L. Tolstoï
J'ai tardé à vous répondre, chère amie, parce que ces jours derniers j'étais à Moscou,
et que, comme toujours, le brouhaha de la ville m'a beaucoup fatigué.
Je comprends autrement que vous l'expression la croix que nous portons. S'il plaît à Dieu, vous lirez ce que j'ai l'intention d'écrire à ce sujet. Verbalement aussi on peut tout dire, mais l'écrire, non. Je ne vous dirai qu'une chose : « Prends ta croix et suis-moi est une expression qu'on ne peut tronquer.
« Prends ta croix », selon moi n'a pas de sens (car il n'est pas en notre pouvoir de ne la pas prendre ; elle nous est imposée). Seulement il ne faut porter rien de trop, rien de ce qui n'est pas « la croix », et il ne faut pas la porter n'importe où, mais derrière le Christ, c'est-àdire en accomplissant sa loi de l'amour de Dieu et du prochain. Votre croix, c'est la cour; la mienne, c'est le travail de la pensée, mauvais, orgueilleux, plein de séductions. Mais...
J'ai deux demandes à vous adresser, c'està-dire par vous à l'empereur et à l'impératrice. N'ayez pas peur ! Je crois que ce n'est rien de bien difficile, et que vous n'aurez pas à me répondre par un refus. La demande pour Fim-
LETTRES A LA COMTESSE A.-A. TOLSTOÏ
pératrice est même telle qu'elle vous en sera, j'en suis sûr, reconnaissante. Il s'agit de la prier d'intercéder près de l'empereur en faveur de trois vieux archiprêtres schismatiques (l'un de quatre-vingt-dix ans, les deux aulres de plus de soixante ans ; un quatrième est mort en réclusion), qui depuis vingt-trois ans sont détenus au couvent de Sousdal. Ils se nomment Konone, Guénnadi et Arkadi.
Quand j'ai appris ce fait, je n'y voulus point croire, de même que vous ne croirez probablement pas que quatre vieillards aient pu être détenus pour leurs convictions religieuses durant vingt-trois ans.
Vous savez mieux que moi si l'on peut intercéder pour eux et obtenir leur libération. Comme ce serait beau de leur rendre la liberté ce jour-là ! (Pâques.) Il me semble qu'il sera agréable à notre bonne impératrice d'intervenir en faveur de pareils hommes.
Ce que je vous demande encore, c'est d'obtenir que me soient ouvertes les archives des afl'aires secrètes de l'époque de Pierre Г'*, Anna loanovna et d'Elisabeth. J'étais allé à Moscou
principalement pour travailler dans les archives (il ne s'agit plus des Décembristes, mais du commencement du xvm" siècle, qui m'intéresse), et on m'a dit qu'il me fallait l'autorisation impériale pour être admis à étudier les documents: or, là se trouve précisément tout ce qui m'intéresse lant : les faussaires, les brigands, les schismatiques. Gomment obtenir cette autorisation? Si cela ne vous ennuie pas, si ce n'est ni difficile, ni incommode pour vous^ alors aidez-moi. Mais si, pour une raison quelconque, cela vous contrarie, n'en parlons plus et pardonnez-moi mon indiscrétion.
Comment allez-vous? \^os lettres sont toujours une grande joie pour moi. Plus on vieillit, plus on apprécie une vieille amitié.
Que Dieu vous soit miséricordieux. Je baise vos mains. Chez nous, Dieu merci, tout va bien. Sophie' vous remercie de votre affection, et vous paie de retour.
Vôtre,