La comtesse Tolstoï
LETTRES A Là COMTESSE A.-A. TOLSTOÏ
En 1878, quand Tolstoï rassembla des matériaux pour son roman Les Décembristes (roman qui ne fut jamais terminé), il s'adressa à sa tante, lui demandant des souvenirs, des documents, et surtout des renseignements sur V.-A. Pérovsky, Tune des plus grandes ligures du règne d'Alexandre P'\ Voici des fragments de lettres de cette époque :
... J'ai conçu depuis longtemps le plan d'un roman dont Taction doit se passer dans la province d'Orenbourg, à l'époque de Pérovsky. Je viens de rapporter de Moscou de nombreux documents en vue de ce travail. Tout ce qui conсегпеЛ".-А. Pérovsky m'intéresse extrêmement, et je dois vous dire que j'ai beaucoup de sympathie pour lui, comme personnage historique, et pour son caractère. Qu'en penserez-vous, et qu'en penseront ses parents ? M<» donnerezvous, et ses parents me donneront-ils, ses papiers, ses lettres, bien entendu avec l'assurance que moi seul les lirais?...
8 GOHRESPONDANCE INÉDITE
D'une autre lettre :
... Л^оиз définissez très bien les traits principaux de ce personnage. Je me le représente tel. Cette figure, vue ainsi, est un tableau... Sa biographie seule serait trop grossière, mais avec d'autres caractères opposés au sien, des caractères fins, tendres, par exemple celui de Joukovsky, que, me semble-t-il, vous avez aussi tiès bien connu, et principalement avec les Déccmbristes, ce serait une grande figure, faisant ombre (la nuance) à Nicolas Pavlovitch, la figure principale, et qui exprime admirablement le caractère de toute cette époque...
Maintenant je suis tout plongé dans des lectures se rapportant aux années 1820, et je ne puis vous exprimer le plaisir que je ressens à évoquer cette époque...
C'est à la fois étrange et agréable pour moi de penser qu'une époque que je me rappelle, les années 30, appartient déjà à l'Hisloire! Le vacillement des figures sur le tableau cesse tout à coup, et tout se fige dans le calme solennel de la vérité et de la beauté...
LETTKES A LA COMTESSE A.-A. TOLSTOÏ 9
Je prie Dieu qu'il me permette de faire, au moins approximativement, ce que je veux. Celte œuvre est pour moi si importante ! Quelque capable que vous soyez de comprendre tout, vous ne pouvez vous imaginer combien c'est important pour moi; aussi important que Test pour vous votre foi. Je voudrais dire : encore plus important, mais rien ne peut Tôlre davantage ; et c'est précisément cela.
Le grand poète russe Fet (de son vrai nom Afanassi Afanassiévitch Chinchine, né en 1820, mort en 1892) fut l'ami le plus intime de L. N. Tolstoï. Leur correspondance qui embrasse une longue période (1858-1881) est d'un caractère tout à fait intime; mais par instants l'abandon de l'intimité laisse deviner le futur penseur et apôtre russe, en même temps qu'elle nous initie aux procédés de travail de l'auteur de Guerre et Paix et à' Anna Karénine.
Les lettres de Tolstoï à Fet paraissent en français pour la première fois. — N. T.
12 mai 1838.
Mon cher petit oncle! Je vous écris deux mots seulement pour vous dire que je vous
embrasse de toutes mes forces, que j'ai reçu
votre lettre, que je baise la main de M""' Fet,
et salue tous les vôtres. Petite tante vous
remercie beaucoup pour votre souvenir et vous
salue. Quel merveilleux printemps nous avons
eu et avons encore ! Moi, dans la solitude,
j'en jouis admirablement. Notre frère Nicolas
doit être à Nikolskoié ! Saisissez-le et ne le
lâchez pas. Moi aussi je veux aller chez vous.
Tourgueniev est parti pour Vintzig jusqu'au
mois d'avril, réparer sa vessie. Que le diable
l'emporte ! Ça m'embête à la fin de l'aimer. Il
ne guérira pas sa vessie et il nous prive de sa
société.
Ensuite, au revoir, cher ami ; si avant mon
arrivée il n'y a pas un poème, je l'extirperai de
vous.
Vôtre,
Comte L. Tolstoï.
Quelle Pentecôte hier ! quel service ! Des lilas fanés, des cheveux blancs, de l'indienne craaioisie et le soleil chaud !
16 mai 1838.
Ouais ! petit oncle ! Ouais ! D'abord on n'entend rien de vous malgré le printemps arrivé, et vous savez que tous pensent à vous, et que moi, comme Prométhée, suis attaché à un rocher; et tout de même, j'ai soif de vous voir et de vous entendre. Du moins si vous veniez vous-même ou m'invitiez instamment chez vous. Et, deuxièmement, vous avez séquestré un frère et un très bon frère, Ferducie Ч Je pense que la principale coupable, c'est Marie Pelrovna* que je salue très bas et à qui je demande de me rendre mon frère. Sans plaisanterie, il a fait dire qu'il viendrait cette semaine. Droujinine viendra également. Venez aussi cher oncle.
Votre,