ADRESSÉE PAR HUMBOLDT A M. FERDINAND HŒFER
AU SUJET DE LA NOTICE QUE CELUI-CI PRÉPARAIT POUR LE TOME XXV DE LA NOUVELLE BIOGRAPHIE GENERALE (1).
Mon cher et excellent ami,
Veuillez, de grâce, excuser le retard qu'involontaire -^ ment je crains d'avoir causé à la publication du tome XXY de votre importante Biographie générale. Le malheureux état de souffrance du roi, les longues incertitudes sur son départ, l'arrivée inattendue d'une partie de ma famille m'ont forcé à d'éternelles courses de Berlin à Sans-Souci et à Tégel, le site champêtre de ma famille au bord d'un beau lac.
Ne pouvant me justifier, il ne me reste d'autre recours que d'en appeler à votre indulgente bienveillance dont la démarche que vous avez bien voulu faire en me communiquant les deux articles (2), et la glorification de mes longs labeurs m'ont offert les témoignages irrécusables.
J'ai écrit sur une feuille séparée (I, II, III) ce qui regarde M. Saint-René Taillandier qui excusera, je l'espère, la franche prière que j'ai osé lui adresser de
(4) Cette lettre a été écrite par Humboldt très- peu de temps avant sa mort.
(2) Guillaume et Alexandre de Humboldt. Le premier article est de M. Saint-René Taillandier^ le second de M. Hœfer.
modifier quelques expressions à la page 498. Tout Tarticle sur mon frère est aussi noble de style que spirituellement conçu. Quant à l'article qui renferme ma biographie à laquelle vous avez mis un soin si touchant, j'en ai été trop effrayé en masse pour solliciter des suppressions partielles.
L'amitié a aussi ses mythes ; mais cette mythologie ne trouve ses croyants que dans un cercle étroit d'amis qui aiment à confondre l'ardeur constante du travail, le désir d'atteindre le but, avec la réussite même. Le succès augmente la renommée, qui n'est pas de la gloire. Je ne me suis heureusement pas aveuglé sur moimême, ayant toujours été environné de personnes qui m'étaient supérieures. Ma vie a été utile aux sciences, moins par le peu que j'ai pu produire par moi-même, que par le zèle que j'ai déployé pour faire profiter les autres des avantages de ma position. J'ai toujours été un juste appréciateur du mérite d'autrui, j'ai même eu quelque sagacité pour découvrir le mérite naissant. 11 m'est doux de penser qu'ayant eu le tort de traverser par curiosité intellectuelle une trop grande diversité d'intérêts scientifiques, j'ai laissé, sur mon chemin, quelque trace de mon passage.
Me voulant faire du bien, vos mythes, inspirés par l'amitié, m'exposent à de grands dangers. Je vous demande à genoux de supprimer, p. 525, cette effrayante comparaison à la dernière ligne (1),dene pas être prodi-
(i) « La Prusse a produit, dans deux genres bien différents, deux hommes dont elle s'enorgueillit à juste titre : Frédéric II et Alexandre de Humboldt.» M. Ferdinand Hœfer n'a pas cru devoir accéder au désir de Humboldt : il a laissé subsister ia comparaison. .5. ..v.
gue (d'éloges) dans le pays oh a régné Leibnitz, et de dire page 510 : • Un des savants les plus distingués de notre époque i (i). Avec de la malice, non du cœur» mais de l'esprit, vous nommerez cela de la grandeur factice et officielle; c'est bien pis, c'est de la poltron^ nerie, c'est le désir d'un peu de tranquillité morale ; c'est la connaissance intime de la bonhomie de l'aréopage des
contemporains
Ce qui m'est le plus cher, et qu'on ne peut me ravir^ c'est le sentiment de liberté qui me suivra jusqu'au tombeau.
Mille tendres anûtiés.
Al. bb Humboldt.
(1) L'auteur de la biographie disait : « Le plus grand savant de notre ^loque. )•