L. Tolstoï
7 novembre 1866.
Cher ami Afanassi Afanassiévitch ! Je n'ai pas encore répondu à votre dernière lettre qui dabe déjà d'un siècle, et j'en suis d'autant plus coupable que dans cette lettre je me rappelle que \ous écriviez des choses très intéressantes de mon roman (1) et ajoutiez irinta-
\. Guerre et Paix.
bil/s poetarwn gens. Mais ce n'est pas mon cas. Je me souviens que je me suis réjoui, au contraire, de votre opinion sur l'un de mes héros, le prince André, et j'en ai tiré pour mon propre compte beaucoup de choses instructives.
Dans toute la première partie il est monotone et ennuyeux, et n'est rien de plus qu'un homme comme il faut. C'est vrai, mais c'est ma faute et non la sienne. Sauf l'invention des caractères, leur mouvement et le choc des caractères entre eux, j'ai encore le plan historique qui complique extrêmement mon travail, et avec lequel, comme il me semble, je ne parviens pas à m'arranger. C'est pourquoi, dans la première partie, je ne me suis occupé que du côté historique, et les caractères restent stationnaires, ne remuent pas. C'est un défaut que j'ai compris clairement par voire lettre, et j'espère l'avoir corrigé. Je vous en prie, cher ami, écrivez-moi tout ce que vous pensez de mal de moi et de mes écrits. Ce m'est toujours très utile, et, sauf vous, je n'ai personne.
Je ne vous ai pas écril quatre mois durant, et je cours le risque que vous passiez à Moscou sans venir chez moi, et cependant vous êtes la personne que par l'intelligence seule, sans parler de beaucoup d'autres choses, j'apprécie le plus parmi toutes mes connaissances et dont la communion personnelle me donne ce seul pain dont l'homme sera rassasié.
Je vous écris principalement pour vous supplier de venir chez nous. C'est absurde de rester si longtemps sans se voir! Ma femme et moi prions ardemment Marie Pétrovna de venir chez nous. Ces jours-ci je vais partir seul, c'est-à-dire avec ma belle-sœur Tania, à Moscou, mais pour peu de temps. Je la ramène chez ses parents, et en même temps je vais m'occuper de la publication de la deuxième partie de mon roman.
Que faites-vous? Pas dans le zemstvo, pas dans votre domaine; c'est là une activité qui n'a rien de libre, vous et moi faisons tout cela pas plus librement que des fourmis qui creusent leur fourmilière, et dans la besogne de cette sorte il n'y a ni bon ni mauvais. Mais
que faites-vous par votre pensée, par votre propre ressort, qui seul, fut, est, et sera au monde. Est-il vivant, ce ressort? Demande-t-il à se détendre extérieurement? Sous quelle forme se manifeste-t-il? C'est le principal.
Adieu, cher ami. Je vous embrasse. Ma femme envoie son salut amical à Marie Pétrovna que nous espérons voir chez nous, ce que nous lui demandons instamment.
27 juin 1867.
Cher ami Afanassi Afanassiévitch,
Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, vous recevriez de moi deux lettres par jour. Mais on ne peut dire tout; de plus, c'est tantôt la paresse, tantôt, comme maintenant, les occupations.
Ces jours derniers je suis revenu de Moscou et j'ai entrepris une cure très sévère sous la direction de Zakarine % et, principalement, je