‹ Correspondance inédite;Chapitre 122 sur 123 · LETTRE A M. SABATIER SUR LES AFFAIRES RELIGIEUSES DE FRANCE · texte numérisé non relu

LETTRE A M. SABATIER SUR LES AFFAIRES RELIGIEUSES DE FRANCE

Tolstoï, sous la direction duquel a été traduite et répandue la Vie de Saint François d'Assise^ par M. Paul Sabatier, vient de lui adresser une intéressante lettre sur les affaires ecclésiastiques de France,

L'occasion de cette lettre lui a été fournie par un volume de M. Paul Sabatier intitulé : A propos de la séparation des Eglises et de VElat.

Cher Monsieur Sabatier,

J"ui lu avec grand intérêt votre livre, ainsi que la brochure italienne.

La question qui y est traitée est de la plus

1. iNous remercions vivement M. Sabatier pour son aimable autorisation de reproduire ici cette lettre.

grande importance, et comme je vous connais pour un homme sincère, je me permettrai de l'être complètement avec vous et vous dirai toute ma pensée.

Je crois qu'en toutes choses il n'y a rien de plus faux que les demi-mesures et qu'il est impossible d'enter la vérité et le bien sur le mensonge et le mal. La religion est la vérité et le bien; l'Eglise, le mensonge et le mal.

Je vous dirai franchement qu'il m'est impossible de me mettre au point de vue de ceux <jui croient que l'Eglise est une organisation indispensable pour la religion, et qu'il ne faut que la réformer pour qu'elle devienne une institution bienfaisante pour l'humanité.

L'Eglise n'a jamais été qu'une institution mensongère et cruelle qui, en vue des avantages qu'elle pouvsit acquérir du pouvoir temporel pour ceux qui faisaient partie de cette institution, a perverti et dénaturé la vraie doctrine chrétienne. Tous les concordats n'ont jamais été pour elle autre chose que des accommodements entre l'Eglise et l'Etat, par lesquels TEglisc promettait son aide à l'Etat, en v^ue des

avantages matériels que lui accordait ce dernier.

Le christianisme n'a jamais été pour l'Eglise qu'un prétexte. On me dira qu'il y a eu, et qu'il y a jusqu'à présent, dans le monde catholique, des individus, hommes et femmes, d'une sainte vie, mais la sainteté de ces individus n'a pas été atteinte grâce aux enseignements de l'Eglise, mais plutôt malgré elle.

En somme, j'ai été surtout étonné, en lisant votre livre (qui est très bien écrit et a de belles pages), d'y trouver sur le thème de l'avenir du catholicisme et de la religion en général des raisonnements de différents monseigneurs et auteurs laïques que vous y citez, qui feraient penser que ni Voltaire, ni Rousseau, ni Kant, ni Channing, ni Lamennais, ni beaucoup d'autres grands esprits qui ont traité ce sujet n'ont jamais existé.

Tout ce qui peut se dire à présent sur la (jueslion du rapport de la vraie religion et du catholicisme, a été dit depuis longtemps, et dit de manière à épuiser complètement la question.

;37i CORRESPONDANCE INÉDITE

Il n'y a qu'à relire Voltaire, Kant (son livre « Sur la religion dans les limites de la pure raison »), Ghanning, Lamennais, Ruskin, Emerson et autres, pour voir que tout ce qui se débite à présent sur cette matière avec si peu de clarté, de précision et de méthode, a été depuis longtemps et de manière à ne laisser rien à dire à ceux qui voudraient à présent traiter la même question.

(( On me dit qu'il fallait une révélation )),dit Rousseau, dans sa profession de foi au Vi3aire savoyard, « pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi ; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués, et l'on ne voit pas que cette diversité môme vient de la fantaisie des révélations. Dès- que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parlera sa mode et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la terre. »

Notre devoir à nous et à nos contemporains n'est pas de répéter vaguement des choses qui

ont e'té si bien dites des siècles avant nous, mais de tâcher de préciser les principes de la vraie religion, qui doit remplacer les affreuses superstitions de l'Ep^lise, que fait semblant de professer à présent l'humanité chrélienne.

L'homme, comme être raisonnable, n'a jamais vécu sans établir un rapport spirituel entre son existence et l'Infini, que nous appelons Dieu. Ce rapport qui n'est autre que la religion a toujours été la force dirigeante de toutes les actions conscientes de Fhomme et a toujours évolué conformément au développement de l'humanité.

La vraie doctrine chrétienne à l'époque oi^i elle a paru, étant beaucoup au-dessus de la faculté de conception des masses, ne fut acceptée dans son vrai sens que par une toute petite minorité.

La grande masse, habituée à une adoration religieuse du pouvoir temporel, ne pouvant comprendre cette doctrine dans son véritable sens, accepta avec facilité la doctrine quasi chrétienne, falsifiée par l'Eglise, qui n'exigeait qu'une adoration extérieure de Dieu, des saints,

des images et en partie de personnages revêtus de qualités surnaturelles.

Gela dura des siècles, mais, avec les progrès des lumières en général, le véritable esprit chrétien, caché sous les toiles dont l'avait recouvert l'Eglise, se fit jour de plus en plus, et la contradiction de la vraie doctrine chrétienne et du régime autoritaire de l'Etat soutenu par la violence devint de plus en plus évidente. Malgré tous les efforts de l'Etat et de l'Eglise pour réunir les deux principes : celui du vrai christianisme (amour, humilité, clémence) et celui des gouvernements de l'Etat (voie de fait, force physique, violence), la contradiction devint, de notre temps, tellement évidente qu'une solution telle quelle de cette flagrante contradiction ne peut plus être retardée.

Plusieurs symptômes le prouvent: 1° le mouvement religieux qui se produit non seulement en France, mais dans tous les pays chrétiens; 2° la révolution en Russie; et 3° les progrès extraordinaires militaires et industriels qui se manifestent de plus en plus dans ces derniers temps en Chine, et surtout au Japon.

Le mouvement religieux qui se produit à présent non seulement dans le monde catholique, mais dans le monde entier n'est, selon moi, pas autre chose que les douleurs d'enfantement du dilemme : la religion chrétienne avec ses exigences de soumission à Dieu, d'amour du prochain, d'humilité ; et l'Etat, avec les conditions indispensables de son existence : soumission au gouvernement, patriotisme, loi du talion et surtout l'armée avec son service obligatoire.

Il me paraît qu'en France il y a tendance à résoudre le dilemme en faveur de l'Etat contre la religion ; non seulement contre le catholicisme, mais contre la religion en général, qui est envisagée par la majorité des classes dirigeantes, comme un élément du passé, inutile et plutôt pernicieux que bienfaisant pour le bien-être des hommes de notre époque.

Le môme dilemme est la cause principale de la révolution en Russie. Tout ce qui se fait à présent en Russie par les révolutionnaires est une activité inconsciente ayant pour but la solution du dilemme en faveur de la religion,

c'est-à-dire de l'abolition de l'Etat, de tout pouvoir fondé sur la force, et d'une organisation sociale basée sur les principes religieux el moraux communs à tous les hommes.

Le troisième symptôme de l'imminence de la solution du dilemme : l'Etat ou la religion, m' apparaît dans les progrès extraordinaires tant militaires qu'industriels qu'ont fait et continuent de faire, dans ces derniers temps, les peuples de l'Extrême-Orient, qui non seulement sont libres de la contradiction intérieure des Etats chrétiens, mais qui professent la religion la plus patriotique du culte des ancêtres et du pouvoir de leur chef d'Etat qu'ils déifient.

Les progrès de ces peuples sont tels que, s'ils conlinuent à se produire dans les mêmes proportions, dans quelques dizaines d'années ce ne seront plus les Etats européens qui dicteront la loi aux Orientaux, mais ce seront les Orientaux qui seront les maîtres du monde et les chrétiens leurs vassaux. Et cela ne peut pas être autrement par l'accord complet de leur religion et de leur organisation comme Etats.

Les peuples de FEurope commencent à s'apercevoir de ce danger. C'est précisément cette attitude menaçante des peuples de l'Orient qui constitue la troisième raison pour laquelle la solution du dilemme entre la religion et l'Etat ne peut plus être retardée.

L'un des deux : ou bien renier complètement le vrai sens de la religion chrétienne, détruire les derniers vestiges des idées d'amour du prochain, d'humilité, de fraternité, comme le font déjà les hommes du monde européen et opposer un patriotisme féroce et une obéissance servile au patriotisme et à l'obéissance passive des Orientaux, ou bien accepter pour tout de bon les vrais principes chrétiens d'amour du prochain, d'humilité, de non-résistance au méchant, à la violence, et se fier non à la force physique mais à la volonté de Dieu, pleinement convaincus que le plus grand bien de l'homme et de l'humanité ne s'acquiert que par la soumission à la loi éternelle, révélée en notre conscience, quoique les voies par lesquelles ce bien nous peut être acquis nous soient cachées et incompréhensibles.

Il est inutile de vous dire de quel côté sont mes sympathies et mes aspirations.

Voilà les idées qui me sont venues à la lecture de votre livre.

Excusez-moi, je vous prie, cher ami, pour la rudesse de mes expressions, ainsi que pour mon mauvais français que vous aurez l'indulgence de tâcher de comprendre.

Votre ami,

Léon Tolstoi.

7 novembre 1906.

J'ai reçu vos livres et les ai lus avec beaucoup d'intérêt, surtout Papers from a Viceroys Y amen,

La vie du peuple chinois m'a toujours très vivement intéressé, et je n'ai jamais manqué l'occasion de m'instruire de la vie chinoise, en ce qui m'était accessible, principalement de la sagesse religieuse chinoise, des livres de Confucius, de Méo-Tsé, Lao-Tsé, et des commentaires de ces livres.

' J'ai lu également les ouvrages concernant le Bouddhisme chinois et les livres des Européens sur la Chine. Enfin, depuis ces dernières

années, après les crimes commis par les Européens contre les Chinois, et, en particulier, par les Russes^ la vie générale du peuple chinois m'est devenue encore plus intéressante.

Le peuple chinois qui a tant souffert de la cruauté immorale, égoïste, cupide, des peuples européens, jusqu'à présent, à toutes les violences exercées contre lui, a répondu par le calme majestueux et sage, et a opposé la patience à la force.

Je parle du peuple chinois, non du gouvernement.

Le calme et la patience du grand et majestueux peuple chinois n'ont provoqué qu une efPronterie plus grande des peuples européens, comme il arrive toujours avec les gens grossiers, égoïstes, qui ne vivent que de la vie animale, et desquels étaient les Européens qui avaient affaire en Chine.

L'épreuve qui fut imposée et qui est imposée maintenant au peuple chinois est lourde et pénible, mais à cause de cela même, il ne faut pas qu'il perde patience, il ne doit pas se comporter, vis-à-vis de la violence, autrement qu'il

Га fait jusqu'à ce jour, sans quoi il se priverait de tous les grands avantages de la non-résistance au mal par le mal.

« Celui qui a souffert jusqu'à la fin, celui-là seul sera sauvé », dit la loi chrétienne. Je crois que c'est une vérité indiscutable, bien que comprise très difficilement par les hommes . Ne pas répondre au mal par le mal, ne pas participer au mal, c'est le moyen le plus sûr non seulement du salut, mais encore de la victoire sur ceux qui font le mal. ^Les Chinois ont pu voir la confirmation éclatante de la vérité de cette loi après leur cession de Port-Arthur à la Russie. Les efforts militaires les plus grands pour défendre Port- Arthur contre les Russes et les Japonais n'auraient pu avoir pour ces peuples de conséquences plus pernicieuses que celles qui résistèrent de cette cession.

La même chose se ])roduira inévitablement pour Kiou-Kiang et Weï-lIaï-Weï cédés par la Chine à Г Allemagne et à l'Angleterre.

Le gain des pillards provoque l'envie des autres pillards ; la proie accaparée devient un

objet de querelle et cause la perte des pillards eux-mêmes. C'est ce qui arrive entre chiens, et ce qui arrive aussi entre hommes qui se ravalent au niveau des animaux.

Aussi, est-ce avec crainte et douleur que j'entends parler de la manifestation, en Chine, de l'esprit de lutte, du désir d'opposer la force aux crimes commis par les peuples européens.

S'il en était ainsi, si, en effet, le peuple chinois, renonçant à la patience, s'armait sur le modèle des peuples européens pour chasser les pillards européens, ce qui, grâce à son esprit, sa discipline, son amour du travail et, principalement, Ténormité de sa population lui serait très facile, ce serait terrible. Terrible non dans le sens que le comprenait un des représentants les plus grossiers et les plus ignorants de l'Europe occidentale, l'empereur d'Allemagne, non dans ce sens que la Chine deviendiait dangereuse pour l'Europe, mais dans ce sens que la Chine cesserait d'être le

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rempart de la vraie sagesse, pratique et populaire, qui consiste à vivre de cette vie pacifique, agricole, propre à tous les hommes raisonnables, et à laquelle tôt ou tard doivent revenir consciemment les peuples qui l'ont abandonnée.

Il me semble que notre temps est celui d'une ;^rande transformation de la vie des hommes, et que la Chine, en tête des peuples d'Orient, doit y jouer un grand rôle.

Il me semble que la mission des peuples d'Orient, de la Chine, de la Perse, de la Turquie, des Indes, de la Russie, et peut-être du Japon, s'il n'est pas encore entièrement enserré dans les filets de la civilisation européenne, consiste à indiquer aux peuples la véritable voie de la liberté, cette voie, comme vous l'écrivez dans votre livre, qu'on ne peut exprimer en langue chinoise par un autre mot que celui de Tao; c'est-à-dire l'activité conforme à la loi éternelle, fondamentale de la vie humaine.

La liberté, selon la doctrine du Christ, s'obtient par la même voie : « Vous reconnaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira ». Or, il me semble que ce sont les peuples d'Orient qui sont appelés à retrouver cette liberté que les peuples d'Occident ont perdue presque sans retour.

Voici ce que je pense :

Depuis les temps les plus reculés, il s'est produit ce fait que d'entre les hommes pacifiques et laborieux, se détachaient des hommes rapaces, préférant la violence au travail; ces hommes rapaces et oisifs attaquaient les hommes pacifiques et les forçaient à travailler pour eux. Ce fait s'est produit en Occident et en Orient, chez tous les peuples groupés en États; il s'est prolongé à travers les siècles et se produit encore de nos jours.

Mais, dans l'antiquité, quand les conquérants s'emparaient de grands espaces peuplés, ils ne pouvaient faire beaucoup de mal aux peuples conquis. Le nombre de dominants était petit eu égard au grand nombre de sujets, surtout avec les moyens de communication

primitifs sur d'immenses espaces, si bien que ce n'était qu'une petite partie des sujets qui subissait la violence des dominants, et la majorité pouvait vivre tranquillement, sans contact direct avec les violateurs. Ce fut ainsi partout, cela existe encore parmi les peuples d'Orient, et surtout dans l'immense Chine.

Deux causes font qu'une pareille situation ne peut durer : 1" parce que fe pouvoir basé sur la violence, par cela même se déprave de plus en plus; 2** parce que les hommes subjugués, au fur et à mesure que leur esprit s'éclaire, comprennent de plus en plus clairement ce qu'ils perdent en se soumettant au pouvoir. Les efforts de ces deux causes s'amplifient encore grâce aux perfectionnements techniques des moyens de communication : chemins de fer, postes, télégraphe, téléphone, grâce auxquels les potentats manifestent leur pouvoir là où auparavant il ne pouvait s'exercer. Par la même raison les sujets se trouvent en communion plus étroite et comprennent de plus en plus clairement les désavantages de leur situation.

Ces désavantages, avec le temps, deviennent si grands, que les sujets sentent la nécessité de modifier d'une façon ou d'une autre leur attitude au pouvoir. Les peuples d'Occident sentent depuis longtemps cette nécessité, et ont déjà modifié leurs rapports avec le pouvoir, à l'aide d'un moyen commun à eux tous : la limitation du pouvoir par la représentation nationale, c'est-à-dire, en réalité, en élargissant le pouvoir, en transportant le pouvoir d'un seul ou de quelques-uns à plusieurs.

J'estime que c'est maintenant aux peuples ^Hj d'Orient et à la Chine à sentir le mal du pou- ^Щ voir despotique et à chercher le moyen de s'en affranchir.

lY

Je sais, qu'en Chine, il est admis que le potentat suprême, le Fils du Ciel, doit être l'homme le plus sage et le plus vertueux, et que s'il n'est pas tel, ses sujets peuvent et doivent cesser de lui obéir. Je pense que cette doctrine n'est qu'une justification du pouvoir.

aussi faible que la doctrine de l'apôtre Paul, répandue parmi les peuples européens, d'après laquelle le pouvoir vient de Dieu.

Le peuple chinois ne peut pas savoir si son empereur est sage ou vertueux, de même que les peuples chrétiens ne peuvent savoir que c'est précisément à tel potentat plutôt qu'à tel autre, ayant lutté contre lui, que Dieu octroyé le pouvoir. Cette justification du pouvoir pouvait passer quand les méfaits du pouvoir étaient peu sensibles pour les peuples. Mais maintenant que la majorité des hommes sent tous les désavantages et le mensonge du pouvoir d'un ou de quelques-uns sur plusieurs, ces justifications ne sont pas réelles, et les peuples, d'une manière ou d'une autre, doivent modifier leur façon d'envisager le pouvoir. Les peuples occidentaux l'ont modifiée depuis longtemps; le tour des peuples orientaux est venu. Je pense qu'en telle situation se trouvent maintenant la Russie, la Perse, la Turquie et la Chine.

Tous ces peuples sont, aujourd'hui, arrivés à un tel point, qu'ils ne peuvent pas garder

plus longtemps leur altitude envers leurs potentats. Comme l'a dit avec raison l'écrivain russe Herzen : Gengis-Khan, avec le télégraphe et les moteurs électriques, n'est pas possible. Si l'Orient possède encore des Gengis-Kkans, il est clair que leur heure est venue et que ce sont les derniers. Ils ne peuvent pas continuer d'exister, d'une part, parce que grâce au télégraphe et tout ce qui constitue la civilisation, le pouvoir devient trop lourd; d'autre part, parce que les peuples, grâce à cette même civilisation, sentent et comprennent, avec une vivacité particulière, que l'existence ou la disparition des Gengis-Khans n'est pas pour eux quelque chose d'indifférent, comme jadis, mais que presque tous les maux dont ils souffrent proviennent précisément de ce pouvoir auquel ils se soumettent sans aucun avantage pour eux, par l'habitude seule.

En Russie, l'élat de choses est assurément celui-là. Je pense qu'il en est de même en Turquie, en Perse, en Chine. C'est surtout pour la Chine qu'il en est ainsi, grâce à l'esprit pacifique du peuple, et à la mauvaise organisation

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de ses armées, qui donnent aux Européens la possibilité de piller impunément les terres chinoises sous prétexte d4m désaccord quelconque avec le gouvernement chinois. Le peuple chinois doit forcément sentir la nécessité de changer d'attitude envers le pouvoir.

Or, d'après votre livre et par d'autres renseignements, j'apprends qu'en Chine, les hommes superficiels, frivoles, appartenant au parti des réformes, pensent que ce changement doit consister à faire ce qu'ont fait les peuples d'Occident, c'est-à-dire à remplacer le gouvernement despotique par un gouvernement représentatif, à créer une armée analogue à celles des peuples occidentaux, à introduire en Chine leur industrie.

Cette résolution qui, au premier abord, parait très simple et très naturelle, d'après tout ce que je sais de la Chine, est non seulement une résolution légère, mais une résolution stupide, ne convenant nullement au sage peuple

chinois. Introduire la môme constitution, la même organisation militaire, peut-être le même service militaire obligatoire, la même industrie que chez les peuples occidentaux, cela signifie renoncer à tout ce par quoi a vécu et vit le peuple chinois, renoncer à son passé, renoncer à la vie raisonnable agricole, à celte vie qui est la vraie et Tunique Yoie-tao, non seulement pour la Chine, mais pour toute l'humanité.

Admettons qu'adoptant l'organisation européenne la Chine chasse les Européens, qu'elle ait une constitution, une forte armée permanente, et la même industrie que l'Europe. Le Japon l'a fait. Il a établi une constitution, agrandi l'armée et la flotte, développé l'industrie; les conséquences de toutes ces mesures se sont manifestées avec évidence. La situation de son peuple se rapproche de plus en plus de celle des peuples d'Europe, et celte situation est extrêmement pénible.

Les États de l'Europe occidentale, très puissants en apparence, peuvent actuellement écraser l'armée chinoise, mais la situation des gens qui vivent dans ces États ne peut être comparée à celle des Chinois : elle est de beaucoup plus misérable. Dans tous ces États existe la lutte incessante du peuple ouvrier, privé de la fortune, plein de haine contre les gouvernants et les riches, lutte qui n'est contenue que par la force de ces hommes trompés qui composent l'armée.

La même lutte se passe sourdement entre les Etats, lutte qui exige des armements de plus en plus grands, dont on ne voit pas la fin, lutte qui, à tout moment, est près d'éclater en déchaînant les plus grands malheurs. Mais quelque terrible que soit cette situation, elle ne constitue pas toute la misère des peuples occidentaux. Leur malheur principal, fondamental, c'est que toute la vie de ces peuples, gui ne peuvent se nourrir de leur propre pain'

que toute cette vie est basée sur la nécessité de se procurer des moyens d'existence, chez les autres peuples. Ils le font parla violence et le crime, chez ceux qui vivent mieux qu'eux, chez les peuples qui vivent de la vie raisonnable agricole en Chine, aux Indes, en Russie.

Et ce sont ces peuples parasites, c'est leur manière de vivre que les Chinois du parti des réformes voudraient imiter!

Les constitutions, les impôts protectionnistes, les armées permanentes, tout cela ensemble a fait des Occidentaux ce qu'ils sont, c'est-à-dire des gens qui ont abandonné l'agriculture, qui en ont perdu l'habitude et se sont rmés sur les villes et les fabriques pour produire d^s objets pour la plupart inutiles; des gens qui, avec leurs armées, ne sont aptes qu'aux violences et aux pillages de toutes sortes.

Quelque brillante qu'elle apparaisse au premier abord, leur situation est désespérée, et ils périront fatalement s'ils ne modifient pas de fond en comble leur vie, basée actuellement sur la tromperie, la dépravation, la spoliation des peuples agriculteurs.

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Imiter les peuples occidentaux, alors qu'on est efTrayé de leur effronterie et de leur force î C'est comme si un homme raisonnable, moral, laborieux, se mettait à imiter un brigand, qui, ayant dépensé tout son argent et s'étant déshabitué du travail, l'attaquerait. En d'autres termes, pour s'opposer avec succès à un malfaiteur, devenir le môme malfaiteur I iNon, les Chinois ne doivent pas imiter les peuples occidentaux, ils doivent au contraire profiter de leur exemple pour éviter d'arriver .'1 la même situation désespérée.

Tout ce que font les peuples occidentaux peut et doit servir d'exemple aux peuples orientaux, non dexemple de ce qu'il faut faire, mais d'exemple de ce qu'il ne faut pas faire.

Marcher dans la voie des peuples occidentaux, cela signifie aller sûrement à sa perte. D'un autre côté, il est impossible de res( i* dans la situation où se trouvent les Rus-

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Russie, les Persans en Perso, les Turcs en Turquie, les Chinois en Chine.

Pour vous autres. Chinois, c'est particulièrement impossible. Avec votre esprit pacifique, vous trouvant sans armée parmi des puissances militaires qui ne peuvent vivre de leurs propres ressources, fatalement vous subirez le pillage et la spoliation que doivent commettre ces États pour soutenir leur existence.

Que faire alors?

Pour nous, Russes, je sais indubitablement ce qu'il ne nous faut pas faire et ce qu'il nous faut faire pour nous affranchir des maux dont nous souffrons, et ne pas tomber dans de pires. Nous autres, Russes, avant tout, nous devons ne pas obéir au pouvoir existant ; en cuire, nous ne devons pas faire ce que commence à faire, chez nous comme chez vous, le parti des réformes, gens inintelligents Nous ne devons pas, imitant l'Occident, remplacer un pouvoir par un autre, établir n'importe quelle constitution, monarchique ou républicaine. Cela, sûrement nous ne

devons pas le faire, sans quoi nous serons entraînés à la même situation misérable où se trouvent les peuples d'occident. 11 ne faut et nous ne pouvons faire qu'une seule chose, très simple : vivre de la vie pacifique agricole, en supportant sans révolte les violences qui pourraient être exercées contre nous, et sans y participer.

Selon moi, et avec plus de raison encore, c'est ce que doivent faire les Chinois, non seulement pour se délivrer des spoliations territoriales et des pillages que leur infligent les peuples européens, mais pour s'aff'ranchir des exigences déraisonnables de leur gouvernement qui exige d'eux des actes contraires à leur doctrine morale et à leur conscience.

Attachez-vous uniquement à la liberté où mène la voie raisonnable de la vie, Tao, et d'eux-mêmes se détruiront tous les maux que vous causent vos fonctionnaires en même temps que deviendront impossibles les oppressions et les pillages des Européens. Vous vous délivrerez de vos fonctionnaires en refusant de vous soumettre à leurs exigences et à

ПН CORKESPONDANCE INEDITE

leurs ordres, et, principalement, en n'aidant pas, par votre obéissance, à Tasservissement des uns par les autres. Vous vous délivrerez des pillages des Européens en observant le Tao, en ne vous réclamant pas de la patrie et refusant d'être solidaires des actes commis par votre gouvernement.

Les spoliations et les pillages commis par les peuples européens ne se produisent que parce qu'il existe un gouvernement dont vous vous reconnaissez les sujets. Si le gouvernement chinois n'existait pas, les peuples étrangers n'auraient aucun prétexte pour leurs méfaits, n'ayant plus celui des relations internationales. '

Si vous ne facilitez pas aux puissances étrangères leurs violences sur vous par votre obéissance au gouvernement, si vous refusez de servir dans n'importe quelle administration d'État, civile ou militaire, tous les maux dont vous souffrez disparaîtront.

YIII

Pour se débarrasser du mal il ne s'agit pas de lutter contre ses conséquences : les abus du gouvernement, les spoliations et les pillages des peuples voisins, il faut couper le mal dans sa racine, il faut lutter contre cette fausse conception qu'a le peuple du pouvoir humain. Si le peuple croit le pouvoir humain supérieur à celui de Dieu, supérieur à la loi {Tao)y il sera toujours esclave, et il le sera d'autant plus que l'organisation du pouvoir (une constitution par exemple) auquel il se soumettra sera plus compliquée. Seul peut être libre le peuple pour qui la loi de Dieu, Tao^ est la loi suprême à laquelle doivent être subordonnées toutes les autres lois.

Les hommes et les sociétés se trouvent toujours dans un état transitoire d'un âge à un

autre; mais à certaines époques, ces passages, pour l'homme comme pour la société, sont particulièrement sensibles. De même que Fhomme sent tout d'un coup qu'il ne peut plus continuer sa vie d'enfant, de même dans la vie des peuples, il arrive des périodes où la société ne peut plus continuer à vivre comme auparavant et sent le besoin de changer d'habitudes, d'organisations, de buts. C'est cette période transitoire de l'enfance à l'âge adulte que traversent maintenant, me semblet-il, tous les peuples, ceux d'Orient comme ceux d'Occident, qui vivent en Etats.

Ce passage se manifeste par la nécessité de s'affranchir du pouvoir humain devenu insupportable, et d'établir la vie sur d'autres bases, indépendantes de ce pouvoir. Cette tâche me semble réservée, par l'histoire, aux peuples d'Orient. Ils se trouvent, en effet, dans des conditions particulièrement favorables pour l'accomplir.

Sans avoir abandonné l'agriculture, sans être encore dépravés par la vie militaire, constitutionnelle et industrielle, sans avoir perdu

la foi dans Tobligation de la loi suprême, céleste ou divine, ils se trouvent, sur le carrefour que les peuples européens ont traversé depuis longtemps pour suivre cette voie fausse dans laquelle une fois engagé l'affranchissement du pouvoir humain devient particulièrement difficile*.

Les peuples d'Orient voyant toute la misère des peuples occidentaux, doivent nécessairement essayer de s'affranchir du pouvoir humain, de même que de ce moyen artificiel qui cache le sens du mal : la limitation du pouvoir par la représentation nationale, moyen par lequel les peuples européens ont essayé de s'affranchir. Les peuples orientaux doivent résoudre la question du pouvoir d'une manière plus radicale et plus simple. Le moyen à employer se présente spontanément aux hommes qui possèdent encore la foi en la loi suprême, obligatoire, la loi céleste ou divine, le Tao.

Ce moyen consiste tout simplement à suivre

1. Pourquoi? Je Tai exposé en détail dans mon article : '< Du sens de la Révolution russe ".

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cette loi qui exclut la possibilité d'obéir au pouvoir humain.

Les Chinois n'ont qu'à vivre comme ils l'ont fait jusqu'à ce jour, de la vie pacifique, laborieuse, agricole, en suivant les principes fondamentaux de leurs trois religions : Confucianisme, Taoisme et Bouddhisme, qui concordent dans leurs éléments principaux; savoir : l'affranchissement de tout pouvoir humain (Confucianisme); ne pas faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'autrui vous fasse (Taoisme); se résigner et s'humilier (Bouddhisme); aimer tous les hommes et tous les êtres : — et d'eux-mêmes disparaîtront tous les maux dont ils souffrent et aucune force ne les vaincra.

Selon moi, l'œuvre à accomplir, non seulement par les Chinois, mais par tous les peuples d'Orient, ne consiste pas uniquement à s'affranchir des maux qu'ils endurent de leurs propres gouvernements et des peuples étrangers, mais encore à montrer à tous les peuples l'issue de la situation transitoire où ils se trouvent.

Or, pour s'affranchir du pouvoir humain il n'y a qu'un moyen, un seul : se soumettre au pouvoir divin.

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