous m'aiderez. Comprenez ce qui n'est pas exposé avec clarté.
Le christianisme c'est le mouvement dans la direction montrée par Christ, vers la vérité vers... la perfection complète du Père éternel; et le christianisme sera d'autant plus le vrai christianisme que le mouvement sera plus rapide. Ainsi le chef des péagers, Zachée, qui
vivait constamment dans la luxure et qui tout d'un coup se décida à rendre tout, était dans ce moment plus chrétien que les disciples qui demandaient quelle récompense leur serait accordée pour leur fidélité. Le larron sur la croix, la prostituée, le péager, sont plus chrétiens que les Pharisiens. Tout homme, si bon soit-il, peut être chrétien, se mouvoir et accélérer le mouvement jusqu'à l'infini. (Remarquez que rien ne nous touche ne nous rejouit si fortement que ce mouvement du pécheur qui se repent. ) Au contraire, quel que soit le degré de sainteté d'un Jiomme, il peut cesser de se mouvoir, il peut cesser d'être chrétien. Rien n'arrête autant le mouvement qu'une certaine forme, le regard en soi, la conscience d'être à un certain degré.
C'est même ce qu'ont fait et font toutes les Eglises. Qu'est-ce que l'Eglise? Lisez dans le catéchisme orthodoxe, catholique ou luthérien, l'une nie l'autre et chacune afiirme qu'elle est dans le vrai. Ainsi la définition slricte, précise, de l'Eglise sera : l'ensemble des hommes qui affirment que cette conception de la vérité
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et la réalisation qu'ils en ont adoptée est la seule Araie. Et, cela dit, chaque homme qui reconnaît comme la seule juste, cette forme qu'il a choisie, cette tendance des hommes à reconnaître la forme adoptée comme la vraie, bien qu'elle n'atteigne pas jusqu'à la cruauté de l'Eglise, est le principal obstacle au christianisme^ c'est le frottement, et le but de ceux qui marchent derrière le Christ, est de diminuer ce frottement le plus possible.
Il y a une infinité de formes pour suivre la voie du Christ, de même qu'il y a une infinité de points sur la ligne infinie, et pas une seule n'est plus importante que l'autre. L'important c'est ]a rapidité du mouvement. Et la rapidité du mouvement est en rapport inverso de la possibilité de définir les points.
Vous dites encore que ni l'aveu, ni la conception de la perfection de soi-même ne vous plaît, et même que vous n'aimez pas la perfection. C'est trop vague et trop général. Je comprends cela; j'ai pensé de même. La vraie vie est donnée à l'homme sous deux conditions : 1" pour qu'il fasse le bien aux hommes (et le
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bien est seulement un : augmenter Tamour parmi les hommes. Nourrir un affamé, soigner un malade, etc., tout cela seulement pour augmenter l'amour parmi les hommes), et, 2° pour augmenter la force de l'amour qui lui est donné. L'un est la condition essentielle de l'autre : les bonnes œuvres qui augmentent l'amour parmi les hommes, ne sont bonnes que si, en les accomplissant, je sens l'amour s'augmenter en moi, que si je les fais en aimant avec attendrissement.
Et l'amour augmente en moi (je me perfectionne) seulement quand je fais de bonnes œuvres, quand j'excite l'amour parmi les autres hommes. Ainsi, si je fais de bonnes œuvres et reste froid, ou si je me perfectionne et pense que j'augmente en moi l'amour sans exciter l'amour parmi les autres (et parfois en excitant le mal), alors ce n'est pas cela. Seulement alors — mais nous le savons — je suis sûr que c'est cela quand j'aime davantage et que l'amour grandit parmi les hommes.
Ainsi je pense que chaque état, que chaque délinition, chaque arrêt de la conscience en un
point quelconque, peut être regardé comme Ы prépondérance des soucis sur l'augmentation en soi de l'amour, c'est le perfectionnement de soi-même dans les bonnes œuvres.
La forme la plus grossière, c'est l'arrêt près du poteau, mais toute forme est plus ou moins semblable à celle-ci. Chaque forme éloigne les hommes et de la possibilité des bonnes œuvres et de l'excitation de l'amour. Telles sont les communes, — et c'est leur défaut, — si on tient la commune pour une forme perpétuelle. L'arrêt près du poteau, l'éloignement dans le désert et la vie en commune peuvent être nécessaires temporairement, mais comme forme immuable c'est une erreur grossière.
Vivre de la vie pure, sainte, près du poteau ou dans la commune, on ne le peut, parce que l'homme est privé de la moitié de la vie : de la communion avec le monde sans laquelle la vie n'a pas de sens. Pour vivre toujours ainsi il faut se tromper soi-même, parce qu'il est trop clair qu'il est aussi impossible de vivre seul ou quelques-uns, comme des saints^
parmi tout le monde qui vit dans la violence et la luxure, que de séparer, par un procédé chimique, un cercle d'eau pure au milieu d'un fleuve souillé. 11 faut acheter ou louer la terre, la vache; il faut entrer en relations avec le monde extérieur, non chrétien, et ces relations sont les plus importantes et les plus nécessaires. S'en éloigner est impossible, et il ne le faut pas, comme en général il est impossible de faire ce qu'il ne faut pas faire. On ne peut que se tromper soi-même. Toute l'œuvre du disciple du Christ, c'est d'établir les relations les plus chrétiennes avec ce monde.
Imaginez-vous que tous les hommes qui comprennent la doctrine chrétienne et la vérité comme nous se réunissent ensemble et s'installent sur une île. Serait-ce la vie? Et imaginez que tout le monde, que tous les hommes suivent la voie où nous marchons; mais les hommes qui partagent nos croyances, qui sont Ml même degré que nous sont dispersés maintenant par tout le monde, et nous avons la joie <1<3 nous rencontrer avec eux, de les recon-
naître, de prendre connaissance de leur œuvre. N'est-ce pas mieux?
Yous dites : « On ne peut aimer Hérode. » Je l'ignore mais je sens, et vous aussi, qu'il faut Taimer. Je sais, et vous le savez aussi, que si je ne l'ai me pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la Л'1е. C'est pourquoi il faut s'efforcer de l'aimer et l'on peut réagir sur soi.
Je me représente un homme vivant au milieu de ceux qu'il aime, qui toute sa vie a aimé, mais qui n'aimerait pas Hérode, et je me représente un autre homme qui a mis toutes ses forces pour aimer Hérode, et qui pendant vingt ans, est resté indifférent envers cetix qu'il aimait; à la vingt et unième année il a forcé Hérode à l'aimer et à aimer les autres hommes. Je ne sais qui des deux vaut le plus. « Et si vous aimez ceux qui vous aiment que faites-vous d'extraordinaire? »
... J'ai lu attentivement, deux fois, vos deux lettres; je comprends chaque point à part^ mais n'en comprends pas l'esprit général.
Je ne comprends pas le motif de votre mécontentement. Vous dites : Timion ! Mais l'union n'est possible que dans la vérité. Pour trouver l'union avec les hommes il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, à la rencontre des hommes, il faut aller à Dieu, à la vérité. Là-bas seulement est l'union, et l'union non avec celui auquel je veux ou crois devoir être uni mais avec ceux qui sont rendus là oij je suis.
Je me représente le monde comme un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au milieu. Pour se réunir tous doivent aller à la lumière, et la, nous tous, venus de .divers côtés, nous nous réunirons à des hommes tout à fait inattendus : En cela est la joie.
Ainsi, c'est cette union, obtenue par ce moyen, que nous pouvons et devons chercher, '! pour cela on ne peut s'entr'aider.
Ce que vous dites sur la nécessité des formes de la vie est tout à fait juste, mais c'est peu de dire la nécessité, il faut dire YinévitabUltél Si quelqu'un vit à part, ou si les hommes
vivent ensemble matériellement ou môme spirituellement, alors il y a une forme de cette vie, et regarder cette forme, la définir, c'est très incommode et même nuisible. Que les autres regardent et définissent la forme dans laquelle je vis; mais moi je dois vivre.
Vous dites aussi à tort que quand vient un mendiant on n a pas le temps d'observer si l'amour augmente, etc. Vous savez bien que ce n'est pas ce que je voulais dire ; mon activité n'est pas à tel point douteuse qu'on la puisse mesurer à cette mesure...
Je ne comprends pas pourquoi vous êtes mécontent de vous et des autres, et ce que vous voulez. Le mécontentement de soi-même, pas des autres, doit exister, il me semble, et je me console souvent de n'être pas encore définitivement perdu quand je suis mécontent de moi. Mais je sais de quoi je suis mécontent : de mes fautes, très précises, dont personne ne peut m'aider à me débarrasser, et dans cette délivrance consiste toute ma vie. Je ne me soucie pas du milieu dans lequel je vis, des conditions extérieures, de ma vie, parce que je
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sais par expérience que tel ou tel milieu, telles ou telles coiidilions découlent de mon approchement de plus en plus grand vers le Christ, vers la vérité.
Je vis comme je vis non parce que la lumière m'a trouvé dans des conditions difficiles, pénibles (comme je le pensais autrefois), mais parce que je suis mauvais. Mieux je suis et serai, mieux seront les conditions et le milieu extérieurs. Si j'étais un saint le milieu et les conditions extérieurs seraient idéals; je vivrais comme je me représente la vie d'un disciple du Christ, — mendiant, vagabond, serviteur de tous, — et je ne désespère pas d'y atteindre, même maintenant, parce que c'est en mon pouvoir. On ne peut s'approcher de la vérité par les conditions extérieures, de même qu'on ne peut s'asseoir sur un bâton et, le prenant à la main, le soulever soi-même.
Les conditions extérieures, la forme de la vie, l'univers, tout cela c'est la suite du perfectionnement intérieur, de rapprochement vers le Christ. « Cherchez le Royaume de Dieu et la vérité, le reste vous sera donné par surcroit. »
330 CORRESl'ONDANCE INÉDITE
Je me trompe peut-être, et je ne réponds peut-être pas à ce que vous me demandez. Alors pardonnez-moi. J'ai écrit en aimant et pensant à vous, et désire vous être utile si je le puis.
Vous me demandez mon opinion sur Yactivité de Henry George et son systènie de Timpôt unique; la voici :
L'humanité progresse toujours dans le sens du développement de sa conscience et de ]*établissement des formes de la vie correspondant à cette conscience modifiable. C'est pourquoi, dans chaque période de la vie de Thumanité s'observe, d'un côté, le processus du développement de la conscience, et de l'autre, celui de la réalisation dans la vie de ce qui est éclairé par la conscience.
A la fin du xviii*' siècle et au commence-
1. L.-N. Tolstoï est un partisan convaincu de l'impôt unique et de la doctrine de Henry George; cette lettre privée reflète bien ses idées sur ce sujet. Voir Paroles cViin homme libre, édition P. V. Stock.
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ment du xix' siècle, eut lieu dans l'humanité chrétienne Téclairement de la conscience relativement à l'ordre des travailleurs soumis à diverses formes de l'esclavage et le processus de l'établissement de nouvelles formes de la vie correspondant à la conscience éclairée : l'abrogation de l'esclavage et son remplacement par un libre travail de louage.
Actuellement se développe le processus de Yéclairement de la conscience des hommes par rapport à la jouissance de la terre, et il me semble que bientôt doit éclore celui de la réalisation de cette conscience dans la vie.
Et dans cet éclairement de la conscience par rapport à la jouissance de la terre, ainsi que dans la réalisation de celte conscience, l'un des principaux problèmes de notre temps, le pionnier, le chef du mouvement, a été Ыепгу George.
En cela son importance est considérable eti de premier ordre. Par ses beaux livres il aidé au développement de la conscience des hommes sur cette question, qu'il a exposé( d'un point de vue pratique.
Mais pour Fabrogation du droit révoltant de la propriété de la terre il se produit exactement ce qui se produisit, comme je me le rappelle, lors de l'abrogation de l'esclavage. Le gouvernement et les classes dominantes, sachant qu'à la question foncière est liée leur situation avantageuse et dominatriôe dans la société, feignent d'être très soucieux, du bien des peuples, fondent des caisses ouvrières, nomment des inspecteurs de travail, créent des impôts sur le revenu, établissent même la journée de travail de huit heures, mais écartent très soigneusement la question foncière et même, à Taide de leur science trompeuse, qui prouve tout ce qui est à leur avantage, ils affirment que l'expropriation foncière est inulile, nuisible et même impossible, et il se passe la même chose qu'au temps de l'esclavage. Les hommes du commencement du xix*' siècle et (le la fin du xvni'' siècle sentaient depuis longicmps que l'esclavage était un terrible anachronisme, révoltant l'âme; mais la pseudo-religion "l la pseudo-science prouvaient que dans l'esclava^i^e il n'y a rien de mauvais, qu'il n'était
pas nécessaire ou du moins qu'il était prématuré de l'abroger. Maintenant la même chose se passe avec la propriété foncière. De même la pseudo-religion et la pseudo-science prouvent que dans la propriété foncière il n'y a rien de mauvais et qu'il n'y a aucun besoin de la détruite.
Il semble qu'il devrait être évident pour tout homme éclairé de notre temps, que le droit exclusif à la terre, des hommes qui ne la travaillent pas et en privent des centaines et des milliers de familles pauvres, est un fait aussi cruel et aussi odieux que la propriété des esclaves ; et cependant, nous voyons que les soi-disant éclairés et raffinés autocrates, anglais, autrichiens, prussiens, russes, qui jouissent de ce droit cruel et inique, non seulement n'ont pas honte de cette propriété, mais en sont fiers.
La religion la bénit et la science politicoéconomique prouve que ce doit être ainsi pour le plus grand bien des hommes
Le mérite d'Henry George est non seulement d'avoir anéanti tous ces sophismes, à l'aide desquels la religion et la science justi-
fient la propriété foncière, mais d'avoir amené la question à un tel degré de clarté qu'on ne puisse plus nier l'injustice de la propriété de la terre qu'en se bouchant les oreilles. Il a eu aussi le mérite de donner une réponse précise et directe aux motifs habituellement invoqués par les ennemis de tout progrès et qui consistent en ce que les exigences du progrès sont des rêves non pratiques, irréalisables.
Le projet d'Henry George détruit cette erreur en posant la question de telle façon que demain même un comité pourrait se réunir pour discuter le projet et le transformer en loi. En Russie, par exemple, la discussion de la question du rachat de la terre ou de son expropriation gratuite pour sa nationalisation pourrait être commencée demain et avec diverses péripéties, résolue comme Га été, il y a trente-trois ans, la question de l'émancipation des serfs.
La nécessité d'un changement de la situation est montrée aux hommes, ainsi que sa possibilité (on peut apporter des changements, des modifications dans le système de « single
taxe )),mais l'idée principale est réalisable) ; ils ne peuvent donc ne pas faire ce que demande leur raison. Il faut seulement que cette idée devienne l'opinion publique, et pour cela il faut la propager et l'éclairer.
C'est du reste ce que vous faites; j'y sympathise de tout cœur et en désire le succès.
... Vous dites que le lerme et la conception : (( le perfectionnement de soi-même », ne vous plaisent pas, de même que le mot « perfectionnement >: que vous trouvez trop vague et trop large. Je le comprends. J'y ai précisément pensé, et il y a là un lien avec la question sur les formes de la vie (la parabole du jardinier qui ne paie pas la redevance et les talents). La vraie vie est donnée à l'homme à deux conditions : la première, qu'il fasse le bien à son prochain (et le bien'n'est qu'un : augmenter l'amour parmi les hommes, nourrir un aiïamé, visiter un malade, etc., tout cela seulement pour augmenter l'amour parmi les hommes); la deuxième, qu'il augmente la force de l'amour qui lui est donné. L'une des con-
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ditions est nécessaire à l'autre. Les actes bons, qui augmentent l'amour parmi les hommes^ sont seulement tels quand je sens, en les accomplissant, que l'amour augmente en moi, quand je les accomplis en aimant avec attendrissement. Et l'amour augmente en moi (je me perfectionne) seulement quand j'accomplis de bons actes et provoque l'amour chez autrui. De sorte que si j'accomplis de bons actes et reste indifférent, ou si je me perfectionne et pense que j'augmente en moi l'amour sans provoquer l'amour en autrui (parfois cela provoque encore le mal), ce n'est pas cela. Je sais seulement avec certitude — et nous tous le savons — que c'est cela quand j'aime davantage, et que les hommes en deviennent plus aimants. (C'est, entre autres, la preuve que l'amour est une substance intégrale. — 1 Dieu est le même chez nous tous; en le découvrant en nous, nous le découvrons chez les] autres, et inversement).
... \"ous écrivez qu'en suivant mon conseil et en vous atlacliant au perfectionnement de vous-même, vous avez senti que vous courriez le grand danger de vivre en égoïste, par suite inutilement, et que vous avez évité ce danger en cessant de vous soucier de votre perfectionnement moral, en n'imposant plus à votre conscience l'explication de la vérité, et ne pliant plus votre vie à cette conscience, et en vous occupant du perfectionnement, de l'instruction et de l'amélioration d'autrui.
Je pense que le danger qui vous a effrayé était imaginaire, et qu'en continuant à analyser votre conscience, et y conformant votre vie, vous ne risquiez nullement de la passer dans l'oisiveté et inutilement pour autrui.
Je pense, au contraire, que non seulement il n'y a nulle possibilité d'éclairer et de corriger les autres sans s'être éclairé et corrigé soi-même jusqu'aux dernières limites du possible, mais môme qu'on ne peut s'éclairer et s'améliorer isolément, que chaque fois qu'on s'éclaire et travaille à l'amélioration de soimême, inévilablemf'nt on éclaire et améliore
les autres, et que ce moyen est le seul efficace pour rendre service à autrui ; de même que le feu ne peut éclairer et chauffer uniquement l'objet qui l'alimente, mais véritablement éclaire et échauffe autour de lui, et ne produit cet effet que quand il brûle lui-môme.
Vous écrivez : u Si je deviens meilleur, mon prochain s'en trouvera-t-il mieux? » C'est comme si un terrassier disait : « Si j'afTûte ma pioche, est-ce que mon travail avancera ? «Le travail n'avance que si la pioche est affûtée. Mais ici la comparaison n'est pas complète. Eclairer et améliorer les autres, comme je Fai déjà dit, ne se fait qu'en s'éclairant et s'améliorant soi-même.
Je ne dis pas que ce que vous faites au service militaire, en apprenant aux soldats à lire et à écrire, etc., soit mal. C'est évidemment mieux que de leur apprendre le mensonge, la cruauté, ou de les battre, mais ce qui est mal de votre part, c'est que, sachant le mal et le mensonge du service militaire, avec ses tiomperies, son serment, sa discipline, vous continuiez à servir. Et ce qui est mauvais, ce n'est
pas le fait lui-même que vous servez, mais plutôt les raisonnements que vous faites pour prouver qu'en continuant de servir vous faites bien.
Je comprends qu'à cause de vos parents, de votre passé, de votre faiblesse, vous puissiez ne pas avoir la force de faire ce que vous croyez nécessaire : quitter le service militaire. Nous tous, selon notre faiblesse, nous nous éloignons plus ou moins de cet idéal, de cette vérité, que nous connaissons, mais il est important de ne pas déformer la vérité, de savoir qu'on s'en est éloigné, qu'on est un pécheur, un méchant, et d'aspirer sans cesse vers elle, d'être prêt à écouter sa voix, à n'importe quel moment, dès que les obstacles faibliront.
L'homme n'avance, ne vit et ne sert autrui que lorsqu'il sait combien il s'est éloigné de la vérité et quand il se croit mauvais. Mais s'il cherche à justifier son péché, s'il est content de soi, il est mort. Or, être content de soi, en restant au service militaire, quand on sait qu'il a pour but le supplice et le meurtre, et, pour moyens, la soumission servile à chaque
individu d'un grade supérieur, qui, — demain môme — peut m'ordonner de tuer des hommes innocents, quand on sait que les conditions du service militaire sont non seulement l'oisiveté, mais la dépense stérile des meilleures forces du peuple, qui est trompé et dépravé, quand on sait, dis-je, tout cela, on ne peut être content de soi.
... J'ai été très heureux d'avoir de vos nouvelles, mais j'ai beaucoup regretté qu'elles ne soient pas bonnes : la vie désordonnée, comme vous écrivez, et la maladie.
Le pire, c'est la première : la vie dont on est soi-même mécontent. La maladie ne dépend pas de nous, c'est pourquoi l'homme raisonnable, et qui craint Dieu, la peut supporter patiemment. Mais sa vie, on peut la dépenser n'importe comment, et partout et daдs toutes les conditions on peut faire ce pourquoi elle nous est donnée, c'est-à-dire se perfectionner, s'approcher de Dieu : « Soyez parfaits comme
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votre père du ciel » ; tâchez d'être raisonnable et aimant en tout. Et si on ne le fait pas, c'est bien triste. Le faire, c'est-à-dire se perfectionner et s'approcher de Dieu, non seulement c'est toujours et partout possible, mais ce n'est pas difficile. Quelques-uns pensent qu'il est nécessaire pour cela d'entreprendre quelque chose, d'arranger. Ce n'est pas vrai. И suffit de ne faire rien de ce qu'on croit le ma], et la vie s'arrange d'elle-niême, et on fait le bien, car l'homme sain ne peut rester oisif.
C'est ce que je vous conseille, cher ami. Abstenez-vous seulement, ne vous querellez pas, ne tâchez pas de vous montrer, n'entreprenez rien de nouveau, ne laissez couler l'eau nulle part, sauf sur la roue, et la roue travaillera pour vous et pour les bonimes. Dieu est amour, et l'homme aussi est amour. Si seulement l'homme ne s'adorpie pas aux séductions, aux tromperies, qui le forcent de dépenser sa vie en vain, l'amour se manifeste et accomplit en lui l'œuvre de Dieu.
...Je pense que vous n'avez qu'à écouter
:i44 CORRESPONDANCE INÉDITE
votre cœur pour savoir ce que vous avez à faire. Si vous croyez en Dieu et en sa loi, non pas en paroles, mais réellement, vous ne pouvez hésiter sur ce que vous devez faire.
Lisez Matthieu, chapitre x, versets 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33.
Là, il est dit clairement comment doit agir celui qui croit en Dieu et en sa loi. Et si vous agissez par la peur, si vous feignez de croire en l'orthodoxie, mieux vaut renier Dieu parce qu'un tel acte montre qu'on ne croit ni à la religion, ni à l'orthodoxie, mais qu'on ne se soucie que des choses terrestres.
Il n'y a là aucun mal, et ni moi ni personne ne reprocheront aux hommes pareils de ne pas avoir de religion. Mais le mal, c'est duanq les hommes mentent, feignent d'avoir de la religion, blâment les autres quand eux-mêmes ne croient pas comme il faut Ce sont ces mêmes hypocrites que Christ dénonce.
...Je veux vous dire que je sens de plus en plus fortement, en songeant à l'approche de la
fin, ce que vous savez aussi: qu'il faut de plus en plus transporter ses buts de la vie extérieure dans la vie intérieure, non devant les hommes, mais devant Dieu : vivre non en vue de cette vie, mais de la vie éternelle. Et vivre ainsi n'est possible qu'en consacrant toute sou énergie à son perfectionnement intéi'ieur.
On est habitué de penser — et les ennemis de la vérité l'enseignent ainsi — que le perfectionnement n'est que de l'égoïsme, qu'on ne peut se perfectionner qu'en se retirant du monde. C'est une grande erreur : on ne peut se perfectionner que dans la vie et dans l'union avec les hommes. Et si un homme, vivant parmi les hommes, a pour but principal son perfectionnement devant Dieu, il atteint, dans les affaires pratiques, des résultais plus grands qu'un homme qui ne cherche que le succès des œuvres extérieures.
Peut-être cela vous ennuie-t-il que j'écrive une chose trop connue, mais je l'écris parce que moi-même ne vis que de cela, et l'expérience m'en confirme laj'ustesse.
Vous donnez trois explications de votre culpabilité : 1° la méchanceté envers les autres ; 2° le désaccord de votre vie avec votre conception de la vie ; З"* le doute en la vie éternelle future.
1° La méchanceté envers les autres ; Timpuissance non seulement de Famour, mais du pardon. C'est ce que j'ai éprouvé et éprouve le plus fortement, et dont je souffre le plus. Je m'en console un peu, parce que Dieu m'aide, c'est-à-dire qu'il y a des moments de répit dans la méchanceté, des moments lucides de la conscience de ses péchés, et par suite Tapparition d'indulgence et même de miséricorde <^u^B lieu d'animosité. Je suis convaincu que Dieu nous donne ces moments, ces étincelles de^^j foi. Et s'il y a ces étincelles, il y a aussi cha-^^4| leur et lumière. Je vous dirai ce qui est pour moi le briquet d'oii je tire ces étincelles, et par lequel je force mon cœur à s'enflammer.
Le principal, c'est le repentir, non le repentir général: « Je suis plein de péchés, mon ami, plein dépêchés! » ou ce qui est pire, la conscience d'être tout péchés, d'être né dans
le péché, de ne pouvoir faire un pas sans pécher. Cet aveu fait devant le bloc de tous les péchés les éloigne de moi et me prive de Futilité spirituelle, inévitable, qui, par la miséricorde de Dieu, accompagne chaque péché : contre le poison, le contrepoison.
Le repentir ne consiste pas à regretter, en général, toute sa vie passée, mais à voir en son âme, clairs et distincts comme alors, les traces, les restes (c'est même bien qu'il y ait des traces et des restes) des anciens péchés, et d'aprèe eux, de se représenter vivement sa dépravation, sa barbarie de jadis et d'aujourd'hui.
Pour cesser d'être lâché contre un homme, pour se réconcilier, pardonner, s'il y a à pardonner, pour plaindre et aimer, que faut-il?
La meilleure chose est de se rappeler qu'on se rendit coupable envers lui de la même faute. C'est un bonheur particulier; dans ce cas, la guérison est immédiate. Mais cela arrive rarement (il semble que ce soit rarement parce que nous cherchons très mal). C'est pourquoi il faut chercher le pareil péché, ou un analogue, ou mieux encore un pire.
us CORRESPONDANCE INEDITE
Si l'on fait cela franchement, sérieusement, si l'on comprend vivement sa lâcheté, alors on pardonne, on se réconcilie, et Dieu fait qu'on plaigne et aime.
Mais que Dieu nous préserve de feindre d'aimer, de plaindre, car c'est pire que la haine.
Que Dieu nous préserve aussi de laisser échapper cette étincelle de pitié et de miséricorde pour l'ennemi. Si Dieu envoie son étincelle, son amour divin, il n'y a rien de plus précieux. Nous avons une terrible habitude, oublier : oublier ses fautes, ses péchés, et le repentir en bloc est, pour cela, le meilleur moyen. Tous les péchés formeront une masse impénétrable contre laquelle il n'y a rien à faire, et quand il faudra pour l'usage personnel son propre péché, un bon péché qui pourrait sauver ceux qui vont en commettre un contre nous, impossible d'en trouver. C'est un musée qu'il faut tenir en ordre pour trouver immédiatement ce dont on a besoin : chaque péché doit être à part; ils ne doivent pas se masquer l'un l'autre mais se montrer dans
Tordre de leur importance. Il ne faut pas oublier ses péchés mais toujours se les rappeler afin d'adoucir par eux la condamnation des autres. Je crois que la différence entre un bon et un méchant est celle-ci : l'homme bon se souvient de tout le mal qu'il a commis et oublie le bien qu'il a fait; pour l'homme méchant, c'est l'inverse.
En somme, pour le premier point, je pense comme Dieu a dit : ne vous pardonnez pas à vous-même et alors vous pardonnerez aux autres.
2" Le désaccord de la vie avec ce qu'elle devrait être, on peut dire plus justement ce qu'elle sera, — c'est précisément sa caractéristique, le signe de la vie. Le gland ne correspond pas au chêne, l'œuf à la poule, le pécheur repentant au saint. Chez tous se fait un mouvement de l'état inférieur à l'état supérieur, du pire au mieux, du plus petit au plus grand; tout cela c'est à peu près la vie.
Et, envers cette vie, il y a trois rapports : premièrement, la vie passe, et l'être, comme le gland, l'enfant, ou quelquefois môme l'adulte,
ЗоО CORUliSPONDANCb: INÉDITE
ne s'aperçoit pas de ce mouvement, ny aide pas, ne l'empêche pas. Deuxièmement, rhomme, qui perçoit ce mouvement, voit vers où il marche et accélère le mouvement : il a hâte d'être ce qu'il doit devenir. Le garçon veut être adulte et s'imagine qu'il le sera lorsqu'il prendra l'uniforme, ira à la chasse, boira du vin, et tiendra des propos grossiers. La même chose pour la vie spirituelle. L'homme voit qu'il va au bien, à l'affranchissement du péché, à la sainteté, et il s'imagine que s'il fait des sacrifices, brûle des cierges, se confesse, communie, ou que s'il se convainc que la victime est apportée, qu'elle est puri fiée du péché, qu'alors, en effet, il se délivi du péché et atteint la sainteté. C'est un chemii terrible. De même que le garçon se déprave ei désirant être ce qu'il n'est pas, ainsi se dépravé l'homme qui désire être spirituellement autr qu'il est.
Troisièmement, l'homme voit où il marche, il sait que le désaccord de sa vie avec sa conscience est la condition de sa vie, et, de toutes ses forces, il tâche de diminuer ce
désaccord, sachant que ce n'est pas son œuvre personnelle mais celle de son Père, de celui qui Га envoyé ici-bas tel qu'il est et a introduit en lui la conscience de ce qu'il doit être et sera. Et Thomme, sachant que ce désaccord n'est pas quelque chose d'extraordinaire, mais la loi de toute sa vie, loi sans laquelle est impossible aucun mouvement et rapprochement vers la perfection éternelle et infinie : Dieu, voit dans ce désaccord la condition de la vie et du bien.
En effet, si en l'homme n'était ni la raison, ni la conscience, qui découle de la raison du désaccord de sa vie d'avec ce qu'elle doit être, si la vie restait ce qu'elle était alors qu'il était pécheur irraisonnable, pour lui ce serait pis. Et s'il n'y avait pas les péchés, s'il pouvait d'un coup être ce qu'il veut être, d'après sa raison, ce serait pire encore. Il n'y aurait aucune raison de vivre, il n'y aurait aucune vie.
Mais, direz- vous : « Pourquoi est-ce que je n'avance pas ! Pourquoi suis-je tel que j'étais? » Remerciez Dieu de vous sentir ainsi. C'est mal quand l'homme se dit à soi-même : je suis
devenu meilleur que j'étais, ainsi je ne fume plus, je ne commets pas l'adultère, je donne la dixième partie de mon bien et ne fais pas comme le péager. Dieu fasse que vous soyez toujours mécontent et ne voyiez pas le chemin que vous avez parcouru en vous rapprochant de lui. Nous ne l'apercevons que si nous faisons ce qu'il ne faut pas, quand nous nous comparons avec l'ancien moi ou avec autrui. Nous devons nous efforcer d'être parfaits comme le Père, et c'est pourquoi nous ne devons nous comparer qu'à lui, c'est-à-dire avec le bien supérieur, infini, et la vérité; alors nous ne verrons pas nos progrès. Ce n'est pas cette marche lilliputienne qui nous soutiendra dans la vie, mais la conscience que nous remplissons la volonté de Dieu. Et la volonté de Dieu consiste en ceci : que faisant tout notre possible pour la destruction du désaccord, nous reconnaissions avoir fait ce qu'on ne pouvait ne pas faire, comme l'ouvrier qui retournerait ai champ avec le maître.
11 est encore étonnant que ce désaccon entre la conscience et la vie, qui trouble telle-
meut tous les hommes, soit toujours le même, chez l'homme vertueux comme chez le plus grand pécheur.
Par moi-même, du moins, je sais qu'aux meilleurs moments de ma conscience, à chaque point de ma vie, le désaccord et le mécontentement de moi-rhême étaient toujours les mêmes. Je ne les sentais que lorsque je tom- ^bais moralement. Ce n'est donc pas quelque îhose d'extraordinaire mais une des particularités de la vie humaine.
Oui, aux hommes raisonnables qui pèchent >t le savent, le diable ne peut dire : « Vous ne )échez nullement en tuant ou commettant l'adultère, vivre ainsi sera bien pour vous et юиг tous. » Les hommes ne le croiraient pas. dors il invente une ruse dont le résultat est je même, c'est-à-dire que les hommes, en léchant, croiront qu'ils ne commettent pas le >éché et s'y plongeront sans le remarquer. Et roici ce qu'il leur dit : « Supposons que notre le telle qu'elle est ne vous conduise pas tous au. >ien et puisse être appelée pécheresse; suppo- >ns que vous péchez en vivant comme vous
le faites, mais sans le péché vous ne pouvez vivre, et cependant la conscience du péché est trop lourde et Dieu ne pouvait vouloir que tous se tourmentassent toujours par cette conscience, c'est pourquoi il a donné le moyen de s'en délivrer. Ce moyen, c'est la victime que vous apportez et qu'on apporte pour vous, la victime expiatoire. »
Nous sommes habitués depuis si longtemps ] à cette représentation de la vie — elle nous a été inoculée avec le lait — d'après laquelle nous pouvons être tranquilles et satisfaits de nous-mêmes, que cet état de l'âme humaine, par lequel nous sentons que nous tendons du pire au mieux, est naturel, inévitable; c'est-àdire que le désaccord de la vie avec la conscience se présente à nous comme une chose exceptionnelle.
Je me représente souvent le héros de l'his-* toire que je voudrais écrire, par exemple, un homme élevé dans les cercles révolutionnaires. Au commencement il est révolutionnaire, pui populiste, socialiste, orthodoxe, moine l'Afone, ensuite athée, bon père de famille
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enfin Doukhobor. 11 commence tout, sans cesse quitte tout; les hommes se moquent de lui; il n'a rien fait et meurt oublié dans un hospice quelconque, et, en mourant, il pense qu'il a gâché sa vie, et, cependant, c'est un saint.
3° Le doute que ce que vous pensez et sentez sur la vie éternelle est peut-être une tromperie inconsciente de vous-même, qui découle de la peur devant la fragilité de la vie.
Vous écrivez que vous ne pouvez exprimer clairement cet état. On ne peut Texprimer. Cet état est l'indice de quelque chose qui n'est pas fixé dans famé.
S'il n'y a rien, il faut vivre et se réjouir, mais vous ne le pouvez plus. Si tout cela n'est qu'une tromperie cruelle, une vision, alors il faut se tuer ou se taire. Et cela vous ne le pouvez aussi. Mais s'il y a Dieu, alors il faut rejeter, couper, tout ce qui nous sépare de lui. C'est ce que vous faites et ferez.
Encore une ruse perfide du diable, cette foi mensongère, impudente, basée sur rien, en une vie future non éternelle. Je crois que sans la doctrine mensongère de la vie future,
jamais personne n'eut douté de la vie éternelle.
De nouveau, le diable ne peut nier la vie éternelle, alors qu'il n'y a qu'une vie éternelle et que nous n'en pouvons connaître aucune autre. Alors il invente une nouvelle ruse. La mort corporelle, c'est le passage de l'autre côté du lleuve, derrière l'abime, sur l'autre rive, passage absolument sûr, direct, et on ne peut aucunement l'éviter ni douter de sa solidité et de ce qu'il conduit au bien. Et voilà, le diable construit le pont qui se termine par un précipice, qui ne conduit pas du tout où il faut, et il y entraîne les bommes, sous prétexte que, par son pont, le passage est plus facile. Et, une fois sur ce pont, quand on voit devant soi l'abîme, on croit qu'il n'y a pas la vie.
J'ai connu cela; mais n'y croyez pas. S'il y a doute, c'est que vous n'avez pas perdu la foi en la vie future individuelle, c'est la tromperie du diable.
La vie éternelle est comme un ballon : le gaz n'est pas notre force mais celle de Dieu, elle nous attire en haut. Les cordes qui le
retiennent sont nos erreurs, et le lest c'est noire volonté et non celle de Dieu. Si les cordes sont coupées, le lest nous retient ; plus nous en jetterons, plus nous monterons.
... J'ai toujours beaucoup de peine à la pensée qu'il y a des hommes, comme vous, qui souffrent par l'ignorance, par le doute, par l'erreur, tandis que la vérité m'est si simple, si claire, si familière, et non seulement en théorie mais en pratique : c'est-à-dire que depuis longtemps déjà je vis avec cette vérité. Après les doutes les plus terribles et le désespoir que vous éprouvez, je vis dans celte vérité, tranquillement, joyeusement...
La vie c'est la délivrance de l'âme des conditions corporelles où elle est placée.
Dieu, c'est cet ôtre spirituel qui est par soimême, par la volonté de qui notre âme est renfermée dans notre personne corporelle.
La délivrance de l'âme peut se l'aire de deux façons : par le suicide, instantané ou graduel.
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c'est-à-dire par Fécart de l'accomplissement de la volonté de Dieu, ou par Taccomplissement dans la vie, de l'œuvre pour laquelle notre âme est renfermée, par Dieu, dans notre corps. La première délivrance n'est qu'imaginaire, parce que Fâme, qui provient de Dieu et qui toute se trouve en son pouvoir, ne peut cesser d'être ce qu'a voulu Dieu, et elle aura beau résister, elle sera forcée d'accomplir ce que Dieu exige d'elle; seulement elle l'accomplira en résistant et souffrant. La deuxième délivrance est la vraie : elle consiste en Гассотplissement de plus en plus grand de la volonté Ле Dieu, dans le rapprochement de plus en plus grand vers lui ei l'union de plus en plus intime avec lui.
Et la délivrance de l'âme par la volonté de Dieu, la délivrance qui produit tout le travail de la vie, n'est atteinte que par une seule chose : par Famour, par l'augmentation de l'amour.
L'amour, c'est la destruction des obstacles qui séparent notre être des autres êtres. Plus nous aimons les hommes et les autres créa-
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tiires, plus s'élargit notre personne. L'amour pour tous, l'amour pour la source de la vie, pour Dieu, anéantit tous les obstacles personnels et nous unit à Dieu.
Aspirer à cet idéal, s'en approcher, en cela est la vie de l'homme, et il n'y a pas d'autre vie. Ce rapprochement est possible jusqu'à rinfmi; en lui est le bien.