L. Tolstoï
29 avril 1816.
Cher Afanassi Afanassiévitch,
J'ai reçu votre lettre, et de cette courte lettre ainsi que des conversations de Marie Pétrovna que m'a rapportées ma femme, et d'une de vos dernières lettres où j'ai relevé la phrase : « Jai voulu vous mander pour voir comment je in' en irai », écrite entre des considérations sur la nourriture des chevaux, phrase que je n'ai comprise que maintenant, je me suis transporté dans votre situation pour moi très compréhensible et proche et j'ai ressenti de la pitié pour vous. Or selon Schopenhauer et selon notre conscience, la commisération et l'amour
ce n'est qu'une seule et même chose, et j'ai voulu vous écrire.
J9 vous suis reconnaissant d'avoir pensé m'appeler pour vous voir partir quand vous croirez l'heure venue Moi aussi, je le ferai quand je m'apprêterai à m'en aller là-bas, si toutefois j'ai la force de penser. Au moment de la mort, l'union avec les hommes qui en ce bas monde regardent au delà, est très précieuse ; et vous et ces rares hommes sincères que j'ai rencontrés, malgré leur opinion très saine sur la vie, sont toujours au bord même et voient clairement la vie, précisément parce qu'ils regardent tantôt le Nirvana, tantôt rinfini, tantôt l'inconnu ; et ce regard sur le Nirvana fortifie la vie. Tandis que les hommes ordinaires ont beau parler de Dieu, ils nous sont désagréables et doivent être insupportables au moment de la mort, parce qu'ils ne voient pas ce que nous voyons : c'est-à-dire ce Dieu plus indéfini, plus lointain, mais plus haut et plus indiscutable, comme vous le dites dans votre article.
Vous êtes malade et pensez à la mort ; mol
je suis bien portant et ne cesse de penser à la môme chose et de m'y préparer. Nous verrons qui de nous s'en ira le premier. Pour moi, tout d'un coup, par divers indices imperceptibles, notre ame-nature m'est devenue partirailierement proche et claire (surtout au point de vue de la mort), si bien que tout d'un coup, j'ai compris entièrement nos relations et dès lors les apprécie beaucoup plus qu'auparavant. J'ai tâché d'exprimer ces pensées dans le dernier chapitre de l'article publié dans le numéro d'avril du Messager russe.
Je vous en prie, écrivez à Pétia et à Borissov qu'ils viennent sans faute chez moi, au moins pour trois jours. Je sais que cela vous tient au cœur, et moi, sans hâte, sans aucune idée préconçue ni désir de contredire, je l'interrogerai et vous communiquerai mon impression. Je n'aurai qu'une seule idée préconçue : le plus vif désir de l'aimer pour vous.
Yôtre