‹ Correspondance inedite scientifique et littéraire (volume 2)Chapitre 5 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

différents à votre gloire, reconnaîtront assez la leur pour changer de système.

ALEX. DE HUMBOLDT A GCEVARA VASCONCELLOS , CAPITAINE GÉNÉRAL DE VENEZUELA (n* 10).

Barcelone^ 23 décembre 1800.

Pour répondre au désir que vous m'avez témoigné d'obtenir quelques informations sur les résultats de mon voyage au haut Orénoque et au Rio-Negro, je vais tâcher d'exécuter vos ordres le mieux que cela me sera possible. Mais permettez-moi, après vous avoir exprimé ma reconnaissance, de vous offrir mes hommages respectueux pour les faveurs dont vous m'avez comblé et pour la bonne réception que vous avez bien voulu me faire dans cette capitale pendant tout le temps que j'y ai séjourné, et pour la protection que vous avez daigné m' accorder dans toutes les provinces soumises à votre commandement, protection à laquelle je dois principalement les bons résultats que je devais en attendre.

Si les travaux d'un naturaliste l'exposent à beaucoup de privations et à de grands dangers, une semblable entreprise offre en même temps un ample dédommagement, lorsque ceux qui gouvernent sont de justes appréciateurs

-iodes sciences et favorisent ceux qui les cultivent. Le temps viendra où je pourrai mettre au jour le fruit de mes travaux, et rendre public le vif intérêt et les bontés dont

vous avez honoré mes occupations littéraires par un pur effet de votre bienfaisance naturelle.

Si j*avais pu pénétrer jusqu'à Maracaïbo et à la Sierra Nevada, je pourrais me flatter d'avoir visité les limites extrêmes des vastes et riches provinces placées sous votre commandement.

Quelle variété de productions, depuis la montagne de Paria jusqu'au Rio-Negro et à la Esmeralda, sites qui confinent d'un côté au Quito et de l'autre à Cayenne et à la belle vallée de l'Amazone ! La plus riche et la plus fertile partie de ce continent est circonscrite dans ces limites, et si après avoir passé le septième degré de latitude, la culture actuelle ne répond pas à ce que promet la nature du sol, on doit considérer que le genre humain ne marche qu'à pas lents vers la première réunion de la vie sociale, et que lorsque celle-ci est établie, le monde progresse avec une célérité démesurée.

Dans la dernière lettre, accompagnée d'une collection de productions naturelles destinées au cabinet de Madrid, que je vous ai adressée de Valence,, j'ai exposé les raisons qui me déterminaient à ne pas entrer dans l'Apure par Barinas et la rivière de Santo-Domingo. Profitant du temps des brises, j'ai remonté l'Orénoque avec une promptitude incroyable, descendant ensuite, avec la force immense du courant, trois cent soixante lieues en moins de vingt jours, en décomptant le temps de séjour dans

les populations. En comparant mes mesures avec celles que l'illustre La Condamine fit dans l'Amazone, il en résulte que ce fleuve est plus large près de son embouchure que l'Orénoque, mais que le dernier mérite la même considération à cause de l'abondance de l'eau qu'il contient dans la partie intérieure du continent. A plus de sept cents lieues de la mer, l'Orénoque se répand sans former des îles à six ou sept mille vares de large.

Depuis Valence, nous avons traversé toute la plaine qui sépare la Gordillière de la côte de celle de l'Orénoque, en passant par Guïgue, la bourgade de Cura et Galabozo à San-Fernando de Apure. La poussière, l'ardeur du soleil qui, dans la réyerbération du sol, atteint jusqu'à 38 degrés Réaumur, et le manque d'eaux potables nous ont fait beaucoup souffrir pendant la route. La plaine n'a pas plus de soixante-seize vares d'élévation au-dessus du niveau de la mer, Buenaventura en ayant mille huit cent cinquante-neuf, la lagune de Valence quatre cent quatrevingt-quatorze, et les mornes de San-Juan (dont les environs possèdent des mines de cuivre qui ont beaucoup d'importance) huit cent quatre-vingt-seize vares. Ce niveau de la plaine permettra un jour, lorsque la province sera mieux cultivée, d'ouvrir une navigation depuis Valence jusqu'à la lagune par la rivière du Pao, qui se débouchait auparavant dans la lagune, et qui maintenant, en s'unissant aux rivières Tinacos, Guarico et Chirgua, mêle ses eaux avec celles de la Portuguesa, et par conséquent avec celles de l'Apure et de l'Orénoque. Cette communication sera fort intéressante, en temps de

guerre, lorsque les corsaires empêchent la navigation et les transports de Puerto-Cabello à TAngostura.

Dans le Galabozo vit un individu peu fortuné, mais possédant un grand talent mécanique, et assez instruit dans la physique expérimentale, le subdélégué des droits sur le tabac, D. Carlos del Pozo. De ses propres mains et sans avoir jamais vu de choses semblables, il a con* struit, à Calabozo, une machine électrique qu'on peut comparer aux meilleures que j'ai vues en Espagne et en France. Je ne m'étendrai pas davantage sur cet homme de talent, parce que je sais que vous Thonorez de votre protection.

Dans les plaines de TÂpure, nous avons fait des expériences très-curieuses sur la force des gymnotes {tembladores) ^ dont six ou sept ont tué deux chevaux en peu de minutes. Le résultat de ces expériences a été très-nouveau et contraire à ce qu'on avait pensé jusque alors en Europe par le manque de bons instruments introduits dans ces Indes. Ce poisson {pescado) n'est point chargé d'électricité, mais de ce fluide galvanique dont je vous ai entretenu plusieurs fois et que j'ai décrit dans mon ouvrage sur les nerfs et sur les principes de la vitalité.

A San-Fernando de Apure, nous avons rencontré le beau-frère du gouverneur deBarinas, le capitaine D. Nicolas Soto, qui se détermina à partager avec nous les travaux du. Casiquiare et du Rio-Negro. Nous avons chargé là une pirogue de quelques vivres que nous trouvâmes, et nous entreprîmes une seconde navigation de plus de sept cents lieues, en descendant de l'Apure à

rOrénoque. Nous avons remonté ce dernier au sud jusqu'au 4' degré de latitude, en traversant les dangers et les fièvres épidémiques des rapides et des cataractes de Maipure et d'Atures. Partant le dimanche dés Rameaux de l'île de Pararumos, où la pèche des œufs de tortue rassemble tous les ans plus de quatre cents Indiens, pour faire un campement au milieu du fleuve, nous avons échappé à un fatal naufrage. Une saute de vent fit chavirer la pirogue et Teétu en remplit au moins le tiers. J'ai vu nager mes livres et mes instruments. Remplis tous de désespoir, nous nous préparâmes à sauter dans l'eau, quoique la largeur du fleuve et la férocité d'un grand nombre de caïmans ne nous laissassent que peu d'espérance, quand, par une faveur spéciale du Ciel, la même saute ou rafale étendit de nouveau la voile et nous redressa. A l'exception de quelques livres, on n'a perdu aucun papier. Après avoir passé Carichana, on ne voit plus que des chaînes, de montagnes et des bois impénétrables. Le terrain s'élève beaucoup, et depuis San-Fernando de Atabapo et la grande plaine qui existe entre le Rio-Negro et Cassiquiare jusqu'à Urbina, le fleuve baisse de quatre cent quatorze vares, dans lesquelles nous avons laissé rOrénoque, qui suit à l'est par la Esmeralda et la partie montagneuse à Cayenne {a la Cayena) , et nous avons cherché le nouveau chemin par terre jusqu'au Rio- Negro. Entrant plus au sud, dans les petites rivières d'Atabapo, Juasming et Temi (navigation si extraordinaire que, par suite de l'épaisseur [espesura) des bois à traverser, on est obligé de s'ouvrir avec la machete une

issue pour pouvoir passer) , depuis la bourgade de Yabîta^ qui se trouve au V degré, notre embarcation fut traînée {se arrastraba) pendant trois jours par vingt Indiens qui nous suivaient à pied. Nous nous embarquâmes de nouveau dans le canal {cano) de Pimichin qui, par quatrevingt-cinq détours, nous conduisit à l'extrémité du Rio- Negro à Guaynia, très-près de ses sources. Là se termine le fléau sans fm des mousquites, des moucherons {sancudos) et des cousins {tempraneros) , et sous un ciel obscur et mélancolique, mais extraordinairement sain, on jouit de la plus agréable fraîcheur.

Le thermomètre est toujours comme à Caracas, au 18* ou 19* degré de Réaumur, mais toujours aussi, lorsque le soleil se montre pendant deux jours à découvert, on éprouve une chaleur africaine. Nous descendîmes le Rio- Negro jusqu'à ses extrêmes limites, où nous fûmes bien accueillis par le commandant don Juan Escovar, et où nous rencontrâmes plusieurs embarcations portugaises chargées d'indigo et de riz, et remontâmes depuis l'Amazone jusqu'au Grand-Para. Là, à San-Carlos, à deux lieues de la Piedra-Culimariy j'eus la bonne fortune de recueillir des observations astronomiques qui peuvent vous offrir quelque intérêt et rendre un service réel. La ligne équinoxiale doit être la limite entre les possessions portugaises et celles de S. M. C; et suivant la carte du très-excellent Solano, publiée par le père Caulin, le petit fort de San-Carlos et la forteresse portugaise de San-Jose de los Marivitanos. Je ne doute pas qu'il n'y ait ici une équivoque sur ce point important, er-

reur connue du gouvernenaent espagnol, mais très-excusable au temps deSolano, attendu que ce chef ne remonta jamais [nunca subiô) le Rio-Negro; ses occupations l'ayant retenu à San-Fernando de Atabaspo. situé au 4* degré de latitude, d'après mes observations faites pendant la nuit du 29 avril et celle du 11 mai.

Le fort de San-Carlos se trouve au 1*53' de la latitude boréale, et Tîle de San-José, de même que le pic de la Gloria de Cacuy qui forment les limites actuelles se trouvent encore à plus de trente-deux lieues de la ligne. La défiance du gouvernement portugais, qui ne permet pas aux Espagnols de San-Carlos de descendre à terre, m'a mis dans l'impossibilité de pénétrer plus loin avec mes instruments pour laisser quelque monument sur la véritable situation de la ligne équînoxiale ; mais, d'après les informations que j'ai obtenues des Portugais eux-mêmes sur les distances et les détours [vuelias) du fleuve, la ligne doit passer, ou très-près ou au sud de San-Gabriel de las Cachuelas, en sorte que la même forteresse de San-José de losMarivitanos, et très-probablement les villages {pueblos) portugais de San-Juan-Bautista, Nuestra senora de Guaya, San-Felipe, Calderon, San-Joaquin, San-Miguelet les bois [bosques] de Puchey (de toute nature) [toda especié), du Guaicia, devaient appartenir au gouvernement espagnol ; territoires gouvernés par des religieux, parfaitement cultivés et riches en indigo, en riz et en café. Il me semble qu'un monarque qui possède de si importantes et de si vastes colonies n'a pas besoin de les augmenter d'un modique terrain de trente à quarante lieues ; mais

il est utile (predso) de considérer que ce qu'on a perdu vaut plus que tout le Rio-Negro actuel, qui ne comprend que 700 Indiens réduits aux quatre villages {pueblos) de Mohava, Joma, Duvipe et San-Carlos, Il serait aussi inutile qu'on s'attachât alors davantage à soutenir les limites de l'est, parce que, en ce moment, les Portugais, sans pouvoir être vus de la forteresse, montent par les rivières Cobabury, Baria, Pacimory et Toyapa, jusqu'à la lagune de Mobaca et à la Esmeralda, à plus de soixante lieues des établissements espagnols, cherchant dans ces dernières la précieuse salsepareille qui est très-supérieure à toutes celles qu'on connaît, et en font une branche de commerce du Grand- Para.

Quoiqu'il n'y ait pas de probabilité que dans les circonstances politiqi]es actuelles on puisse accomplir ces projets, il me paraît toujours très-utile que le gouvernement soit exactement instruit de la véritable situation et des droits de ses limites. Du fort de San-Carlos, nous sommes retournés à la Guayana^ par le Casiquiare, bras puissant de l'Orénoque qui fait la communication de ce dernier avec le Rio-Negro. La force du courant, l'immense quantité de mosquites et de mauvaises fourmis {hormi"

gas bravas) et le manque d'habitants rendent cette navigation également pénible et pleine de dangers. Étant entrés dans l'Orénoque par le Casiquiare au 3 1/2', nous avons remonté l'Orénoque jusqu'à la Esmeralda, dernier établissement espagnol à l'est, entouré d'Indiens sauvages [de Indios bravos) qui se nourrissent de la racine de gomme {carana)^ et situé dans une belle savane

{sahana) pleine d*ananas, au pied de la montagne Duida, dont la forme majestueuse des murailles [murallas) rend le lieu extrêmement pittoresque. Les émeraudes de cet endroit ne sont que des cristaux de roche colorés ; mais le pic [cerro) Duida présente beaucoup de traces ou de signaux de minéraux remarquables ; il a une élévation de 3,045 vares au-dessus du niveau de la mer, et c'est le dernier volcan de ces contrées intérieures lançant des flammes dans les mois de déc. et de janvier.

Les sources [cabeceras] de TOrénoque paraissent être près de ce fleuve à Test, mais la nation des Guaicas, hommes très-adroits à tirer des flèches [flecheros) , quoique d'une très-petite stature (ceux que j'ai vus ont à peine quatre pieds deux pouces) empêche les Espagnols de remonter plus loin que le courant [raùdal) Guaibasivos, lequel se trouve seulement à vingt-cinq lieues de distance de la Esmeralda. On trouve aussi du même côté la lagune du Dorado, petite lagune ayant peu d'eau et quelques petits îlots de pierre de talc [talco) qui ne mérite pas la mort de tant de malheureux, sacrifiés à la cupidité et à la cruauté. Après nous être bien renseignés auprès des Indiens cataratenos sur la fabrication du curare. poison végétal et le plus actif que Ton connaisse, nous avons parcouru tout l'espace depuis l'Orénoque jusqu'à l'Angostura, en ayant la douleur de voir périr, lorsque nous nous approchions de la côte, beaucoup de singes {monos) et d'oiseaux qui, dans une très-petite pirogue, chargée de quatorze personnes, nous avaient rendu la navigation assez pénible.

Cest ainsî que nous avons terminé un voyage de plus de trois cents lieues, à partir de notre départ de Caracas. Pendant plus de trois mois nous avons dormi sur les rives [oreillas) des fleuves ou dans les forêts les plus toufiues, entendant toujours les rugissements des tigres, et nous défendant contre leurs attaques au moyen des feux allumés autour de nos hamacs. L'humidité de Tair faisait pourrir toutes les provisions que nous apportions, en sorte que notre nourriture consistait en bananes [platanos)^ en riz, en poissons et en casave [cazabé) plus dure qu'une pierre. Les mosquites, les moucherons (aradores), une quantité énorme de chiques [niguas) et de fourmis irritaient notre sang d'une manière d'autant plus insupportable, que lorsque nous nous trouvions sur les bords d'une rivière profonde [caifdalosa) ^ et que nous voulions nous y baigner pour rafraîchir notre corps, nous n'osions pas l'essayer, à cause de la férocité des caïmans, des raies [rayas) , des poissons caribes {caribes) , des gymnotes,couleuvres d'eau ou boas [tragavenados) . La meilleure tente ou bâche de la pirogue ne pouvait résistera la force des averses qui se rencontrent au voisinage de la ligne. Lorsque les Indiens monteros quittent les missions, ils font dix à douze jours de navigation, sans rencontrer d'autres êtres vivants que de petits singes {ouistities) , des singes capucins {monos capuchinos) , des viuditas ou des tigres. Mais ces pénibles travaux sont oubliés au milieu de tant de richesses de la nature.

Les résultats de ce voyage ont été infiniment plus grands qu'on eût pu l'espérer. Quelle quantité de végé-

taux et d'animaux nouveaux n'ont-îls pas été découverts dans ce pays ! Quel intérêt n offre pas à Thomme qui réfléchit la considération des différents genres de culture du genre humain, depuis les nations vagabondes delà Meta» qui mangent des terres , des fourmis {hormigas) et des sauterelles {anzuelas) ! Combien d'observations astronomiques je suis parvenu à faire dans un pays oii la géographie est dans le même état d'enfance que dans la partie la plus reculée de l'Afrique ! En joignant mes observations aux observations que nous devons à La Condamine dans l'Amazone, à Ulloa et au grand D. George Juan, dans le Quito, et à celles qui ont été faites à Cayenne, à Surinam, et dernièrement, par ordre de Sa Majesté Catholique, par D. Joaquin Hidalgo, sur cette côte jusqu'à Carthagène, on pourra donner une carte un peu plus exacte de l'Amérique méridionale, étendue jusqu'au nord du Maranon {en quanto esta al)^ région qui comprend les plus riches parties de la monarchie. Au temps des pères jésuites . les missions de l'Orénoque étaient les sources [raudales) les plus abondantes dû commerce de Santa- Fé. Les mêmes bourgades (pueblos) , qui n'ont aujourd'hui que 60 habit. , en comptaient alors de 600 à 700. Le commerce de la rivière Meta (par laquelle, à partir de son embouchure, on arrive en six jours à la province de Casanare, et en vingt au port de Pachequero, qui est à six journées de distance de la capitale de Santa Fé) était alors libre et très-actif. Les commerçants de Carthagène, jaloux de voir introduire des produits de la Guyane, ont mis un terme à cette navigation. L'Orénoque

prendra un grand essor si on ouvre un jour de nouveau ce chemin, au moins jusqu'à la province de Casanare et aux missions de Macuco, et ses rives, qui sont beaucoup trop éloignées, pourront se procurer par la route actuelle ce qu'elles obtiennent en six jours par l'Orénoque.

Le haut Orénoque et le Rio-Negro ne connaissent aujourd'hui qu'une viande pourrie qui arrive de l'Angostura jusqu'à San-Carlos, quoiqu'il ne manque pas de savanes pour la nourriture des bestiaux dans le Maipure. Les

pères jésuites avaient [en Carichana y Atures)

seulement de 400 à 500 têtes de bétail [reses] : au temps de l'expédition d'Iturriaga, on transportait les bestiaux dans le haut Orénoque; tout cela a pris fin, à l'exception de quelques troupeaux [reses] à Santa-Barbara. Tout le haut Orénoque et le Rio-Negro ne contiennent pas au moment actuel plus de douze villages, dans lesquels ne vivent pas plus de 1,100 âmes, dont une partie est païenne {infiel) ^ vivant par conséquent avec quatre ou cinq femmes, suivant la richesse du lieu et de la maison. Dix-neuf villages existant sur la route qu'on découvrait par terre, depuis la Esmeralda jusqu'à Caura, au temps de [Centurion) \ les établissements d'Erevato et de Paragamusy ont disparu également. Ces derniers villages devaient leur origine à D. Antonio Santos, homme extraordinaire, qui parlait toutes les langues (ou idiomes) des Indiens, et qui, nu et peint avec de l'ocre [onoto]^ passa inconnu [desconocido) au milieu des Indiens les plus anthropophages, jusqu'au sortir de la terre de l'Angostura et du Caroni, pour visi-

ter la lagune Dorada, qu*il tomba ensuite aux mains des Portugais ; il fut noyé par eux au confluent de la rivière de Aguas Blancas et de Y amazone. Aucun Européen n'avait pénétré aussi loin que lui dans la partie intérieure et la plus éloignée de ce continent, et on a perdu par sa mort les renseignements les plus importants [apreciables). On ne peut douter que la petite portion du Rio-Negro, qu'occupent les missions espagnoles, serait, pour la communication avec le Grand-Para, plus utile aux Portugais qu'elle l'est à Sa Majesté Catholique, et il peut arriver qu'un jour elle serve à un échange avec un terrain plus convenable sur le Rio de la Plata. Mais, d'un autre côté, il faut considérer que sans augmenter le territoire, et avec très-peu de dépense, on pourrait abréger la navigation du Rio-Negro. La situation des torrents {elparage de las raudales) et la remonte du Casiquiare sont les deux grandes difficultés qui s'y opposent. Toutes deux seraient évitées [sevencen) par deux canaux, dont l'un unirait les rivièreè de Japara et de Cumesi, pour éviter complètement le rapide [raudal] de Maipure, et l'autre la rivière Temi au canal {cano) Camichin. J'ai, par ce motif, pris le niveau de ces deux endroits : le premier canal n'aura pas plus de deux mille trois cents vares et le second au plus douze cents de longueur; canaux qui abrègent dans une plaine parfaite, dans beaucoup de pentes (riecùos) dont il serait facile de profiter. Cette œuvre terminée, aucune embarcation ne nécessite plus de cours d'eau pour passer par Casquiare et perdre plu^ sieurs fois quatorze et môme vingt-quatre jours, à cause

— aides détours {las vueltas) de ce canal et de I*Orénoque.

Les Indiens du haut Orénoque et du Rio-Negro, parmi lesquels il existe des castes extraordinairement blanches, sont une race très-différente de ceux de la côte ; ils sont industrieux, sagaces et très-faciles à réunir en villages. La plaie des mosquites ne rend pas non plus ces terres inhabitables.

Dans tout le transit du Rio-Negro des petits cours d'eau de Alabapo, Juamini et Terni, dans l'Orénoque même, au nord des rapides et de Garichana, à une distance de plus de deux cents lieues, il n'existe pas plus de mosquites qu'à Caracas et à Gumana. Dans d'autres parages, il y en aurait moins si les villages étaient un peu plus éloignés de la rivière et qu'on défrichât peu à peu les bois. L'air est salubre et les fièvres [caleniuras) ne se connaissent pas jflus que dans les trois villages de Garichana, Maipure et Atures. En ce moment on ne cultive que le manioc {yca) et les palmiers {platanes), mais la nature de sa culture consiste en productions très-convenables. Il existe des bois {bosques) de cacao silvestre dans le Gasiquiare et le haut Orénoque, vers les bouches du Duracapa, d'Amaquara et de Sechete. Les quelques arbres (pocas matas) qu'on cultive dans le Rio-Negro n'ont besoin que de quatre à cinq années pour donner de riches et abondantes récoltes {cosechas) de fruits, dans quelque saison de l'année que ce soit. Dans les villages de Maron, J[oma et San-Garlos, l'indigo croît sauvage dans tous les cours, mais on ne le cultive que dans le territoire portugais* La canne à sucre, le riz et le

coton se produisent parfaitement partout où on a essayé de les semer. Le café du Rio-Negro portugais est d*une qualité très-supérieure, et dans les environs du Padamo et de Sea, il existe des parages propres à la culture de tout fruit ou plante potagère qui demande de la fraîcheur. Le fameux tabac en carotte [andullos) se plait également bien dans l'Orénoque, le Quaviare et Guaime. Le bitume (manu) , espèce de braie [brea) , composée de la résine {carana) et de diverses racines aromatiques, ainsi que les cordages de palmier chiquichiqui, sont des articles très-appréciés et très-recherchés par les navigateurs.

Ces câbles sont plus légers, plus incorruptibles dans Teau douce et un 60 p. 100 meilleur marché que le chanvre. Un câble de soixante vares de long et de cinq pouces de diamètre vaut, à la Guyane, vingt piastres, et treize seulendtent au Rio-Negro. Je n'ai pas besoin d'ajouter à cette énumération une longue série de racines et de végétaux précieux en médecine. L'huile de salsepareille et le suc de pendove^ qui est un vernis très-beau, Técorce de la umbaruba de caucara.

Le quina, le corony^ la salsepareille, les amandes de

la Esmeralda, la canelle, la {morima), arbre dont

récorce sert à faire des chemises semblables aux pagnes

d'Otahayti, la résine élastisque et le [despiché)

dont nous avons découvert une nouvelle espèce blanche dans le lit du Pimichin : tant de teintures [delinté)^ des bois précieux pour des meubles, des siècles entiers s'écouleront avant que le genre humain puisse utiliser tous les biens dont la nature a enrichi de toutes parts les pos-

sessions de S. M. C. et ramélioration de l'intérieur d'un continent ne se peut raisonnablement espérer avant que toutes les parties voisines des côtes ne soient occupées,

H. — Je ne vous demande point pardon pour vous envoyer un mémoire en prussien castillan, au lieu d'une lettre. En ce qui concerne des sujets qui sont relatifs à l'état des vastes provinces placées sous votre gouvernement, vous ne serez pas mécontent, j'espère, de ma prolixité. Si j'ai commis quelques erreurs, je ne l'ai pas fait sciemment, mais pour me conformer aux ordres que vous m'aviez plusieurs fois renouvelés, et qui me sont d'autant plus sacrés, que je me flatte que leur accomplissement même, et mes informations peuvent contribuer un peu à l'utilité publique et au bien de ces colonies. Par suite de la faveur spéciale que vous avez daigné nous accorder, nous avons été parfaitement accueillis partout et spécialement dans les missions des révérends Pères observants. M. le gouverneur de la Guiane a été trèsobligeant pour nous, en nous retenant dans l'Angostura plus de trois semaines, pendant le temps des grandes chaleurs, des fièvres intermittentes et des fièvres jaunes qui nous ont poursuivis, résultats de voyages si pénibles. De retour de la Guiane pour Cumana, nous nous sommes arrêtés à Barcelone, où nous jouissons journellement du traitement amical de M. le commandant Don Ramon Correa. Nous comptons partir par la voie de terre aprèsdemain pour Cumana, où nous profiterons de la première occasion qui se présentera pour nous rendre à la Havane. Mon compagnon, M. Bonpland, vous offre ses salutations

Page 1