‹ Correspondance inedite scientifique et littéraire (volume 2)Chapitre 46 sur 46 · LB 12 AOUT · texte numérisé non relu

LB 12 AOUT

MessieuTB,

La religion a dit ses dernières prières sur les restes mortels du chrétien fervent qui vient de descendre, plein de jours, dans cette tombe près de se refermer sur lui, et autour de laquelle se trouvent, pieusement rassemblés, avec sa famille épiorée, les amis qui furent dans le monde les compagnons de sa vie, ses collègues dans la noble association des goûts, des études, des travaux littéraires* La société de géoglraphie, qui le compta dès Torigine parmi ses fondateurs et Tinscrivit à toujours parmi les membres de sa commission centrale, a j^oulu lui dire ici par ma bouche le suprême et solennel adieu. C'est à elle quUl avait consacré sa coopération la plus active, ses plus fidèles assidoités; c'est d'elle qu'il avait reçu les titres

d^honneur auxquels il attachait le plus grand prix : elle a voulu que le témoignage de Testime qu'elle faisait de lui raccompagnât jusqu'au champ de Téternel repos.

Il n'avait cependant pris place dans son sein qu- à Tâge de sa pleine maturité, et il continua en dehors d'elle des services publics qui ne doivent point être oubliés.

Né le 30 octobre 1784, à Castel- Sarrasin, sur la frontière de Tancien Languedoc, Jean-Bernard-Marie -Alexandre Dezosde La Roquette, fils d'un officier de cavaleriede l'armée royale, vint terminer son éducation à Paris, et commença sa carrière administrative dans les bureaux de la caisse d'amortissement. La restauration de 1814, qui donna une haute position politique au lieutenant-général Dessoles, son parent, lui ouvrit des voies plus rapides vers un plus brillant avenir : nommé commandant en chef de la garde nationale parisienne, Dessoles l'attacha aussitôt à son état-major avec le grade de capitaine, le promut en 1816 à celui de chef d'escadron, et lui fit donner la croix de la Légion d'honneur. Il lui avait en même temps conseillé de suivre les cours de l'École de droit et de se faire recevoir avocat, en vue d'un emploi dans la magistrature ; mais, devenu lui-même, à la fin de 1818, ministre des affaires étrangères, le marquis Dessoles le prit dans son cabinet, et lui aurait sans doute assuré une position plus élevée dans les bureaux de son département, s'il n'eût résigne son portefeuille après l'avoir gardé moins d'une année.

Demeuré rédacteur à la direction commerciale, La

•Roquette échangea en 1831 cette position pourcellede

consul de France, à Elseneur en Danemark, d'où il passa

en 1836 à Christiania en Norvège, rentra en France sur sa

demande en juillet 1839, et après un an de disponibilité, obtint une honorable retraite, à laquelle vint s'ajouter en 1844, comme une juste distinction méritée par ses ser' vices, le grade d'officier de la Légion d'honneur, pendant que l'Espagne, dont il avait temporairement géré le consulat à Elseneur, lui conférait celui de commandeur de son ordre de Charles III.

La culture des lettres n'avait cessé de tenir une place de plus en plus grande dans les goûts et les loisirs de La Roquette. Il avait débuté en 181 6 par la publication d'un Armoriai des villes de France. Mais ce fut bientôt la géographie qui eut la meilleure part de ses affections ; et la Société fondée en 1821 reçut de lui, indépendamment d'une collaboration active et intelligente, à la rédaction de son Bulletin mensuel^ l'hommage de divers volumes successivement traduits de leurs originaux étrangers, et enrichis de notes intéressantes et utiles, directement rédigées par le traducteur lui-même, ou recueillies auprès de nos collègues les plus habiles et les plus renommés : tels furent l'ouvrage de Hippisley sur l'expédition anglaise de 1817 aux rivières d'Orénoque et d'Apuré; puis le tableau de la Moldavie et de laYalachie de Wilkinson, dont 11 donna deux éditions en 1828, et en 1824; et quelques années plus tard, en 1828, les Voyages de Christophe Colomb^ traduits, en société avec M. de Verneuil, du premier volume de la précieuse collection espagnole de Navarrete, ce qui valut en Espagne aux deux traducteurs le titre d'associés étrangers de l'Académie de l'Histoire : cette édition française était expressément dédiée à la Société de géographie.

Dans rintervalle, La Roquette avait en outre apporté

son contingent à deux compilations importantes forniant des compléments, l'une aux Mémoires relatifs à la Jiévo* liUion française, Tautre à Y Art de vérifier les dates : à la première il donna en 1823 la traduction du journal es^pagnol du fameux marquis de la Romana, et de pièces officielles anglaises et danoises à y rattacher; pour la seconde, il rédigea en 1826 une notice historique des rois de Portugal à compter de 1770.

Toutes ces publications avaient précédé son départ pour l'étranger. Après son retour, il annota, avec le soin scrupuleux qui lui était habituel, une réimpression, faite en 1 845, de V Histoire d Amérique de Robertson, traduite par Suard et Morellet.

Il n'avait, d'ailleurs^ jamais cessé de fournir une part de collaboration assez notable à. des recueils périodiques, tels que les Annales des Voyages^ et même & des journaux quotidiens, tels que les Débats.

La Société de géographie, qui lui avait déjà donné une marque spéciale d'attention en le désignant comme secrétaire annuel, pour 1829, de ses assemblées générales, lui conféra en 1842 la vice^présidence annuelle de sa c(H3Qmission centrale, qu'elle lui renouvela plus tard en 1854. Elle l'appela pendant les trois années consécutives de 1850, 1851 et 1852, à la charge délicate et laborieuse de secrétaire général^ dajDs l'exercice de laquelle il apporta cette activité infatigable que les années ne pouvaient ralentir. Le titre de vice-président de la Société, qu'il avait une première fois reçu en 1847, et qui lui fut déféré de nouveau en 1 857 et en 1 858, était un avant-coureur de colui de président.bonoraire, dernier t^me de noshonneurs électifs, qui lui fut décerné en 1863.

La Société de géographie avait dès longtemps apprécié le talent et Tesprit d'exactitude qu'il apportait aux notices biographiques qu'il avait rédigées en grand nombre pour un recueil célèbre, et c'est à lui qu'elle se plaisait à confier la nécrologie des membres les plus distingués que la mort nous enlevait. Ces notices ne sauraient être oubliées parmi ses meilleurs écrits, surtout à ne citer que les plus saillantes, celles de Franklin, de Humboldt, de Jomard.

Les recherches scrupuleuses qu'il fit pour composer celle de Humboldt le conduisirent à la résolution de recueillir autant qu'il lui serait possible la correspondance scientifique et littéraire de l'illustre voyageur, afin de la donner au public, annotée comme il aitnait à le faire : ce fut l'occupation favorite, la tâche continue de ses dernières années, de ses derniers jours ; il en publia un premier volume en 4 865 ; il était fort avancé dans l'impression d'un second volume, quand la mort est venue le visiter à son tour : un soin pieux et filial de sa mémoire achèvera prochainement la publication de ce travail, par lequel il associait, pour l'avenir, son nom à celui que la renommée a fait retentir si haut.

Le zèle actif et patient qui fut le caractère dominant de toute sa vie, s'exerçait avec la même persévérance dans les bonnes œuvres; au bureau de bienfaisance, comme à la Société des écoles chrétiennes et gratuites de son arrondissement, il ne cessa de donner des gages de sa sympathie pour les pauvres.

C'est donc à l'homme de bien, ainsi qu'au collègue éminent que nous adressons ici le dernier adieu.

Page 1