L. Tolstoï
LETTRES A FET iOl
Voilà déjà cinq jours que j'ai reçu le cheval, et chaque jour j'ai l'intention de vous écrire, mais n'en ai pas le temps. Chez nous, commence la vie de printemps et d'été. La maison ^st pleine d'amis et de vacarme. Cette vie d'été est pour moi comme un rêve. Il reste bien quelque chose de ma vie réelle d'hiver, mais ce sont plutôt des visions, tantôt agréables, tantôt désagréables, d un monde inepte quelconque, que ne guide pas le bon sens. Parmi ces visions se trouve aussi votre beau trotteur. Je vous en suis très reconnaissant. Où faut-il envoyer l'argent? Je vous prie de me réserver aussi les trois autres étalons; si vous y con- •sentez, je les prendrai à la fin de juillet ou dans les premiers jours d'août. Ecrivez-moi, je vous prie, de quelle couleur sont les deux étalons de Granité dont vous m'avez parlé^ et quel est leur dernier prix? Ils me séduisent beaucoup. Je me prépare à partir, le l"'" juin,
i02 CORRESPONDANCE INEDITE
à Khrénovaia\ pour quelques jours, et ma famille à Moscou.
Ecrivez, je vous prie, à P. Borissov, qu'il vienne cliez nous. L'événement qui me préoccupe le plus, pour le moment, c'est l'examen de Serge, qui commence le 27.
Quel été terrible! Chez nous, les bois font peur à voir, surtout les jeunes rejetons. Tout est perdu. Les marchands commencent déjà à marchander le blé. Evidemment, l'année sera mauvaise.
Notre salut à Marie Pétrovna.
Vôtre,
18 mai 1876.
J'ai tardé à répondre à votre longue et cordiale lettre, parce que tout ce temps j'ai été malade et de mauvaise humeur, et maintenant aussi ; toutefois, j'écrirai quelques lignes. Notre maison est pleine d'amis : la nièce, M""^ Na-
1, Ville célèbre par ses haras.
jornaia et ses deux enfants; les Kouzminski et leurs quatre enfants; et Sophie est toujours malade, et moi, triste et stupide. Mon seul espoir est dans le beau temps, mais il ne vient pas. Puisque nous nous ressemblons, vous devez connaître cet état : tanlôt on se sent dieu, et il n'y a rien de caché pour soi; tanlôt on est plus stupide qu'un cheval; et, maintenant, je suis précisément dans cet état. Alors, ne m'en veuillez pas jusqu'à la prochaine lettre. Vôtre,