‹ Correspondance inédite;Chapitre 25 sur 123 · L. Tolstoï · texte numérisé non relu

L. Tolstoï

23 janvier 1865.

Gomment n'avez-vous pas honte, mon cher Fet, d'agir envers moi comme si vous ne m'aimiez pas ou comme si nous tous devions vivre autant que Mathusalem ! Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir , pourquoi ne venez-vous pas vous reposer deux ou trois jours avec nous? Agir ainsi avec les autres, passe encore : Eh bien, puisque nous ne nous sommes pas vus à lasnaia, nous nous rencontrerons quelque part à Podnovinskoié. Mais nous ne nous y rencontrerons pas.

Moi, je suis heureux d'être attaché à lasnaia

Poliana; vous, vous eles un homme libre. Et si quelqu'un de nous vient à mourir, tout d4m coup, comme est mort le mari de ma sœur, ValérienPétrovitch, il dira: « Imbécile! Pourquoi ai-je travaillé tout le temps autour du moulin et ne suis-je pas alléchez Tolstoï? » Лтaiment ce n'est pas une plaisanteiie.

Savez-vous quelle chose importante je vous dirai de moi :

Après celte chute de cheval où je me cassai le bras, en revenant de mon évanouissement, je me suis dit : Je suis un littérateur. Et je le suis; mais un littérateur isolé. Ces jours-ci, paraîtra la première partie deïAnnée 1805'^ Je vous prierai de m'écrire au plus vite ce que vous en penserez. Votre opinion m'est très chère ainsi que celle d'un homme que j'aime de moins en moins, de Tourgueniev. Il comprendra.

Je regarde comme un essai de plume tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour; ce que je publie maintenant me plaît bien davantage ;

\. Tilre primitif de Guerre et Paix.

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toutefois je le trouve encore faible, mais ce n'est que le commencement. Que sera le reste, c'est terrible d'y penser! ! Ecrivez-moi ce qu'on dira dans les divers cercles que vous connaissez, et, principalement, quelle sera l'impression sur le public. Probablement que cela ])assera inaperçu. Je l'attends et le désire. Pourvu seulement qu'on ne m'insulte pas : l'injure fait mal.

Au revoir, venez cliez nous. On vous y aime de tout cœur. Mon salut à Marie Pétrovna.

Je suis heureux que vous aimiez ma femme, bien que je l'aime moins que mon roman. Mais malgré tout c'est ma femme. Venez chez nous. Si vous ne venez pas de Moscou avec Marie Pétrovna, ma parole, ce sera stupide.

16 mai I860.

Pardonnez- moi, cher ami Afanassi Afanassiévitch, d'avoir tant tardé à vous répondre. Je ne sais vraiment comment cela s'est fait. 11 est

vrai que, pendant ce temps, un des enfants a été malade, et moi-même j'ai failli avoir une très forte fièvre; j'ai gardé le lit trois jours. Maintenant, chez nous tout va bien et c'est même très gai. Taniia est avec nous, ainsi que ma sœur avec ses enfants. Nos enfants sont en bonne santé et passent toute la journée à l'air. Moi j'écris peu à peu et suis content de mon travail.

Il y à encore des bécasses et chaque soir je « tire sur elles », ou plutôt devant elles. L'agriculture va bien, c'est-à-dire m'inquiète très peu, et c'est tout ce que j'exige d'elle. C'est tout en ce qui me concerne.

A votre question sur l'école d'Iasnaia Poliana, je réponds négativement. Vos raisons sont bonnes, mais comme les revues l'ont oubliée, je ne veux pas la leur rappeler, non que je renie ce que j'ai dit là-bas, mais au contraire parce que jo ne cesse d'y penser, et si Dieu me prête la vie, j'espère faire de tout cela un livre avec les conclusions auxquelles m'a conduit l'ardeur passionnée consacrée à cette œuvre, durant trois années.

Je n'ai pas très bien compris ce que vous voulez dire dans l'article que vous avez écrit; €e serait d'autant plus intéressant de l'entendre de vous, mais quand nous verronsnous?

Notre aiïaire à nous, agriculteurs, est actuellement semblable aux affaires d'un capitaliste possesseur d'actions qui ont perdu leur valeur et ne se cotent pas à la Bourse. L'afl'aire va très mal. Pour ma part j'ai résolu de ne pas lui donner trop d'attention et de travail, afin de ne pas être privé de ma tranquillité. Ces derniers temps je suis content de mes affaires, mais la marche générale des événements, c'est-à-dire les malheurs du peuple qui s'annoncent, la famine, chaque jour me tourmentent de plus en plus. C'est si étrange et même bien et terrible à la fois : Sur notre table, sur la nappe éblouissante, des radis roses, du beurre jaune, du bon pain blanc; dans le jardin, la verdure; les jeunes dames, en robes de mousseline, sont contentes de la chaleur et de l'ombre. Et là-bas, la famine, ce fléau, poursuit son œuvre, couvre les champs de mau-

vaises herbes, fendille la terre sèche, coupe les talons des paysans, détruit les sabots du bétail. C'est vraiment une époque terrible.

Et chez vous, comment cela va-t-il? Ecrivez exactement et en détail. Botkine est chez vous. Serrez-lui la main de ma part. Pourquoi nVst-il pas venu chez nous? Je pars un de ces jours à INikolskoié, encore seul, sans ma famille, с est pourquoi pour peu de temps, et je ne passerai pas chez vous. Mais ce serait bien si la fortune vous amenait en môme temps chez Borissov.

Je vous salue; le salut de ma femme à Marie Pétrovna. \ers la mi-juin, nous avons l'intention de partir, avec toute la famille, à Nikolskoié. Alors nous nous verrons. J'irai certainement chez vous.

Quel méchant sort vous poursuit? Par vos conversations j'ai toujours vu qu'il n'y avait qu'un seul côté de l'exploitation que vous aimiez et qui vous procurait du plaisir : c'est le haras, et c'est précisément sur lui que s'abat le malheur! Il vous faut de nouveau atteler votre chariot. Et l'idée et l'art sont depuis

longtemps délaissés. Moi j'ai déjà rattelé, c'est pourquoi je pars plus calme.

« Assez » de Tourgueniev ne me plaît pas. La personnalité et la subjectivité, c'est bien, mais avec beaucoup de vie et de passion. Tandis que sa subjectivité est pleine de souffrance sans vie.

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