‹ Correspondance inedite scientifique et littéraireChapitre 11 sur 41 · ALEX. DE HUMBOLDT A J.-C. DELAMÉTHERIE · texte numérisé non relu

ALEX. DE HUMBOLDT A J.-C. DELAMÉTHERIE

Gumana, dans rAmérique méridionale, le 30 messidor au VII (t8 juillet 1799).

Il n'y a que trois jours, mon bon et digne ami, que je suis arrivé sur cette côte de l'Amérique méridionale, et déjà il se présente une occasion favorable pour vous

— Hl —

donner un signe de vie, pour vous dire en hâte (car le bâtiment est prêt de mettre à la voile) que mes instruments d'astronomie, de physique et de chimie, ne sont point dérangés ; que j'ai beaucoup travaillé pendant la navigation sur la composition chimique de Tair, sa transparence, son humidité, sur la température de l'eau de la mer, sa densité... sur l'inclinaison de l'aiguille aimantée, l'intensité de la force magnétique... Mes sextants de Ramsden et de Troughton, et le chronomètre de Louis Berthoud (cet excellent instrument me donna la longitude de Sainte-Croix de TénérifFe, à 1 h. 14' 25",5, et Borda l'a trouvé 1 h. 14' 24"), ra'ont donné la faculté de déterminer avec une grande exactitude les endroits où chaque observation a été faite ; avantage très-grand pour les observations magnétiques. Mais comment vous dire en cette hâte ce que j'ai vu? Quelle jouissance m'a donné le séjour aux Canaries ? Presque tous les naturalistes qui (comme moi) sont passés aux Indes, n'ont eu le loisir que d'aller au pied de ce colosse volcanique, et d'admirer les jardins délicieux du port de TOrotava. J'ai eu le bonheur que notre frégate, le Pizarro, s'arrêta pendant six jours. J'ai examiné en détail les couches dont le pic de Teyde est construit. Le citoyen Gros, viceconsul de la République, a bien voulu nous accompagner à la cime ; c'est lui et M. Bernard Gologan, qui ont observé avec beaucoup de sagacité la dernière et et terrible éruption du 9 juin 1798. Le citoyen Gros nous fait espérer une description de ce grand phéno-

— emmène, accompagnée d'un beau dessin, que j'ai vu ébauché au jardin botaaique du roi à Orotava. Vous sentez combien sa société nous a été utile. Nous dormîmes au clair de la lune à 1,200 toises de hauteur ; la nuit à deux heures, nous nous mîmes en marche vers la oime,. où malgré le vent violent, la chaleur du sol qui brûlait (consumait) nos bottes, et malgré le froid perçant, nous arrivâmes à huit heures. Je ne vous dirai rien de ce spectacle majestueux, des îles volcaniques de Lancerotte, Ganarie, Gomere, que Ton voit à ses pieds ; de ce désert de vingt lieues carrées, couvert de pierres ponces et de laves, sans insectes, sans oiseaux, (habité seulement par la viola deeumbens )y désert qui nous sépare de ces bois touffus de lauriers et de bruyèI^es, de ces vignobles ornés de palmiers, de bananiers et d'arbres de dragon, dont les racines sont baignées par les flots... Nous sommes entrés jusque dans le cratère même, qui n'a que 40 à 60 pieds de profondeur. La cime esta 1,904 toises au-dessus du niveau de la mer, tel que Borda l'a trouvé par une opération géométrique très-exacte; j'y ai ramassé des bouteilles d'air atmosphérique, et cet air analysé avec beaucoup de soin par un gaz nitreux (dont par. le sulfete de fer, je connais la pureté), ne contieal qwe 0,19 d'oxygénée. Cependant le vent très-violent mêla siMis doute l'air pur de la plaine (à 0,278 d'oxygène) à jîieiui de la cime. J'y trouvai le thermomètre de Réaumur (non ceptigrade) à 2"*; à Orotava, il était entre 18'' et 19**. En comptant 16"* de différence, on

aurait 119 toises par degré. Le pic de Teyde est une immense montagne basaltique, qui paraît reposer sur de la pierre calcaire dense et secondaire. C'est là même, qu'avec beaucoup de pierres à fusil, on trouve au cap Noir, en Afrique, la même sur laquelle reposent les basaltes de Saint-Loup près d'Agde, et ceux du Portugal. Voyez avec quelle uniformité le globe est construit! Les Açores, les Canaries, les lies du cap Vert ne paraissent être que la continuation des formations basaltiques de Lisbonne. Les flots amènent aussi et jettent sur la côte d'Afrique, sur les bords de Ténériffe, des granits, des syénites et le chiste micacé granitique, que nous avons au Saint-Gothard, dans le Salzbourg... Il est à supposer que c'est de ces roches que consiste la haute crête de l'Atlas qui se prolonge à l'ouest vers les côtes de Maroc. Le cratère du pic, c'est-à-dire celui delà cime ne jette (depuis des siècles) plus de laves (celles-ci ne sortent que des flancs). Mais le cratère produit une énorme quantité de soufre et de sulfate de fer. Le soufre se compose-t-il, ou ne vient-il pas de cette roche calcaire au-dessous des basaltes, qui identique avec celle d'Andalousie (et de Kreczezowiz en Pologne), pourrait bien le fournir? Vous savez que la pierre calcaire et gypseuse d'Andalousie (c'est la même formation, le gypse fait des bancs dans la roche calcaire) pourrait fournir du soufre à toute l'Europe. Mais le basalte, dont le pic de Teyde est construit, n'est pas seulement du basalte contenant de la coméenne ef de l'olivin feuilleté et cristallisé (la chry-

solide basaltique) non surtout vers la cime, il y a des couches du porphyrschiefery de Wemer, et d'un autre porphyre à base d'obsidienne. Le porphyrschiefer est feuilleté, sonore, à demi- transparent sur les bords, formé d'une base verte très-dure, ayant de l'affinité au jade et en chassant des cristaux de feldspath vitreux. Les pierres ponces du pic ne sont que de l'obsidienne décomposée par le feu. On ne peut pas attribuer leur origine au feldspath. J'ai ramassé et déjà vu dans les cabinets de Madrid beaucoup de morceaux à demi-obsidienne d'un noir olivâtre, et à demi-pierre ponce fibreuse blanche. J'ai fait un grand nombre d'observations sur l'inclinaison, avec le nouvel instrument inventé par Borda, et auquel le citoyen Megnié à Madrid a fait quelques simplifications. Vous aurez vu les observations qu'avec un mémoire astronomique, j'ai envoyées au citoyen Delambre.

NoaTeila diviaioD. Force mifnét. OKlIUtion (oUJ*

Paris 770,15 24,5

Nîmes 72»,65 24

Barcelone 7lo,80 24,5

Valence 70o,70 23,5

Madrid 75^20 24

Ferrol 76^15 23,7

Mer longit. Latlt. Inclinaitoa.

Vous voyez que la force n'est pas en raison de l'in-

clinaison; le phénomène est très-compliqué. Je vous en dirai une autre fois davantage. J'ai pesé l'eau de la mer avec une balance de Dollond ; elle devient moins dense en s'approchant de l'équateur; mais il n'y a pas de doute que le minimum est au nord de la ligne. Depuis latitude 18® 8, la densité de l'eau augmentait de nouveau.

Je suis parvenu à faire l'analyse de l'air à bord avec la même facilité que dans mon laboratoire. J'ai commencé un mémoire que j'enverrai à l'Institut, à ce sujet: vous y verrez que les belles nuits au clair de lune, à 10* 30' de latitude, l'air de la mer contenait au delà de 0,30 d'oxygène. J'ai examiné avec soin la température de l'eau; je l'ai vu augmenter de 12** à 20%5; Corogne, mer à la surface 12* latit. 35*8', 13Mat.;29M5Mat.,20*8', 17*lat., 14* 57, 19*lat., 13* 30, 20* 5. Vous savez que la température de l'air n'influe aucunement sur la température de l'eau; dans une latitude elle est la même à toute saison. Mais partout où il y a des bas-fonds, l'eau est froide. Je l'ai vu descendre de 20* 5 à 18*. L'idée de Jonathan Williams {Transact. of the American society, vol, III, p. 82) de sonder avec le thermomètre, idée que le grand Franklin lui suggéra, est très-heureuse. Je donnerai un jour la suite de la carte de Williams.

Bonpland, mon compagnon de voyage , a fait une

belle collection de plantes. Notre maison est construite

en bois de quinquina.

Nous ferons des expériences sur le gimnotas electricus.

De Caracas, Amérique méridionale, 25 frimaire an YIII de la République (14 uécembre 1799).

Peu de semaines après mon arrivée sur le continent de r Amérique, j'ai envoyé un extrait de mes observations astronomiques au citoyen Delambre, croyant qu'il y en aurait quelques-unes qui pourraient intéresser le bureau des longitudes. J'ai appris que le brick auquel je confiai cet extrait, s'est perdu dans son passage par la Guadeloupe, lors du grand ouragan qui vient de ravager cette zone tropique. Permettez que je m'adresse aujourd'hui à vous, citoyen, pour vous entretenir de mes travaux.

Vous avez marqué un grand intérêt pour le voyage d'Afrique, que je comptais entreprendre en vendémiaire ; mais les circonstances m'ont conduit en Amérique. Le gouvernement espagnol m'ayant donné toutes les facilités imaginables pour bien observer, je compte parcourir successivement la Terre-Ferme, le Mexique, les Philippines.

Je viens de finir un voyage infiniment intéressant dans l'intérieur du Paria, dans la Gordillière de Gocolar, Tumeri, Guiri; j'ai eu deux ou trois mules chargées d'instruments, de plantes sèches, etc. Nous avons pénétré dans les missions des capucins, qui n'avaient été visitées par aucun naturaliste ; nous avons décou-

vert un grand nombre de végétaux, principalement de nouveaux genres de palmiers, et nous sommes sur le point de partir pour TOrinoco, pour nous enfoncer de là peut-être jusqu'à San-Garlos du Rio-Negro, au delà de l'équateur. Un voyage entrepris aux dépens d'un particulier qui n'est pas très-riche, et exécuté par deux personnes zélées, mais très-jeunes, ne doit pas promettre les mêmes fruits que les voyages d'une société de savants du premier ordre, qui seraient envoyés aux dépens d'un gouvernement ; mais vous savez que mon but principal est la physique du monde, la composition du globe, l'analyse de l'air, la physiologie des animaux et des plantes, enfin les rapports généraux qui lient les êtres organisés à la nature inanimée ; ces études me forcent d'embrasser beaucoup d'objets à la fois.

Le citoyen Bonpland, élève du Musée national, trèsversé dans la botanique, l'anatomie comparée, et autres branches de l'histoire naturelle, me seconde par ses lumières avec un zèle infatigable. Nous avons séché plus de 1600 plantes et décrit plus de 500, ramassé des coquilles et des insectes; j'ai fait une cinquantaine de dessins. Je crois qu'en considérant les chaleurs brûlantes de cette zone, vous penserez que nous avons beaucoup travaillé en quatre mois de temps. Les jours ont été consacrés à la physique et à l'histoire naturelle, les nuits à l'astronomie. Je vous donne l'esquisse de nos occupations, non pour me glorifier de ce que nous avons fait, mais afin d'obtenir votre indulgence et celle de notre ami le C. Delambre, pour ce que nous n'avons

pas fait. Les iûstruments astronomiques que je possède sont un quart de cercle de Bird, des sectans de Ramsden et de Trougthon, des lunettes, des micromètres... Je devrais avoir fait plus : mais vous savez que l'astronomie pour laquelle MM. Zach et Kohler m'ont inspiré tant de goût, est un peu éloignée de mon but principal, et qu'à i 0 degrés de latitude on ne travaille pas comme à 49. J'ai donc mieux aimé faire peu d'observations, mais avec .toute l'exactitude dont je suis capable, que beaucoup de médiocres. J'ai consigné dans mes manuscrits jusqu'aux plus petits détails de mes observations ; les hauteurs correspondantes, les rectifications des instruments, afin que dans le cas assez probable où je périrais dans cette expédition, ceux qui les calculeront puissent juger du degré de confiance que chaque résultat doit comporter.

Embarqués le 17 prairial an VII, sur la frégate le Pizaro, nous avons traversé l'Océan heureusement, jusqu'au 28 messidor, où nous arrivâmes sur les côtes de Paria. Mon plan primitif était de me rendre directement à la Havane, et de là au Mexique; mais je n'ai pu résister au désir de voir les merveilles de l'Orinoco et la haute Cordillière qui, du plateau de Quito, s'étend vers les rives du Guarapèche et d'Arco. Tous mes instruments, jusqu'aux plus délicats, sont heureusement arrivés, et ont été ici et pendant la navigation continuellement en action. Les officiers espagnols ont tellement favorisé nos desseins, qu'au milieu de l'Océan j'ai pu préparer des gaz, et analyser l'atmosphère sur la

frégate comme au milieu d'une ville. Les mêmes facilités m'ont été données sur le continent; partout les

ordres du roi et de son premier secrétaire d'Etat, M. d'Urquïjo, qui protège les arts, sont exécutés avec zèle et promptitude. Je serais bien ingrat si je ne faisais le plus grand éloge de la manière dont je suis traité dans les colonies espagnoles.

Dans les deux mémoires que j'ai envoyés au citoyen Delambre, quand j'étais en Espagne, j'ai consigné les premières observations faites avec le nouvel inclinatoire (31 bis) de Borda, dans l'Europe méridionale; j'y ai observé que sur le continent, les localités influent plus encore sur l'inclinaison que sur la déclinaison magnétique. On ne voit pas de correspondance entre les positions géographiques des lieux et les degrés d'inclinaison. J'ai observé la même chose dans ce Nouveau- Monde, en transportant la boussole de Borda dans l'intérieur de la Nouvelle- Andalousie. Les observations

que le G. Nouet vous aura envoyées d'Egypte, prouveront probablement la même chose.

Les déclinaisons sont affectées aussi par les localités, mais j'ose dire beaucoup moins; sur mer elles sont plus régulières et uniformes dans la marche. Je ne vous donne ici que les observations certaines à quinze minutes, avec la suspension que le citoyen Mégnié m'a faite pour la boussole de Borda; j'ai même eu une exactitude plus grande en temps de calme. C'est dans ce temps aussi que l'on peut bien compter le nombre des ofecillations. Si en les comptant cinq ou six fois les

nombres sont toujours les mêmes, s'ils continuent, quoique Ton change l'instrument de place, je crois qu'alors on peut avoir de la confiance dans les résultats. Quoique les calmes ne soient pas rares sous les tropiques, je n'ai pu faire en quarante jours que dix observations bien exactes.

Paris. . . .

Nîmes. . . .

Monipellier. . .

Marseille. . .

Perpignan. . .

BarceToûe. . .

Madrid. . . .

Valenc5e . . .

Bf edioa del Campo

Guadarama.. .

Ferrol. . . .

OcéaD Atlantique

entre l'Europe,

l'Amérique

et l'Afrique.

Longitude

Inclinaison

Force magnétiaoe

exprimée par le

nombre dWilla-

Latitude.

depuis Paris

magnétique

en temps.

nouvelle diTi-

tions en dix

sion.

miautesde temps.

7 55 or.

6 iU or.

0 33 oc.

en degrés.

en temps.

en ero.

Vous vous souvenez que Cavallp donne pour 1776, ancienne division :

latitude 24«24'

longit. 18Mr

inclin 59« 1'

Depuis que les citoyens Coulomb et Gassini ne s'occupent plus des déclinaisons, je ne connais pas deux endroits sur la terre où l'on puisse dire, .tel jour la

variation était de dix secondes de plus ou de moins, pas dix endroits où Ton soit sûr d'une minute de variation. Dans quelles incertitudes ne sommes-nous pas sur la déclinaison magnétique de Paris, à en juger par le journal de Lamétherie ! Je me flatte que les dix points de rOcéan que je vous indique pourraient servir dans la suite des temps y pour voir si les inclinaisons changent rapidement. Les latitudes et longitudes en ont été déterminées à la même heure avec beaucoup d'exactitude par un sextant de Ramsden, divisé de quinze en quinze secondes, et par le garde-temps du citoyen Louis Berthoud. Vous verrez avec intérêt que depuis 37® de latitude, les inclinaisons diminuent avec une rapidité extraordinaire; moins vers Test que vers l'ouest... Je crois que dans la haute chaîne des montagnes calcaires de cette province, de petites élévations au-dessus du niveau de la mer altèrent près de l'équateur les inclinaisons, beaucoup plus que les hautes montagnes dans les Pyrénées et la Vieille-Gastille. Je prends pour exemple quatre points placés, presque nord et sud, (dans un arc de vingt-quatre minutes,) dont les hauteurs sont peu considérables.

ToiMs. laelinaiaoo. OscllIaUoDs.

Cumana 4 44o20* 229

Zucteppe 185,2 43 30 229

Impossibile 245 4315 233

Cumanacoa 106 43 20 228

CocoUar 392 42 60 229

Borda croyait, comme on le voit dans les questions de l'Académie à la Pérouse, que l'intensité de la force magnétique était la même sur tout le globe ; il attri-

buait le peu de différence qu'il avait aperçu à Cadix, à TénérifFe et à Brest, à l'imperfection de la boussole. Il m'engagea à fixer mon attention sur cet objet; vous voyez que la force ne diminue pas avec le degré d'inclinaison, mais qu'elle varis depuis 245 oscillations en* dix minutes de temps à Paris, jusqu'à 229 (à Gumana). Il est certain que ce changement ne vient d'aucune cause accidentelle. La même boussole faisait à Paris 245 oscillations, à Gironne 232, à Barcelone 245, et à Valence 235. Elle donna, après un voyage de plusieurs mois, le même nombre qu'avant de partir. Ce nombre est le même en plein champ, dans un appartement ou dans une cave. La force magnétique est dans un même lieu partout, et pendant longtemps la même; elle paraît constante comme les attractions ou la cause de gravité. J'ai eu le chagrin de n'avoir pu faire en mer des observations de déclinaisons magnétiques bien exactes. Malgré tous mes soins je n'ai pu acheter un instrument qui me donnât seulement 40' d'exactitude; c'est pour cela que je ne vous parle pas de déclinaisons sur mer. Cependant, il est certain que le point de la variation nulle est déjà beaucoup plus avancé vers l'ouest que sur la carte de Lambert (Ephémérides de Berlin, 1779). Une très-bonne observation est celle de 1775, du vaisseau anglais le Liverpool, qui la trouva nulle à 66** 40' de longitude occidentale, et à 29* de latitude septentrionale. Il y a deux points sur cette côle où j'ai observé la déclinaison avec beaucoup de soin par une boussole de Lenoir, par la méthode de Prony et de Zach, en

suspendant une aiguille à un fil, en visant par des mires, et en mesurant avec le sextant l'azimut d'un signal. Gumana, 4** 13' 45" à Test, en vendémiaire, à midi, et une vingtaine de lieues plus à l'est; à Carîpe (capitale des missions des capucins, habitée par les indiens Ghaimas et Garives), 3* 15' à l'est.

L'intérêt que vous prenez, citoyen, à tout ce qui a rapport à la navigation, me fait croire que les observations suivantes vous seront agréables. J'ai examiné avec beaucoup de soin les assertions de Franklin et du cap. Jonathan Williams ( Tratusact.oftheAmericansociety^ vol. III, p. 32), sur l'usage du thermomètre pour découvrir les bas-fonds. J'ai été étonné de voir comment l'eau se refroidit à mesure qu'elle perd de sa profondeur; comment les bas-fonds, les côtes s'annoncent d'avance. Le plus mauvais thermomètre d'esprit de vin, pourvu qu'il soit bien sensible par la forme de la boule, ou plutôt sa proportion au tube, peut devenir au milieu de la tempête, la nuit, ou lorsqu'on a de la difficulté de sonder, lorsque le bas-fond s'approche insensiblement, un instrument bienfaisant dans la main du plus ignorant pilote. Je ne puis assez inviter le bureau des longitudes à fixer son attention sur cet objet si important. Tout l'équipage de notre frégate a été étonné de voir baisser rapidement le thermomètre à l'approche du grand banc qui va de Tabago à la Grenade, et de celui qui est à l'est de la Marguerite. L'observation est d'autant plus facile à faire, que la température de l'eau de la mer est (jour et nuit) dans des

espaces de 12,000 lieues carrées, la même, qu'en quatre et six jours de navigation vous ne voyez pas changer le thermomètre le plus sensible de 0,3; Teau se rafraîchit dans le voisinage des bas-fonds, de deux ou trois degrés, et même davantage. Cette idée de Franklin, oubliée jusqu'à présent, peut un jour devenir trèsutile à la navigation, en faisant multiplier les observations. Vous sentez bien que je ne dis pas que Ton doive se fier au thermomètre seul et ne plus sonder; ce serait une folie; mais je puis assurer, en me fondant sur ma propre expérience, que le thermomètre annonce le danger longtemps avant la sonde (l'eau cherchant Un équilibre de température, et se refroidissant dans la proximité de la basse côte). Je puis assurer que ce nouveau moyen n'est pas plus incertain qu'un loc emporté par des courants et d'autres méthodes pour trouver la . position des vaisseaux. On ne doit pas croire qu'il n'y a point de bas-fonds si le thermomètre ne baisse pas ; mais on doit être sur ses gardes lorsqu'il baisse tout d'un coup. Un pareil avis est bien précieux, plus précieux que les petites croix dont fourmillent nos cartes marines, et dont la plupart annoncent des bas-fonds qui n'existent pas, ou sont mal placés, comme les huit roches à fleur d'eau près de Madère. Voyez la carte de l'Océan Atlantique, 1792. Le moyen de mettre un thermomètre dans un sceau d'eau, est bien simple.

Avec une balance de Dollond, et des thermomètres enfermés dans les sondes munies de soupapes j'ai mesuré. la densité et la température de Teau de mer, à

la surface et à une certaine profondeur; si je ne me trompe, vous vous êtes déjà occupé de ce problème. Journal des Savants, avril 1774. Gomme mes balances ont été comparées à celles du G. Hassenfratz, voyez son nouveau travail hydrostatique dans les Annales de chimie^ an VII, mes thermomètres à ceux de l'Observatoire national, et que j'ai été plus sûr des longitudes qu'on ne l'est généralement, la petite cairte que je construirai un jour sur la densité et la température de l'eau de mer, sera assez curieuse. A 17 et 18° de latitude septentrionale, entre l'Afrique et les Indes occidentales, il y a une bande (sans courant extraordinaire) où l'eau est plus dense qu'à une plus petite latitude. Voici quelques données sur la température de l'eau, dans l'Océan,, entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique.

LoDgitode du

A la surface de

A l'air

Latitude nord.

méridien de Patis.

la mer.

libre.

de 17 à 27

Sur les bas

fonds.

Cette lettre était commencée à Gumana; j'ai été trompé dans l'espérance que j'avais de la faire partir d'une manière très-sûre par la voie des États-Unis. Je l'ai traînée avec moi dans cette grande capitale de Caracas, qui, située à 400 toises de hauteur, dans une vallée fertile en cacao, coton et café, offre le climat de l'Europe.

Le thermomètre descend la nuit jusqu'à 11**, et ne monte le jour que jusqu'à 17 ou 18®. La voie par laquelle cette lettre doit partir étant très-peu sûre, je ne puis me résoudre à continuer les extraits que je comptais faire de mes cahiers. Je joins simplement les résultats de quelques travaux dont je me suis occupé avec beaucoup de soin .

Je crois avoir eu une très-bonne observation de la fin de l'éclipsé de soleil du 6 brumaire an VIII . A Cumana, j'ai vérifié le temps pendant huit jours, opération souvent pénible dans ces contrées, à cause des orages qui arrivent après le passage du soleil, et qui font manquer les hauteurs correspondantes du soir. J'ai eu des hauteurs de soleil d'accord à la seconde, le jour de l'éclipsé : la fin a été en temps moyen de Gumana, à2M4' 22''.

J'ai observé la distance des cornes par le passage aux fils dans le quart de cercle de DoUond, grossissant 108 fois. Je pourrai vous envoyer les observations depuis la Havane. Le 16 brumaire, j'ai eu une bonne immersion du second satellite de Jupiter à Gumana, en temps vrai, à 11** kV 18''; j'espère que cette im-

mersion aura été observée à Paris. Les orages qui ont suivi le tremblement de terre que nous avons essuyé à Gumana, m'ont fait perdre les immersions des 1 1 et 18 brumaire.

Voici des longitudes déterminées par mon chronomètre de Louis Berthoud, et par le calcul des angles horaires. J'ai aussi dans mes manuscrits beaucoup de distances de la lune au soleil et aux astres; mais comment calculer quand on a tant de choses à faire?

Cumana, Château-Saint- Antoine, longitude depuis le méridien de Paris, en supposant Madrid à 24' 8", 4»» 26' 4'Matitude 10* 27' 37''.

Puerto Espana^ dans l'île de la Trinité, longitude 4^ 15' 18".

Tabago, cap à l'est, longitude 4Mi' 10".

MacanaOy partie occidentale de l'île de la Marguerite, longitude 4^» 26' 22''.

Punta Araya^ dans la Nouvelle -Andalousie, \^ 26' 22".

Coche, île, cap à l'est, longitude 4^ 24' 48".

Boeea de DragOy longitude 4** 17' 32", moins sûr.

Caho de très Puntas, longitude 4^ 19' 38".

CaracaSj à la Trinité, latitude 10* 31' 4", bonnes.

Je me flatte que ces positions intéresseront le bureau des longitudes, parce que les cartes sont très-mauvaises en cette partie. Les observations de Borda et Ghabert, àTénériffe et à la pointe de sable de Tabago, me font croire que mon chronomètre est excellent. Je n'ai différé de ces navigateurs que de 2 à 5 secondes.

Pendant le tremblement de terre que nous avons essuyé le 4 novembre 1799, à Gumana, Tinclinaison et non la déclinaison magnétique a changé : avant le tremblement, l'inclinaison était 44** 20', nouvelles divisions; après les secousses, elle s'est conservée 43® 35'. Le nombre des oscillations est resté tel qu'il était, 229 en 10 minutes; et d'autres expériences paraissent prouver que c'est cette petite partie du globe, et non l'aiguille, qui a changé. Car dans les endroits éloignés où le tremblement de terre ne se ressent jamais, dans la chaîne primitive de granit feuilleté, l'inclinaison est restée aussi forte.

Cette lettre n'est déjà que trop longue pour être perdue. J'ose vous supplier de me rappeler à la mémoire des membres de l'Institut national, qui m'ont honoré de tant d'indulgence pendant mon dernier séjour à Paris. J'aime que ce corps respectable sache que je ne suis pas devenu inactif si près de l'équateur.

Dans un mois je serai aux cataractes de Rio-Negro, où je verrai une nature aussi grande que sauvage, parmi des Indiens qui se nourrissent d'une terre argileuse mêlée avec la graisse des crocodiles. J'y mène trois mules chargées d'instruments. C'est du fond de cette solitude que je ferai des vœux !

La beauté des nuits du tropique m'a engagé à commencer un travail sur la lumière des étoiles du sud. Je vois que plusieurs (dans la Grue, TAutel, le Toucan, les pieds du Centaure), paraissent avoir changé depuis Lacaille. Je vous entretiendrai une autre fois de cet

objet. Je me sers de la méthode indiquée par Herschel, et des, diaphragmes comme pour les satellites. J'ai trouvé que si Procyon est à Sirius comme 88 est à 100, on doit mettre la valeur de la lumière.

de Canopus 98

a Centaure 96

Achernar 94

Indien 50

a Phœnix 65

Du Paon 78

De la Grue 81

a Toucan 70

Les observations ne deviennent utiles que par la communication ; je vous prie donc de communiquer à notre digne ami Lamétherie celles des inclinaisons magnétiques, et de mettre les autres dans quelques papiers publics, pour donner avis de mon existence; il m'est impossible d'écrire à tous mes amis.

J'ai lu dans les transactions de la Société du Bengale, que le baromètre y monte et descend régulièrement en 24 heures. Ici dans l'Amérique méridionale, cette marche est des plus étonnantes : j'ai des centaines d'observations là-dessus. Il y a quatre marées atmosphériques en 24 heures, qui ne dépendent que du soleil. Le mercure descend depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir; il monte depuis quatre heures jusqu'à onze heures; il descend depuis onze heures jusqu'à 4*^ 30' du matin ; il remonte depuis

.4** 30' jusqu'à 9 heures. Les vents, l'orage, les tremblements de terre n'ont aucune influence sur cette marche. Le G. Richard dit qu'à Surinam il y a une variation pareille de deux lignes.

ALEX. DE HUMBOLÙT A D.-J. CLAVIJO, DIRECTEUR DU CABINET ROYAL d'hISTOIRE NATURELLE DE MADRID (32).

Caracas, 3 février 1800.

Je me proposai d'employer le temps que je fus retenu dans les environs de Caracas, avant de continuer mon voyage aux fleuves Meta et Orénoque, dans les différentes excursions que je fis pour mesurer la haute Cordillère de la côte, à étudier la végétation, à déterminer sa position astronomique et à réunir divers minéraux, d'autant plus précieux, qu'on ignore complètement aujourd'hui la construction du globe dans cette partie du monde. J'ai destiné cette collection et celle des semences que nous avons recueillies pour le cabinet et les jardins de S. M., que j'enverrai du port de la Guayra, parce que le transport jusqu'à Cumana (où je conserve d'autres productions pour la même destination), me serait extraordinairement incommode et fort coûteux. Ces minéraux éclairciront les notices que je communique à M. le baron de Forell sur la disposition et la direction des couches de l'Amérique méridionale et

sur leur identité avec celles de l'ancien continent : problème intéressant que j'ai l'intention de traiter quelque jour avec plus de développement, lorsque j'aurai examiné un plus grand nombre de tierras. Et mon objet principal étant plutôt de bien observer que de former des collections, j'ai mis la plus grande exactitude possible dans l'indication des parages où j'ai recueilli chaque production, afin qu'on en puisse demander de plus gros échantillons aux personnes qui, dans la suite, visiteront ce pays par ordre du roi où à ceux de ses habitants ayant de l'instruction, qui s'y détermineront.

Il est fort difficile, dans une chaîne de montagnes peuplées de tigres et de serpents , de transporter des minéraux, lorsqu'il est nécessaire de faire à pied toutes les excursions; je crois donc que le plus important se réduira à observer pour la majeure partie, à étudier la structure du globe, et à indiquer les relations générales, de manière que les minéralogistes de la capitale puissent, en recevant les minéraux d'Amérique, avoir une idée nette de leur nature géognostique. Ainsi, nous savons qu'en Europe (par exemple), le jaspe porcelanite se trouve à côté des porphyres schistoïdes : que les basaltes ou les sources de l'hydrogène sulfuré sont dans le voisinage immédiat du charbon de terre ; que le sel gemme accompagne le gypse lan^elleux, etc., etc.; quand je serai de retour de TOrénoque et que j'aurai observé une grande partie de ces immenses plaines dont,

jusqu'à ce moment, je n'ai vu les semblables que dans

— sales missions des Indiens Ghaymas, j'enverrai un mémoire plus étendu sur cette portion de l'Amérique méridionale.

Roches de l'Améri^e méridionale.

[1-2]. Granité foliacé de la cime de la Silla de Garacas, à mille trois cent seize toises d'élévation^ quelque peu plus basse que le Ganigou.

[3] Granité foliacé (gneiss)y du fameux cap Godera, à cent quarante et une toises d'élévation. Toute la côte et le fond du golfe de Mexique, depuis le cap Unare jusqu'à Sainte-Marthe, se compose de ce granité rarement granuleux ; sa direction conforme à la loi générale que j'ai observée en Allemagne, en Pologne, en Italie, en Suisse, dans les Pyrénées, en Galice, etc.), est comme dans toutes les roches primitives, en la hora très a quatro, avec inclinaison au nord-ouest, c'est-àdire la direction des couches fait un angle de 45"" à 60** avec le méridien. Ge parallélisme extraordinaire en des pays si éloignés, indique l'existence d'une cause puissante, qui donne le temps au globe de se solidifier, laissant la direction indépendante de la forme des montagnes. (Voyez dans le Journal de physiqtAe de Lametherie, malettre au C. Dolomieu) (33).

[4] Granité de la montagne de Gapaja, passage au talc ardoisier ressemblant au granité foliacé de l'Jîtwmelsfurst dans le Freyberg.

Formations subordonnées dans la Gordillère primitive, qui, depuis Popayan et le plateau élevé de Quito,

s'étendent à Test jusqu'à la montagne de Paria et au volcan de Oomacatar.

[5- 14] 1 * Roohes granitiques dans les ravins (Quebrch dos) de Ghacaito, Topo et presque dans toute la chaîne de montagnes d* Avila, qui ont de huit cents jusqu'à mille quatre-vingts toises d'élévation. Une autre série très-curieuse des sources de la rivière Gatuché, près de la ville de Caracas, à quatre cent vingt-six toises d'élévation; et c'est un véritable granité avec des grenats et du feldspath vitreux. On a choisi les exemplaires dé manière à ce qu'ils prouvent le passage du granité pur à la roche granitique. Il est fort extraordinaire que la blande cornée ardoisière et l'ardoise micacée (gisements ordinaires des grenats en Europe), ne les contiennent pas dans la chaîne de montagnes d'Avila.

[15-17-18-19) 2" Ghlorite ardoisier près du cap Blanc : forme des roches dans la mer, en sorte que son approche est difficile. Il présente des passages à la blande cornée ardoisière.

3* Roca verde primitiva (griinstein). (Voyez les mémoires de Wemer et de Buch); mélange intime de roche cornée et de feldspath, lequel forme des couches dans le granité, en sorte que l'ancienneté de sa formation reste en dehors de tout doute. G'est une roche ressemblant au Patterlestein du Fichtelgebirge, qui fond très-facilement et s'emploie à faire les boutons et les perles que les Anglais achètent pour leur commerce d'esclaves [20-21-22] [23-24]. Il paraît que près delà Guayra il y a aussi du griinstein dans la mer.

4^ Roche calcaire à gros grains primitive avec du mica. Malgré mes recherches opiniâtres, je n'ai pu découvrir dans cette roche des traces de trémolite. Elle contient du fer spathique et des pirytes ferrugineuses en masse, et on doit observer que cette même piryte se trouve répandue dans toutes les parties dans le granité foliacé (gneiss?), dans la pierre calcaire secondaire, dans la pierre sablonneuse {en la arenisca). L'Amérique méridionale renferme une masse énorme de soufre, lequel fait fournira beaucoup de lumière pour découvrir la cause de tant d'eaux hydro-sulfureuses, de tant de fentes (hendiduras) qui exhalent du gaz hydrogène, et de tant de tremblements de terre qui agitent cette partie du globe. Il existe de tous côtés des décompositions de l'eau, des formations de fluides élastiques; et combien est énorme la masse d'eau qui tombe en cinq mois !

La roche calcaire primitive de la colline d'Avila ne dépasse pas une élévation de sept cent vingt toises.

[31-32] Cristaux de roche des montagnes granitiques des Moriches (dans la province de Caracas), avec de la roche verte (griinstein).

[33] On trouve une galène très-argentifère à la Villa del Cura. On dit que ce sable se rencontre dans les rivières.

[34] Couches de quartz à texture imparfaitement feuilletée, formant des roches dans le fond de la mer, aux environs de l'embouchure de la rivière Mamon.

[35] Entre le cap Codera et le cap Blanc dans le golfe

de Higefote, près de la Guayra, la mer rejette une quantité de sable magnétique. Sur les côtes, on y voit quelquefois du fer titane. On ignorait d'où provenaient ces sables [36-37]. J'ai rencontré dans les montagnes d'Avila des couches de quartz, qui contiennent du fer magnétique. On peut voir dans le journal des mines le mémoire sur le fer magnétique de Saint-Domingue.

La roca verde primitiva (griiruitein) de Wemer, remplie de grenats et formant des boules qui se décomposent par couches concentriques, empâtées dans le granité foliacé ; phénomène géologique très-curieux (près de Alcabala de Caracas, dans le chemin de Antimano). Il y a un filon de cinq à six toises de large rempli de ces boules, lesquelles ont quelquefois huit pieds de diamètre. La roche (Oueergestein) est l'ardoise micacée ; mais la matière qui sépare les boules est un granité foliacé [38-42]. Je connais un autre phénomène semblable de Naila dans le Fichtelberg.

Des boules véritables de granité avec des parties distinctes écailleuses, se rencontrent en Galice près de la Gorogne, et dans le Geisen en Franconie. J'ai publié leur description dans le Berg. Joum. de Freyberg.

Les fossiles empâtés avec les granités méritent un examen attentif.

[43] Deux pierres avec des staurolides {cruces) des montagnes de neige de Truxillo.

[44] Gyanite découvert par moi près de Maniquarez dans la province de la Nouvelle- Andalousie.

[45] Conglomérat, formation de sable fin (arenisca)

très-moderne, qui repose immédiatement sm^ le granité de la côte de la province de Venezuela, et se perd dans la mer. Des couches de grès à grains fins et presque sans pétrifications, alternent avec des couches pleines de madrépores et de coquillages si récents qu'ils semblent être morts depuis peu de jours. Cette même formation s'observe dans les plaines à cent lieues de la côte (quarante-cinq près de Galabozo), où elles paraissent présenter des vestiges de mercure [45-50].

[51-52] Oxide rouge de titane cristalisé que je découvris près de la Croix de la Guayra, à cinq cent quatre vingt-quatorze toises d'élévation, sur des filons de quartz. Malgré tous nos efforts, nous n'avons pu en recueillir la majeure portion ; mais dans les instructions qu'on me pria de donner aux jeunes gens du collège sur les instruments que j'avais apportés avec moi, je leur fis voirie titane, et je ne doute pas qu'ils ne trouvent de grands cristaux que M. l'abbé Monténégro enverra au cabinet de S. M. [53-54-55-56]. Je suppose aussi que les dendrites seront l'oxide de titane, ce que décidera facilement D. Louis Proust avec son grand talent pour l'analyse. Il vaut mieux recueillir une chose inutile que d'abandonner^ des objets curieux dans la crainte de se compromettre.

Quartz avec graphite ou carbure de fer? Ravin [Quebrada) de Tocumé (Chacaito), semblable à celui de Ghamonix. La couleur rouge écarlate indique quelquefois l'oxide du fer. Il y a au moins du fer spathique dans les environs, son élévation est de mille et cent toises.

[60] Pyrites éparpillés dans le granité, sans veines et sans filons; on prétend qu*ils sont aurifères.

[61] Substances qui se trouvent dans des cailloux roulés à de grandes élévations des montagnes granitiques. Mille jusqu'à douze cents toises ; oxide de cuivre?

[62] Oxide de cobalt ? en couches dans le granité ; ce sera peut-être du cuivre ? à Bayreuth, près de Wunsiedel, j'ai découvert une mine semblable qui était un mélange de cobalt et de manganèse, Cru% de la Guayra.

[63] Terre à porcelaine (Kaolin), formée de couches de feldspath, décomposé de la Silla de Caracas, avant d'entrer au Pexual, à neuf cent trente toises d'élévation. Cette terre absorbe l'oxygène de l'atmosphre d'une manière extraordinaire. Jusqu'à présent elle n'était point connue sous ce rapport; on commence déjà à l'employer pour des briques.

[64] Roches intéressantes de la montagne de Avila. On les appelle roches polies {pulimientadas) ; c'est un granité foliacé couvert de calcaire spathique. A ce qu'il paraît, les eaux chargées de chaux (par la décomposition de la roche calcaire primitive) formèrent ce dépôt il y a des siècles; puisqu'aujourd'hui il n'en existe plus de semblables dans ces parages.

[65] Nature du filon, (formation du filon) 5/4 de toise de large de la mine d'argent de Toxo (près de Catia), exploitée au temps de l'intendant D. Joseph de Avalo, et analysée par D. Louis Proust. La galerie s'étant

affaissée, j'ai pu pénétrer seulement à quelques vares avec assez de danger. Les restes malheureux de la mine d'or de Baruta ont un filon de la même nature.

[66] Roche (Queergestein) de la mine de Topo : schiste micacé.

[67] Sel en efflorescence, du filon de la mine d'argent de Topo.

[68] Roche des mort os de Saint- Jean > entre Galabozo et Tisnas ; roches fameuses qui se dressent comme des obélisques dans des plaines immenses. Ce sont les îles antiques de l'Océan primitif. La nature des roches est digne d'attention. Elle offre un passage de la roche cornéenne noire au schiste siliceux. J'ai vu le même schiste siliceux à Barcelone et dans le Neveri (province de la Nouvelle-Barcelone). Elles forment des couches dans la pierre calcaire secondaire (34).

Caracas, 3 février 1800.

HUMBOLDT

ALEX. DE HUMBOLDT AU B»" DE FORELL, MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE SAXE A MADRID (35).

Caracas, 3 février 1800.

Quoique je vous aie écrit plusieurs fois depuis mon arrivée, je veux encore vous importuner de nouveau par quelques lignes, en supposant qu'elles parviennent dans vos mains, attendu que les mers étant couvertes

d'embarcations ennemies, il y a peu de sûreté pour la correspondance. Au surplus, mon silence serait coupable, connaissant tout l'intérêt que vous prenez à l'heureux succès de mon entreprise, et avec quelle bonté vous accueillez tout ce qui vous arrive de ma part. Vous savez très-bien à qui je dois ma situation actuelle et à qui le public devra de la reconnaissance pour le peu d'utilité qui pourra résulter de mon voyage aux Indes. Tandis que je traversais le vaste Océan qui sépare le monde agité du Pacifique, quand je foulais les côtes sauvages du Guarapiche , et quand je pénétrais dans l'intérieur des antiques bosquets (antigos bosques), qui couvrent les vallées du Tumiriquiri, j'avais toujours présente âmes yeux la figure de mon bon ami. L'homme naquit pour être reconnaissant ; et le physicien, pendant qu'il étudie les lois de la nature, est le plus exact à s'y conformer.

Trois semaines se sont à peine écoulées depuis que j'écrivis ma dernière lettre ; mais je crains tellement qu'elle se soit égarée, ainsi que bien d'autres, que je veux récapituler dans celle-ci ce que j'ai écrit dans les précédentes. Me trouvant sans secrétaire, il serait pénible de perdre le temps à copier trois ou quatre fois la même lettre, ainsi qu'on a la coutume de le faire ici ; par ce motif, vous me pardonnerez si le fond de ma correspondance paraît être le même, quoique exprimé fréquemment en termes différents.

Plus nous nous internons dans les missions Chaymas, plus nous nous félicitons de n'être point allés à la

Havane ; comment était-il possible d'être si près dé la côte de Paria, des merveilles de l'Orénoque, de l'immense Cordillère qui, depuis Quito court à Test jusqu'à Garupana , de la majestueuse végétation que Jacquin esquissa dans ses œuvres, et abandonner ces remarquables objets dans l'espace de trois jours que le courrier s'arrête à Gumana ! Ainsi me trouvant bien pourvu de tout ce qui était nécessaire, et sans craindre d'obstacles pour l'entreprise, que sut vaincre l'amitié du respectable gouverneur, le capitaine de vaisseau D. Vicente Emparan; craignant en même temps la contagion des fièvres malignes qui se manifestèrent dans notre embarcation lorsque nous avions atteint à peine les tropiques ; je pris la résolution de m'arrêter sur une côte dont le climat salubre exempt en ce moment des pluies, nous permettait de commencer nos opérations, que nous aurions été forcés de suspendre dans l'île de Cuba pendant le long espace de trois mois ; combien j'ai pensé, mon digne ami, que vous, pénétré comme vous l'êtes d'une passion sublime pour les œuvres de la nature, n'ayez pu percevoir en ma compagnie les douces sensations d'admiration et de joie que nous éprouvâmes ici en foulant pour la première fois ce sol animé de l'Amérique méridionale ! . . . Arrivés à la Havane ou à Caracas , nous aurions rencontré de tous côtés des traces de la culture européenne ; mais dans le golfe de Cariaca, dont les Indiens sauvages des lagunes (Guaraunos del arco), se trouvent à une quinzaine de lieues, tout annonce l'empire de la nature. Ni les

tigres, ni les crocodiles, ni les singes même ne sont pas épouvantés de la vue de l'homme ; les arbres les plus précieux, les gayacs, les caobas^ les palos du Brésil et Gampéche, et une infinité d'autres, arrivent jusqu'à la côte même, et par leurs rameaux entrelacés empêchent souvent de pénétrer. Les airs sont peuplés d'oiseaux rares et brillants. Depuis le boa qui engloutit un cheval, jusqu'au colibri qui s'agite dans le calice des fleurs, tout annonce ici la grandeur, la puissance et la douceur de la nature.

Depuis que nous sommes partis de la Corogne, il y a déjà six mois, mon compagnon et moi avons joui de la santé la plus parfaite ; dès le premier jour, nous nous trouvâmes accoutumés au climat, et fûmes persuadés qu'un Européen peut, avec certaines précautions, travailler dans ces pays presque de la même manière qu'en Europe. Nous avons eu le bonheur qu'aucun de nos instruments ne s'est brisé ni dérangé depuis notre sortie de Madrid, quoique les plus délicats, tels que les baromètres, hygromètres, chronomètres, la boussole d'inclinaison, l'appareil chimique.pour décomposer l'air atmosphérique, fussent continuellement employés nonseulement pendant la navigation (pendant laquelle le respectable D. Rafaël Clavijonous avait procuré toutes les commodités imaginables), mais aussi pendant nos voyages avec des mules dans la haute Cordillère. M. Bonpland a fait preuve d'un zèle et d'une activité sans exemple (35 bis)... Plus de six mille plantes desséchées (y compris les doubles) ; six cents descriptions

exactes d'espèces très-curieuses ou nouvelles ; des insectes, beaucoup de coquilles ; des mesures barométriques et trigonométriques de la haute chaîne des montagnes ; descriptions géologiques ; opérations astronomiques d'une étendue suffisante sur la longitude et la latitude de ces parages, des immersions et émersions des satellites ; de l'éclipsé du soleil visible le 28 octobre (dont la fin se vérifia à Gumana, en temps moyen à 2^ 1 V 22") ; expériences sur la déclinaison et l'inclinaison magnétique , sur la longueur du pendule, sur la température, l'élasticité, la transparence, l'humidité, la charge \fiarqQ!\ électrique, et la quantité d'oxygène de l'atmosphère ; en enfin, cinquante dessins sur l'anato-

mie des végétaux et des coquilles tel est le fruit de

nos travaux dans la province de Gumana.

Ainsi j'ai écrit à son Exe. Don Mariano Louis de Urquijo, et je vous prie de le répéter, que je ne puis suffisamment louer la bonté avec laquelle les officiers du roi ont favorisé nos excursions littéraires. Nous parlons déjà l'espagnol avec assez de facilité pour suivre une conversation, et j'admire dans les habitants de ces pays éloignés, cette loyauté et cette probité [hombria de bien), qui, dans tous les temps ont été particulières à la nation espagnole. Il est certain que les lumières n'ont pas fait encore de grands progrès ; mais en revanche les mœurs se conservent plus pures. Nous avons rencontré à quarante lieues de la côte, dans les montagnes de Guanaguana, des habitations dont les propriétaires ignoraient jusqu'à l'existence de ma patrie. Mais, com-

— gainent pourrai-je peindre avec exactitude l'hospitalité cordiale avec lequelle ils nous ont traités. Après être restés quatre jours seulement dans leur société, ils se séparaient de nous comme si nous avions été liés toute la vie avec eux. Chaque jour les colonies espagnoles me plaisent davantage; et si j'ai le bonheur de retourner en Europe, je me rappelerai avec intérêt et plaisir les jours que j'y ai passés. Malgré les pluies, nous avons fait quelques voyages délicieux sur la côte de Paria et aux missions des capucins entre les Indiens Ghaymas et Guaraunos. Aucun naturaliste n'a visité toutefois ces localités où nous avons découvert beaucoup de plantes nouvelles et de nouveaux genres de

palmiers Nous avons grimpé sur la cime du Tu-

miriquiri, et sommes descendus dans la caverne du Guacharo, caverne immense et habitation de milliers d'oiseaux de nuit (espèce nouvelle de Caprimulgus Linn.), dont la graisse donne l'huile du Guacharo. Son entrée est véritablement majestueuse, ornée et couronnée de la végétation la plus luxuriante. Il en sort une rivière considérable, et son intérieur retentit du chant lugubre des oiseaux. C'est TAchéron des Indiens Ghaymas, car selon la mythologie de ces peuples et des Indiens de l'Orénoque, l'&me des défunts entre dans cette caverne. Descendre le Guacharo (Baxar el Guacharo) signifie mourir dans leur langage.

Nous avons passé une quinzaine de jours dans la vallée de Caripe, située sur une hauteur de neuf cent cinquante-deux vares castillanes au-dessus du niveau

de la mer, et habitée par des iBdiens nus {desnudos) : nous y vîmes des singes noirs avec des barbes rousses : nous eûmes la satisfaction d'être traités avec bonté et la plus extrême bienveillance par les pères capucins du couvent et les missionnaires qui vivent avec les Indiens quelque peu civilisés. Nous résolûmes de séjourner deux mois dans ces environs et de nous interner ensuite dans les terres voisines de Varinas et de la Sierra nevada de. Merida, pour descendre ensuite la rivière d'Apuré et l'Orénoque jusqu'au rétrécissement {angostura) de la Guiane, et de retourner par la ville del Pao à Gumana, où nous attendrons le courrier du mois de mai qui nous conduira à la Havane , à moins que nous ne soyons dévorés auparavant par les tigres et les crocodiles du Gaziquiare. Un de nos amis, le père capucin Andujar, veut nous accompagner, parce que depuis l'Apure nous ne rencontrerons que des Indiens et des missionnaires. Les Espagnols ne se hasardent pas à entrer dans les missions. L'évêque, le père gardien, les surveillants (pbs&rvaities) et le préfet des capucins nous accordent une protection toute particulière. Quoique cette lettre soit déjà fort longue, je ne puis m'empècher de l'allonger encore pour vous entretenir un peu de géognosie. J'ai recueilli de précieux matériaux pour un ouvrage sur la strtLCture (dâspositim) et la coordination intérieure des montagnes. Quelle régularité de construction; quelle analogie de formation dans toutes les zones! A 10** de latitude, les couches primitives se trouvent inclinées au nord-ouest, de la mêm:e

manière que la montagne de Saint-Gothard en Suisse, en Silésie et dans les Pyrénées. L'Amérique méridionale est une péninsule d'une élévation immense audessus du niveau de la mer. Les plaines qui s'étendent depuis Varinas jusqu'à Buenos- Ayres, sur lesquelles le ciel forme son horizon^ ont de huit cent à neuf cent vares castillanes de hauteur; et je suis d'avis qu'au 15** de latitude méridionale, elles s'élèvent à mille quatre cents vares, et que là elles forment des glacis en gvaàm^ijMi^phnadasengraderias, comme celle duThibet, et comme ce qui est connu en Afrique sous le nom de déserts. La haute Cordillère (qui est un rameau de celle de Popayan et de Quito), se rapproche plus de la côte que celle qui s'étend à l'oueôt. Elle se compose de granité feuilleté {gneiss) mélangé (comme en Suisse) de stéatite verdâtre, de schistes micacés, contenant un nombre infini de cristaux de grenats, de fer magnétique (à Caracas) (36) et de schiste argileux primitif ipizarra arcillosa primitiva). J'ai vu des indices de syénite et de la formation primitive de la raca verde (Grunstein), un mélange intime de feldspath et de roche coméenne dans le schiste micacé y qui établit le passage entre le schiste talqueux et le schiste argileux. Dans ces roches primitives (comme en Europe), il y a des couches subordonnées de roche calcaire primitive presque compacte^ mais avec des filons de spath caFcaire, qui la caractérisent toujours, avec des couches de quartz^ avec de faibles portions de cyanite (dans le Manàquarez) et (dans le Chacao Aroa*...) une formation cuivreuse.

La Cordillère primitive couverte de neige à Merida et à Santa-Marta, qui conserve trois mille vares d'élévation dans la province de Caracas, la perd et parait plus basse avec une rapidité énorme au passage {paso) qui s'étend à Test. Les montagnes de schiste micacé ont dans la province de Cumana de six à sept cents vares d'élévation. Elles suivent l'isthme qui sépare le golfe de Gariaco de l'Océan, et se terminent par les bouches du Dragon, dans l'île de la Trinité. A la pointe Araya, la Cordillère primitive a seulement deux lieues de large, et là, on ne distingue pas la branche (brazo) des montagnes colossales de Quito. En examinant le fond du golfe de Mexico et la portion de la Marguerite, qu'on appelle Macanao, on est amené presque à croire qu'en d'autres temps la Cordillère primitive s'étendait plus au nord-est depuis le cap Cordera ; et que dans la grande catastrophe qui produisit le golfe, fut détruite la portion de la Cordillère opposée à Cumana. Il est au moins certain qu'aujourd'hui dans les provinces de la Nouvelle-Barcelone, et de la Nouvelle- Andalousie, la chaîne secondaire se trouve trois ou quatre fois plus élevée au-dessus du niveau de la mer que la chaîne primitive. Les points les plus élevés de la chaîne secondaire sont, suivant mes mesures, le Brigantin, le Guacharo, le CocoUar, et au-dessus de tout le Tumiriquiri, dont le sommet (eucurucho) composé de sable et de roche calcaire secondaire a deux mille deux cent quarante-quatre vares castillanes d'élévation. Toute la chaîne conserve dans une grande étendue une élévation

de milledeux cents à mille cinq cents vares castillanes^, présentant une déclivité très-rapide vers le nord où confine l'Océan, et au contraire une autre plus douce et insensible vers le sud dans les plaines du Mathurin, Tereczenqui (comme toutes les terres plates de l'Amérique), qui ont plus de deux mille pieds d'élévation.

Les formations secondaires sont (en commençant par celles qui reposent sur l'ardoise primitive :

a.) Le calcaire alpin (Alpen kalkstein), couleur bleuâtre, compacte, passant parfois au calcaire cristallin {fino granugiento)y n'offrant pas de coquilles mêlées dans toute sa masse, mais plutôt réunies en certains bancs {capas) aux sommets les plus élevés. La forme de ces montagnes, l'irrégularité et la direction ondoyante de ses couches {geumndene schichten) indiquent la même formation calcaire que nous voyons dans la majeure partie des Pyrénées, dans les Apennins, dans les Alpes de la Suisse, des montagnes du Tyrol, de Salsbourg, de la Styrie... enfin de toutes les Cordillères hautes que j'ai observées en Europe. C'est la roche calcaire de seconde formation {Mittel kalkstein) de Fichtel. Mais le caractère plus distinctif par lequel la nature a marqué cette formation ; le caractère qui me fit découvrir l'identité de cette roche calcaire des Alpes avec celle qu'en Saxe on appelle zechstein (roche cal- ^iré compacte, commune, marne [marga)^ endurcie en Thuringé... Dictionnaire de Reuss)^ est l'existence de& couches de la marne schisteuse et du schiste

caivreiax... qui se trouve daû^ la rodie calcaire des Alpes de la Suisse» comme daûs c^le du Tumiriquiri de rAînérique méridionale. Ces couches ont, dans la Cordillère de la Nouvelle- Andalousie, depuis une jusqu'à trois toises d'épaisseur. Elles forment un mélange intime de terre calcaire, de silices et d'argiles colorées par une forte proportion de carbone. Exposées au soleil, elles blanchissent, et me donnèrent de l'hydrogène carboné. Elles contiennent des pyrites de cuivre, et parfois du pétrole. Dans une montagne de cent toises d'élévation se présentent dix à douze de ces couches de marne schisteuse exactement de la même manière que dans la vallée de Lutschinen et du Grindelwald. Parfois (dans le Cuchilla de Gtuinaguana de Purgatorio), elles forment le passage à une ai^leschisteuse^ semblable à celle de Scheidek en Suisse. La pierre calcaire contient des indices de la mine de fer gris {pardo) (comme dans le BasUthal), et de grandes cavernes où naissent les rivières; mais je n'y ai point trouvé toutefois des ossements fossiles ou du sulfate de chaux ; les quadrupèdes semblent plus modernes que la formation de cette roche calcaire. Un phénomène très-curieux (quoique analogue à l'existence des bora* cites et des cristaux d'améthiste dans le pl&tre de Lunebouiig, etc., Burgtonna en Saxe), a été pour moi d'avoir rencontré, éloignés de tout filon et de couche hétérogène, au milieu de la roche calcaire des Alpes, de beaux cristaux de roche disséminés. Ils ^ont si rares qu'une grande montagne {le CucUvano) parfois n'en

contient pas plus de quatre à cinq.. Us se trouvent isolés (mais en non groupe) au milieu de la masse^ comme le feldspath dans le porphyre.

b.) Une formation de sable Irès-récente superposée à la roche calcaire (des Alpes). C'est un monceau de coquilles, de cailloux de quartz, et de pierre calcaire secondaire (comme dans le Monserrat en Catalogne), unis peur le carbonate de chaux. Il est très-facile de se tromper sur la formation de ce sable ^ parce que, à trente toises de profondeur, ses couches paraissent de la roche calcaire très-pure. Mais en l'examinant avec attention on découvre quelques cailloux de quartz dans la masse {masa)y et en continuant les mêmes couches, on voit disparaître peu à peu la base calcaire et augmenter d'une telle manière le nombre des cailloux, qu'enfin on distingue seulement une brèche siliceuse. C'est une formation analogue à la roche arénacée de la Manche, à celle du royaume de Léon et à celle sur laquelle vous avez fait d'importantes observations à Aranjuez.

Mais près du golfe de Mexique et dans quelques-unes des îles dont nous avons pu examiner la structure (Cubagua. Coche, Margarita, parfois Tabaje, vues de près avec le télescope), cette roche arénacée contient une multitude de coquilles de madrépores, méandrites et celluleuses {cdularias) d'un demi-pied cube d'épaisseur.

L'ordre dans lequel ces coquilles se voient comme distribuées, offre des observations très-curieuses, et quelques-unes contraires aux opinions reçues en Aile-

magne, dont je ne citerai seulement que deux. La première est qiiela majeure portion des coquilles pétrifiées de cette côte de l'Amérique méridionale sont de la même espèce que celles que nous avons recueillies dans le même golfe. Et la seconde que j'ai vu clairement pendant le reflux que dans les couches de la roche arénacée qui forment le fond de l'Océan, les coquilles d'eau douce se trouvent mêlées avec les coquilles marines. Cependant je n'ai pu découvrir des amonites ni des belemnites ; les terres qui sont sous l'équateur seraient-elles par hasard de formation plus moderne, parce que l'eau les aurait couvertes plus de temps que les autres à cause de la rotation et de la force centrifuge?

e.) Une formation de sel gemme {natioa). Je comprends sous cette dénomination toutes les substances que j'ai trouvées toujours réunies, en Pologne, en Angleterre, dans le Tyrol, en Espagne, etc.; savoir: premièrement, V argile èalifère (arcilla muriatica)^ qui est la vraie matrice du sel gemme, son compagnon fidèle sur tout le globe ; de même que l'argile schisteuse {pizarrosa) l'est du charbon de terre (argile moins connue des minéralogistes que des mineurs, auxquels elle a en tous temps servi de guide pour chercher le sel natif, qui est un mélange d'argile, de silice, d'un peu de chaux et de beaucoup de terre talqueuse, de couleur grise ou sombre à cause du carbure d'hydrogène qu'il contient, ayant à un degré éminent la funeste propriété de décomposer entièrement en peu de jours l'air atmosphérique ; se-

condement le plâtre^ tantôt en masse» tantôt lenticulaire ; et troisièmement, le sel natif.

Cette argile muriatique, très-riche dans le Popayan et à Quito, est si pauvre en sel natif dans les provinces de l'est (Nouvelle-Barcelone, Nouvelle- Andalousie) qu'à peine en aperçoit-on avec le microscope. Elle contient plus de 0,3 de pétrole, et est l'origine des fontaines du brai {brea) à la Trinité et au Buen-Pastor, sur la côté de F^ria, et dans le même golfe de Gariaca, golfe formé, suivant la tradition géologique des Indiens Guaiguerys, par un tremblement de terre, et qui paraît se trouver toutefois en communication avec les volcans de Cumucata, qui vomissent du soufre, du gaz hydrogène et des eaux chaudes hydro-sulfureuses. Les tremblements de terre les plus forts se sentent dans les environs du golfe ; nous en éprouvâmes quelques-uns très-cruels pendant le mois de novembre à Cumana, ils firent varier l'inclinaison de l'aiguille magnétique, qui indiquait avant le tremblement de terre, le 4 novembre^ 44** 20' (nouvelle division), et après, 43*" 35. On doit observer que les tremblements se font sentir seulement à la fin des pluies, et qu'alors les cavernes du Cuchivano lancent pendant le nuit du gaz inflammable qu'on voit reluire à cent toises d'élévation. Il est très-probable que la décomposition de l'eau dans la marne schisteuse , laquelle est pleine de pyrites, et contient des carbures d'hydrogène, soit une des causes principales de ces phénomènes. La ville de Gumana conserve encore des ruines depuis deux ^s.

Dans le voyage pénible et périlleux que nous fîmes dans la silla de Caracas, et dans d'autres excursions, nous avons recueilli beaucoup de graines (ou semences) et de minéraux que j'enverrai pour le jardin et le cabinet de Sa Majesté catholique.

Cumana» 16 octobre 1800 (24 vendémiaire an IX.)

La prise de Curaçao par les Anglais et les Américains, a forcé l'agent de la République, le citoyen Bressot et le général Jeannet de rembairquer leurs troupes pour se replier sur la Guadeloupe. C'est le manque de vivres qui les a engagés d'entrer dans le port de Cumana ; et quoiqu'ils n'y restent que vingt-quatre heures, je verrai si je pourrai ramasser quelques objets qui pourront fixer votre attention, et qui vous parviendront par cette voie. Vous connaissez assez la nature de mon voyage, les difficultés et les frais d'un transport au milieu d'un vaste continent, pour savoir que mon but est plutôt d'amasser des idées que des choses. Une société de naturalistes, envoyée par un gouvernement, accompagnée de peintres, d'empailleurs, de collecteurs... peut et doit embrasser tout le détail de l'histoire naturelle descriptive. Un homme privé qui, avec une fortune médiocre, entreprend le voyage autour du monde, doit se borner aux objets d'un intérêt majeur.

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Etudiép la formâtioB du globe et des couches qni le composent, aiuilyser Tatmosphère, mesurer avec les instruments les plus délicats son élasticité, sa tempe* rature, son humidité, sa charge électrique et magnétique, observer l'influence du climat sur Téconomie animale et végétale, rapprocher en grand la chimie de la physiologie des êtres oi^anisés, voilà le travail que je me suis proposé. Mais sans perdre de vue ce but principal de mon voyage, vous concevrez facilement, mon digne ami, qu'avec beaucoup de bonne volonté et un peu d'activité, deux hommes qui parcourent un continent inconnu, peuvent en même temps rassembler bien des ehoses, faire bien des observations de détail.

Depuis les seize mois que nous avons parcouru le vaste terrain situé entre la côte, l'Orénoque, la rivière Noire (rio Negro) et l'Amazone, le citoyen Bonpland a séché avec les doubles, plus de six mille plantes. J'ai fait avec lui, sur les lieux, desi descriptions de douze cents espèces, dont uqc grande partie nous ont paru des genres non décrits par Aublet, Jacquin, Mutis et Dombey. Nous avens ramassé des insectes, des coquilles, des bois de teinture ; nous avons disséqué des croco* diles, des lamentins, des singes, des gymwtus électricus (dont le fluide est absolument galvanique et non électrique) et décrit beaucoup de serpents, de lézards et de poissons.

JTai dessiné nombre de ces objets. — Enfin, j'ose me flatter que si j'ai péché, c'est plutôt par ignorance que par manque d'activité. Quelle jeuissapee, mon

digne ami, quB de vivre au milieu de ces richesses d'une nature aussi majestueuse et imposante ! Le voilà donc rempli le plus cher et le plus ardent de mes désirs ; au milieu des bois épais de la rivière Noire ; entouré de tigres et de crocodiles féroces, le corps meurtri par la piqûre des formidables mosquitos et fourmis, n'ayant eu pendant trois mois d'autres aliments que de l'eau, des bananes, du poisson et du manioc; parmi les Indiens Otomaques qui mangent de la terre, ou sur les bords du Casiquiare (sous l'équateur), où en cent trente lieues de chemin on ne voit aucune âme humaine; dans toutes ces positions embarrassantes, je ne me suis pas repenti de mes projets. Les souffrances ont été très-grandes , mais elles n'étaient que momentanées. Quand je partis d'Espagne, je comptais passer directement au Mexique, de là au Pérou, aux îles Philippines Une fièvre maligne qui éclata sur notre

frégate, m'engagea de rester sur cette côte de l'Amérique méridionale, et voyant la possibilité de pénétrer ici dans l'intérieur, j'ai entrepris deux voyages, l'un dans les missions des Indiens Chaymas du Paria, et l'autre dans ce vaste pays situé au nord de l'Amazone, entre le Popayan et les montagnes de la Guyane française. Nous avons passé deux fois les grandes cataractes de rOrénoque, celles des Atures et Maypure (lat. 5^12' et 5^ 39'; long, occid. de Paris, 4' 43' et 4" 41' 40"). Depuis la bouche du Guaviare et les rivières de Atabapo, Temi et Tuamini, j'ai fait porter ma pirogue par terre jusqu'à la rivière Noire ; nous ^suivîmes à pied

par les bois de Hevea, de Cinchona, de Winterana-Ganella. . .Je descendis le Rio-Nigro jusqu'à San Garlos (39) pour en déterminer la longitude par le garde-temps de J. Berthoud, dont je suis encore très-content. Je remontai Gasiquiare habité par les Ydapaminores qui ne mangent que des fourmis séchées à la fumée. Je pénétrai aux sources de TOrénoque jusqu'au delà du volcan de Duida, ou jusqu'où la férocité des Indiens Guaicas. et Guaharibos le permet, et je redescendis tout l'Orénoque, par la force de son courant, jusqu'à la capitale de la Guyane, cinq cents lieues en vingt-six jours (en décomptant les jours de relâche).

Ma santé a résisté à ces fatigues d'un voyage de plus de mille trois cents lieues ; mais mon pauvre compagnon, le citoyen Bonpland a failli devenir victime de son zèle et de son dévouement pour les sciences. Il eut après notre retour une fièvre accompagnée de vomissements dangereux, dont il guérit cependant très-promptement.

L'Amazone est habitée depuis deux cents ans par des Européens, mais à l'Orénoque et à la rivière Noire, il n'y a que trente ans que les Europénes ont osé faire quelques établissements au delà des cataractes, Geux qui existent ne comprennent pas mille huit cents Indiens, depuis le 8® jusqu'à l'équateur, et il n'y a d'autres blancs que six ou sept moines missionnaires qui nous ont facilité le voyage autant qu'ils ont pu.

Depuis la capitale de la Guyane (Saint-Thomé, lat. 8* 8' 24'', long. 4''25'2"), nous traversâmes encore uûe

fois le grand désert, que Ton appelle Elànos, habité par des bœufs et des chevaux sauvages. Je suis occupé à former la carte des pays que j'ai parcourus. J'ai le bonheur d'avoir cinquante-quatre endroits où j'ai fait des observations astronomiques. J'ai observé à Garacas, à Cumana et au Tuy, une douzaine d'éclipsés des satellites de Jupiter, l'éclipsé du soleil du 6 brumaire an VIII (27 octobre 1799). Avec ces moyens et le chronomètre, je me flatte de donner un jour une carte assez exacte. D'ici nous nous embarquons à la fin pour la Havane, d'où nous suivons pour le Mexique. Voilà, mon digne ami, le récit de mes travaux. Je sais que

vous, les Ghaptal, les Vauquelin, les Guyton que

vous tous vous vous intéressez à mon sort; c'est pour cela que je ne crains pas de vous ennuyer.

Nous sommes ici presque sans communication avec l'Europe. J'ai essayé souvent de vous écrire, comme à nos amis les citoyens Vauquelin et Ghaptal; je vous ai envoyé quelques expériences sur l'air, et la cause des miasmes ; j'ai envoyé aux citoyens Delambre et Lalande des extraits de toutes mes petites observations astronomiques... Rien de tout cela ne vous serait-il parvenu? Par le consul de la république à Saint-Thomas, nous vous avons envoyé le lait d'un arbre que les Indiens nomment la vache, parce qu'ils en boivent le lait, qui n'est pas du tout nuisible, mais très-nourrissant. A Taide de l'acide nitrique, j'en ai fait du caoutchouc, et j'ai mêlé de la soude à celui que je vous ai destiné, le tout d'après les principes que vous avez fixés vous-mêmes.

' Au mois de nivôse an VIII, nous avons envoyé par la corvette el Philippina^ une collection de graines que nous avons faite pour le Jardin des Plantes à Paris. Nous avons su qu'elle est arrivée, et doit être parvenue aux citoyens Jussieu et Thouin par la voie de Tambassa^ deur de la France à Madrid. Avec le parlementaire que l'on attend ici de la Guadeloupe, le musée recevra d'autres objets; car aujourd'hui nous devons nous borner à vous présenter quelques produits pour l'analyse chimique.

J'ai cherché d'abord à vous procurer le curare ou lé fameux poison des Indiens de la rivière Noire, dans toute sa pureté. J'ai fait tout exprès un voyage à la Esmeralda pour voir la liane qui donne ce suc (malheureusement nous l'avons trouvée sans fleurs); et pour voir fabriquer ce poison par les Indiens Gatarapeni et Maquiritares. Je vous donnerai une autre fois (l'agent presse trop de partir) une description plus ample; j'ajoute seulement que je vous envoie le curare dans la boite de ferblanc (40) et les rameaux de la plante maracttry qui donne le poison. Gette liane croît peu abondamment entre les montagnes granitiques de Guandja et Yumariquin, à l'ombre des Théobromacacao et des Garyocar. On en enlève Tépiderme, on fait une infusion à froid (on exprime d'abord le suc; on laisse reposer de l'eau sur l'épiderme déjà à demiexprimé, puis on filtre l'infusion). La liqueur filtrée est jaunâtre; on la cuit, on la concentre par corporation et inspissation à la consistance d'une mélasse.

Gôtte matière contient déjà le poison même; mais n'étant pas assez épaisse pour en enduire les flèches, on la mêle avec le suc glutineux d'un autre arbre quer les Indiens nomment kiracaguero ; ce mélange se cuit de nouveau jusqu'à ce que le tout se réduise à une masse brunâtre. Vous savez que le curare est pris intérieurement comme remède stomacal ; il n'est nuisible qu'en contact avec le sang qu'il désoxide. Il n'y a que quelques jours que j'ai commencé de travailler sur lui, et j'ai vu qu'il décomposait l'air atmosphérique. J'ose vous prier d'essayer s'il désoxide les oxides métalliques, si les expériences de Fontaine sont bien faites

J'ajoute au curare et maracury encore le dapiche, le lèche de Pindare et la terre des Otomaques. Le dapiche est un état de la gomme élastique qui vous est sans doute inconnu. Nous l'avons découvert dans un endroit où il n'y a pas de hevea, dans les marais de la montagne de Javita (lat. 2*^5'), marais fameux par les terribles serpents boas qu'ils nourrissent.

Nous trouvâmes chez les Indiens Poimisanos et Paragini, des instruments de musique faits avec du caoutchouc, et les habitants nous dirent qu'il se trouvait dans la terre. Le dapiche ou zapir est vraiment une masse spongieuse, blanche, que l'on trouve sous les racines de deux arbres qui nous ont paru de nouveau genre et dont nous donnerons des descriptions un jour, le Jacio et la Curvana. Le suc de ces arbres est un lait très-aqueux; mais il paraît que c'est une

de leurs maladies de perdre le suc par les racines ; cette hémorragie fait périr l'arbre, et le lait se coagule dans la terre humide , sans contact avec l'air libre. Je vous envoie le dapiche même et une masse de caoutchouc faite du dapiche (prononcez dapitsche) simplement en l'exposant ou le fondant au feu. Cette substance et le lait de la vache jetteront peut-être, entre vos mains, un nouveau jour sur une matière aussi curieuse sous le rapport physique.

Le lèche de Pindare est le lait séché d'un arbre pindare, qui est un vernis blanc naturel. On enduit de celait, lorsqu'il est frais, des vases, destucuma... Il sèche vite, et c'est un vernis très-beau, malheureusement il jaunit lorsqu'on le sèche en grande masse, et c'est ainsi que je vous l'envoie.

La terre des Automaques (Otomacos)... Cette nation hideuse par les peintures qui défigurent son corps, mange, lorsque l'Orénoque est très-haut, et que l'on n'y trouve plus de tortues, pendant trois mois, rien ou presque rien que de la terre glaise. Il y a des individus qui mangent jusqu'à une livre et demie de terre par jour. Il y a des moines qui ont prétendu qu'ils mêlaient la terre avec le gras de la queue du crocodile ; mais cela est très-faux. Nous avons trouvé chez les Automaques des provisions de terre pure qu'ils mangent; . ils ne lui donnent d'autre préparation que de la brûler légèrement et de l'humecter. Il me paraît très-étonnant que l'on puisse être robuste et manger une livre et demie de terre, tandis que nous voyons quel effet

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pernicieux produit la terre chez les eflfàïits ; cepefidaîit mes propres expériences sur les terres et leurs propriétés de décomposer l'air lorsqu'elles sont humectées, me font entrevoir qu'elles peuvent être nourrissantes, c'est-à-dire agir par des affinités.

J'ajoute, parce que cela me tombe entre les mains, pour le Muséum, la tabatière des mêmes Automàques, et la chemise d'une nation voisine des Piraoas. Cette tabatière n'est pas des plus petites, comme vous voyez. C'est un plat sur lequel on met un mélange du fruit râpé et pourri d'un mimosa, avec du sel et de la chaux vive. L'Automaque tient le plat d'une main, et de l'autre il tient le tube dont les deux bouts entrent dans ses narines pour respirer ce tabac stimulant. Cet instrument a un intérêt historique; il n'est commun qu'aux Automàques et aux Oméguas, où La Condamine le vit à deux nations qui sont à présent à trois cents lieues de distance l'une de l'autre. Il prouve que les Oméguas qui sont (selon une tradition ancienne) venus du Guaviare, descendent peut-être des Automàques, et que la ville de Manoa a été vue par Philippe de Vure, entre Meta et Guaviare; ces faits sont intéressants, pour savoir d'où vient la fable du Dorado.

La chemise, un de mes gens en a porté une longtemps, est l'écorce de l'arbre morima, à laquelle on ne donne aucune préparation. Vous voyez que les chemises croissent sur les arbres dans ce pays-là ; aussi est-ce tout près du Dorado, où je n'ai vu de curiosités minérales que du talc et un peu de titanium.

Il nous a été impossible de finir d'arranger les graines et les plantes de la rivière Noire, que nous destinons aux citoyens Thouin, Jussieu et Desfontaines qui ne m'auront pas tout à fait oublié. Nous avons des choses bien rares ; par exemple, de nouvelles espèces de befaria; de nouveaux genres de palmes; tout cela partira sous peu, et soyez sûr que les intérêts du Muséum ne seront pas perdus de vue. Hélas ! le capitaine Baudin est parti et nous sommes ici I Gela est bien dur et bien triste. Peut-être le trouverons-nous dans la mer du Sud.

J'ose vous prier de faire renaître mon souvenir auprès des respectables membres de l'Institut national. Mes respects aux citoyens Bertholet, Ghaptal, Vauquelin, Guyton, Jussieu, Desfontaines, Halley, De-

lambre, Laplace, Guvier Dans la lettre que j'envoie

au citoyen Delambre, j'ai oublié une éclipse que je vous prie, de lui ajouter.

Immersion du IIP Sat. le 4 octobre 1800, à Gumana, à 16** 59'36'% temps moyen.

P. S. Répétez, de grâces, mes prières auprès du bureau des longitudes pour la connaissance des temps.

Je pleure la mort du général Desaix, qui me voulut du bien. Quelle perte pour la République et l'humanité entière.

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