‹ Correspondance inedite scientifique et littéraireChapitre 1 sur 41 · DES NOUVEAUX ÉDITEURS · texte numérisé non relu

DES NOUVEAUX ÉDITEURS

Jusqu'à la mort de l'honorable M. de La Roquette, nous sommes restés, comme éditeurs, entièrement étrangers à la publication de la Correspondance littéraire et sdentifique d'Alexandre de Humboldt, de laquelle nous nous^ ^ sommes rendus acquéreurs lorsque déjà près de quatre

cents exemplaires de la première partie avaient été vendus, et au moment où la seconde partie allait être publiée. M. de La Roquette avait, de son propre mouvement, interrompu le succès de la première partie, en retirant tout à coup celle-ci des mains du libraire qui en était alors dépositaire, pour ne la plus laisser vendre qu'avec la deuxième partie. Nous avions eu quelques conversations avec lui à ce sujet, et il est probable que même, s'il eût vécu, il nous eût chargés, en notre qualité d'éditeurs des œuvres de Humboldt, d'être ses intermédiaires vis-à-vis du public, pour la vente de cette correspondance dont nous sommes aujourd'hui propriétaires.

Quoique nous connussions depuis longtemps, à d'autres titres qu'éditeurs, M. de La Roquette, il ne s'était pas adressé à nous, à notre grand étonnement, pour nous de-

mander communication de lettres extrêmement intéressantes de Humboldt, dont il savait pourtant, nous le croyons du moins, que nous étions détenteurs. Il ne pensait probablement pas qu'une correspondance d'auteur à éditeurs (et ici nous ne parlons pas* de nous, mais de MM. Gide père et fils et de leurs prédécesseurs) pût avoir un grand intérêt. En quoi, il s'était considérablement troiïpé : car celui qui écrit ces lignes et qui, avant d'être éditeur, a été homme de lettres, sait combien il y a d'intimes confidences, de laisser-aller, de cœur et d^esprit ou. vert tout ensemble dans les relations, tant qu'elles sont bonnes, entre les écrivains et ceux qui publient leurs œuvres, quitte même à ne plus se connaître ensuite. D'auteur à éditeurs, nous ne disons pas d'éditeurs à auteur, la correspondance est souvent comme une confession.

Mais, on peut le dire, s'il y a eu confession toute bénévole de la part de l'illustre Alexandre de Humboldt vis-àvis de ses éditeurs,' elle a été entièrement à l'honneur de. sa personne et de son cœur. Il y avait sans doute une petite pointe de malice de bonne compagnie dans ce grand esprit; mais, outre que c'était toujours tempéré par un cœur excellent, il faut bien que nous lui pardonnions, nous autres Français, d'avoir déteint sur lui, qui a vécu tant d'années parmi nous, et qu'il affectionnait comme de vrais compatriotes. En effet, jamais esprit ne fut plus français, plus mêlé de sentiments généreux, exquis et de fine satire. Jugez-en plutôt par cette lettre , adressée au célèbre géographe Malte -Brun, sous la Restauration (1) :

€ Ce n'est que par l'aimable billet de mon respectable

(f ) La lettre que nous donnons ne porte pas de date, mais il est facile de fixer à peu près cette date par T époque où tut exposé le tableau de Steuben dont if va être question (1649), par la publication AnPréeis de Géographie de Malte-Brun (1820-i827)>par la data de la mort d'Antil- Ino (1820).

et illustre confrère, M. Walckenaer, que j'ai appris à connaître les récriminations de M. Antilion (1). Avec tout autre que vous, c'eût été une maladresse que d'avoir offert un livre que je n'avais pas encore parcouru (2). Il n'y a rien de plus facile d'ailleurs que d'attaquer des Précis de géographie lorsqu'on ne fixe son attention que sur des objets qui vous entourent de près. Vous pouvez vous en consoler facilement après les services éminents que vous avez rendus à la science. Il existe de vous un ouvrage de Géographie générale dont je trouve qu'on n'a jamais assez senti le mérite et l'extrême difficulté de composition. Il n'y a que ceux qui sont allés aux sources qui savent ce qu'il y a de sagacité et d'érudition dans votre Physique du Globe, ouvrage écrit dans un style constamment noble et pur, souvent très-animé, et dans lequel toutes les parties sont dans une juste proportion.

(( Je saisis cette occasion, mon respectable ami, pour vous demander si vous me conseillez de tenter une attaque sur la libéralité et le trésor de M. le comte de Chabrol. Plus il a de bienveillance pour moi, et plus je devrais être circonspect. Vous avez sans doute entendu dire aux artistes les plus ennemis les uns des autres (car les artistes se détestent presque autant que les botanistes et nos confrères les géographes), que YÉvêque Saint-Germain, de mon jeune ami M. Steuben esti par la richesse du coloris, la sagesse de la composition et le noble caractère des têtes, sinon le plus beau, du moins un des plus beaux tableaux de l'exposition. M. Steuben est très-pauvre : j'ai perdu l'espoir qu'il partagerait avec M. Guillemot le grand prix d'his-

(\) Antillon, savant espagnol, né vers 1760, mort en 1820, auteur des Eicmeniofi de la Geografii CLStronomica, natural y sdentifica do Espagna y Portugal, Madrid, iSi5, ouvrage traduit en français sous le titre de Géographie physique et politique de lEspagiie et du Portugal,

(2) 11 paraît que Humboldt avait envoyé à lilalte-Brun, avant de l'avoir lu, l'ouvrage d' Antillon qui critiquait le célèbre géographe.

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toire. L'Institut, qui ne sait jamais se décider sur rien et qui aime, comme tous les grands corps, le repos de conscience que donne la question préalable , l'Institut trouve si beaux les tableaux de Guillemot, de Steuben, de Picot, de Hersent, qu'il conseille de ne pas donner de prix du tout. M.lecomtede Chabrolabien voulu donner4,000fr. pour des compositions moins compliquées. M. Steuben ne doit avoir pour son Évêque Saint-Germain recevant les aumônes de Chilpéric, que 3,000 fr. Ceci n'est pas une récrimination : elle serait indélicate, et je fais cette demande sans que l'artiste le sache. Mais je n'ignore pas combien peu il est heureux dans sa situation, combien ce beau tableau lui a coûté de temps, de soins, de modèles... Croyez-vous que je pourrais m'adresser à M. le comte de Chabrol pour obtenir de son amour éclairé pour les arts ces 1 ,000 fr. de plus et la commande d'un nouveau tableau en faveur d'un jeune homme fait pour soutenir la gloire de l'école française ? Daignez m'éclairer de vos conseils et agréer l'hommage de mon affectueux dévouement. M. Antillon a expié ses torts; M. de Mezy même ne saurait lui faire parvenir ma lettre. Il est mort. J'ai eu cette triste nouvelle par sa veuve.

« A. HUMBOLDT

La lettre que nous venons de rappeler textuellement donne une idée assez exacte du style épistolaire, exempt d'apprêts, et de l'esprit à la fois bon et légèrement malin de Humboldt. Il a plus d'effusion encore avec ses éditeurs. Nous avons déjà eu occasion de publier dans la notice biographique qui précède notre nouvelle édition du Cosmos^ ainsi que dans notre nouvelle édition des Tableaux de la nature, quelques fragments intéressants des lettres qu'il leur avait adressées ; nous aurons probablement encore à enjoindre plusieurs à la deuxième édition de Y Asie Cen^ traie. Mais nous ne pouvons nous défendre d'en donner ici

quelques-uns qui feront mieux connaître Humboldt que tout ce qu'on pourrait dire de lui. Le 28 mars 1835 il avait écrit une lettre d'affaires scientifiques à son éditeur, étant auprès du lit de son frère, Guillaume de Humboldt, diplomate et linguiste célèbre, qui était alors fort malade. La maladie s'aggravant, il ne pensa pas, de plusieurs jours, à envoyer la lettre. Dans un moment de mieux trompeur, il y ajouta :

<L Je n'ai pas fait partir ma lettre, parce que, depuisce temps, j'ai le cruel pressentiment de la mort prochaine de mon frère. Il a été aux dernières extrémités pendant trois jours. Je passe ma vie chez lui, dans sa villa. Que de larmes j'ai versées! Il est un peu mieux dans ce moment, mais je ne me livre pas à l'espérance. Plaignez-moi, monsieur, j'ai pourtant eu le courage de corriger des épreuves. »

Le 10 avril suivant il écrivait cette brève lettre :

€ Plaignez-moi. Je suis le plus malheureux des hommes. J'ai vu une agonie de dix jours. Mon frère est mort avanthier, à six heures du soir. »

Nous avons ouï dire que l'on avait accusé Alexandre de Humboldt d'ingratitude envers les princes de la famille royale de Prusse, ses augustes amis. Voici pourtant une lettre tout intime, que rien ne sollicitait, et qui donne, une opinion toute contraire de son caractère à cet égard :

Sans-Souci, le 3 juin 1840.

€ Les journaux vous ont appris, monsieur (1), la cause de ma tristesse et de mon long silence. C'eût été une grande ingratitude que de ne pas avoir été vivement affecté par la perte de ce roi (Frédéric-Guillaume IV) qui avait de belles qualités morales, honnête homme sur le trône, et qui m'a comblé de bontés, tout en me laissant

(1) Cette lettre était adressée à M. Casimir Gide.

rindépendance de mes opinions, et honorant mon attachement à des amis dont les idées pouvaient lui déplaire. Je profite des premiers moments de repos pour vous donner un signe de vie. Je recommence à travailler. Je suis établi avec le nouveau roi à Sans-Souci, où nous passerons une partie de l'été. Le nouveau roi continue de me donner les marques d'affection et de confiance dont il m'avait honoré comme prince royal. Nous passons les soirées dans une solitude philosophique et littéraire, au sommet de la petite colline historique.

< A. HUMBOLDT

Voici un fragment d'une lettre, datée du 26 juillet 1842, quelques jours après l'accident fatal qui coûta la vie au duc d'Orléans ; il donne à la fois une idée de la sagacité politique et des sentiments de Humboldt :

« Je ne vous parle pas du malheur du 13 juillet. Vous savez combien j'ai été dévoué, depuis son enfance, à cet excellent jeune prince. Vous connaissez mes rapports avec madame la princesse Hélène. C'est un malheur européen, car la régence qu'on fait à présent sera remaniée. Je crains une régence complexe avec des éléments populaires qui y pénétreront ; c'est presque déjà une république déguisée. Il est impossible de vous décrire quelle affliction cette grande infortune a répandue dans toute l'Allemagne. Le roi a de suite contremandé , à Kœnigsberg , toute fête pour son arrivée, bals, illuminations, etc. »

Veut-on savoir maintenant avec quelle sérénité philosophique il s'exprimait, au milieu des événements de 1848, qui ébranlaient tout, même en Prusse? En voici un aperçu dans une lettre du 24 septembre de cette année :

« Tandis que d'un côté on tente de consolider la liberté par le despotisme et le gouvernement absolu, on appelle chez nous réaction aristocratique toute tentative de rétablir l'ordre dans les rues , et même d'aller prendre le thé

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chez les ministres sans risquer de se voir arriver sur la tète des pavés et des briques. Les principes survivront pourtant, y compris, je Tespère, les très-anciens préjugés que l'on nomme la propriété, la famille et le mariage monogame. Il faut savoir attendre lorsqu'on n'a que quatrevingts ans. Au milieu de ces agitations tumultueuses, j'ai plus que jamais la fureur du travail et l'ambition littéraire. Les, illusions ont aussi leur influence utile. Ce qui n'est point une illusion et ce qui m'a laissé la plus douce consolation, c'est qu'au sommet du pouvoir suprême , le plus ancien et le plus illustre de mes amis (François Arago) a conservé toute la beauté et toute la grandeur de son caractère. >

Nous craindrions de nous répéter en prolongeant ces citations, dont quelques phrases se trouvent déjà dans la notice biographique placée en tête de notre édition du Cosmos, et dans laquelle on peut voir la dernière lettre, peut-être, que Humboldt ait écrite. Ce que nous craindrions plus encore, ce serait de manquer de la circonspection nécessaire vis-à-vis de personnes vivantes ou dont la cendre est chaude encore. On sait ce qu'a valu d'acerbes critiques à la mémoire de Humboldt, la publication prématurée, en Allemagne, d'un certain nombre des lettres les plus familières de l'illustre défunt. Un grand poëte, ne lui pardonnant pas de l'avoir considéré comme un politique assez creux qui avait lancé une trop célèbre flèche en aveugle, lui consacra un pamphlet, sans songer qu'il donnait ainsi plus de prise aux jugements souvent injustes, toujours regrettables, que l'on a pu porter sur lui-même; et un écrivain, bien plus excusable parce qu'il n'avait pas à compter avec la postérité, ne perdit pas Toccasion de décocher un trait de Parthe à l'homme de génie par lequel il trouvait qu'il n'avait pas été assez remarqué* Ces attaques à un mort illustre ^ venant de personnes parfaite^

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