‹ Correspondance inedite scientifique et littéraireChapitre 12 sur 41 · ALEX. DE HUMBOLDT A J.-G. DELAMÉTHERIE · texte numérisé non relu

ALEX. DE HUMBOLDT A J.-G. DELAMÉTHERIE

Gomanay 15 noTembre 1800.

Je VOUS envoie, bon ami, un tableau géologique qui vous intéressera. Quoique j'aie eu beaucoup de privar tions dans le pays que je viens de parcourir, mon existence y est néanmoins délicieuse, parce que tout y est neuf, grand et majestueux; nous recevons, toutefois, de bons traitements de la part des Espagnols. Mon compagnon Bonpland et moi avons beaucoup travaillé. Nous avons décrit plus de mille deux cents plantes rares et neuves.

Nous partons d'ici dans trois jours pour la Havane; nous irons de là au Mexique, puis aux Philippines et à la Chine... Voilà notre plan.

J'ai trouvé l'inclinaison magnétique que l'on croyait être nulle, sous l'équateur, d'après la boussole de Borda, à S. Carlos del Rio Negro, lat. bor. r35' ou 23** 20' de la nouvelle division. Quant à l'oscillation, j'en trouvais 21,6 en une minute de temps.

La température de la terre dans l'intérieur du globe est sous 10^30' de lat. bor. de 14^8, 15^2 d'après Réaumur. Elle restait la même lorsque l'air du dehors descendaità 13* ou montait à 19®. Mais cette observation a été faite à cinq cent cinq toises de hauteur audessus du niveau de la mer.

La température des eaux de la mer est, à la surface, de 2r.

Salut et amitié.

Ne m'oubliez pas auprès de tous nos bons amis. Je vous ai écrit bien souvent» mais sans doute mes lettres ne vous sont pas parvenues (42).

NouTelle-Barcelone, 24 novembre 1800 (44).

Citoyen,

J'ai adressé plusieurs lettres à vous et au citoyen Lalande (45), pendant mon séjour dans l'Amérique méridionale. Je sais que vous vous intéressez à mon sort, et je ne me lasse pas de vous écrire, quoique je n'aie presque aucune espérance que mes lettres vous parviennent; je suis sur le point de partir pour la Havane et le Mexique, après avoir fait un voyage de treize cents lieues nautiques dans cette partie du Nouveau-Monde, située entre le Popayan, Quito et Gayenne. J'ai couché pendant trois mois en plein air, dans les bois, entouré de tigres et de serpents hideux, ou sur des plages couvertes de crocodiles. Des bananes, du riz et du manioc ont été notre nourriture unique , car toutes les provisions pourrissent dans ce pays humide et ardent.

Que la nature est majestueuse dans ces montagnes! Depuis le Baraquan et Uruana (que des nations inconnues ont couvert d'hiéroglyphes) jusqu'au volcan de Duida (que j'ai trouvé élevé de deux mille cent soixanteseize mètres, à soixante lieues du petit lac de Dorado), il

n'y a qu'une haute cordillère granitique, qui descend de Quito et va de l'ouest à l'est joindre les montagnes de la Guyane française. Quelle variété de races indiennes! toutes libres, se gouvernant et se mangeant elles-mêmes depuis les Guaicas de Gehette (une nation pigmée dont les plus grands individus ont cependant quatre pieds deux pouces), jusqu'aux Guajaribos blancs (qui ont vraiment la blancheur des Européens), depuis les Otomacos (qui mangent jusqu'à une livre et demie de terre par jour) jusqu'aux Maravitanos et Magueritares (qui se nourrissent de fourmis et de résine). Vous ayant déjà parlé de cela dans une lettre (46) que j'adressai des bouches de l'Orénoque, à notre bon ami le citoyen Pommard, je me borne aujourd'hui à vous communiquer quelques observations astronomiques, que je crois avoir faites avec beaucoup de soin. Mon garde-temps de Louis Berthoud continue à être très-exact dans sa marche; je le contrôle tous les quatre, cinq ou six jours, par les hauteurs correspondantes que je puis prendre avec les instruments que j'ai (des sextansde Ramsdenet de Throughton, un quart de cercle de Bird, un horizon de Garoché), et dont l'erreur ne va pas à une seconde de temps; vous savez que je ne suis pas très-savant en mathématiques, et que l'astronomie n'est pas le but de mon voyage ; cependant avec du zèle et de l'application, et en maniant journellement les mêmes instruments, on parvient à faire quelque chose et à le faire moins mal. Parcourant un pays dans lequel les Européens ne sont entrés que

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depuis trente ans, dans lequel toutes les missions chrétiennes ne comprennent encore que dix-huit cents âmes, et où par conséquent on n'a pas pu penser à observer, j'ai cru qu'il ne fallait pas négliger l'occasion de perfectionner nos connaissances géographiques. Vous auriez ri en voyant parmi les Indiens Ydapaminares (dans les bois du Gâssiquiare) mes intruments montés sur des caisses ou des coffres, des carapaces de tortues nous servant de chaises ; huit ou neuf singes que nous traînions avec nous, et qui avaient grande envie de manier aussi mes hygromètres, mes baromètres, mes électromètres. . . Autour de tout cela, dix à douze Indiens étendus dans leur hamac, et puis des feux pour se garantir des tigres, qui ne sont pas moins féroces là qu'en Afrique. Le manque de nourriture, les mosquites, les fourmis, les aradères, un petit acorusqui se met dans la peau et la sillonne comme un champ, le désir de se rafraîchir par un bain, et l'impossibilité de se baigner à cause de la férocité des caïmans, la piqûre des rayas et les dents des petits poissons caribes... Il faut de la jeunesse et beaucoup de résignation pour soufiFrir tout cela. Le mal est passé, et j'ai recueilli plus que je n'osais espérer.

On croit (voyez la carte du Père Gaulin, la meilleure qu'il y ail, quoique tous les noms soient faux) que les possessions espagnoles de la Guyane vont jusqu'à Téquateur. Mais j'ai trouvé par de très-bonnes observations d'A. de laGroix(46 &fs)etdeGanopus, que j'ai obtenues parmi les- rochers de Guliraacari, que San Garlos del

Rio Negro, rétablissement le plus méridional, est encore à l"* 35' de latitude boréale , et que la ligne passe dans le gouvernement du Grand-Para, près de Saint-Gabriel de las Gachuellas, où il y a une cataracte, mais moins considérable que les deux fameusQS d'Atureset de Maypure. La Gondamine trouva au contraire, le long du fleuve des Amazones, les latftudes méridionales plus grandes qu'on ne croyait en Europe.

A Gumana, avant le tremblement de terre que nous essuyâmes le 4 novembre 1799, Tinclinaison magnétique, mesurée avec la boussole de Borda, s'est trouvée de 44"* 20' (nouvelle division).

Après le tremblement de terre, elle était de 43** 35' (des expériences ont prouvé que c'est cette partie du globe et non l'aiguille qui a changé de charge magnétique) ; l'aiguille faisait deux cent vingt-neuf oscillations en 10 minutes de temps.

A Galabozo, au milieu du Uana (lat. 8** 56' 56", long, de Paris 4*^40' 18"), l'inclinaison était de 39*30; nombre des oscillations, 222.

A Atures, Tune des cataractes de l'Orénoque (lat. 4'»39'0", long. 4U2'i9"), l'inclinaison était de 32" 85'; nombre des oscillations, 221.

A San Fernando d'Atabapo, mission à la bouche du Guaviare (lat. 4^9' 50"), l'inclinaison était de 30*^30 ; nombre des oscillations ,219.

A San Garlos de Rio Negro (lat. 1^53'), l'inclinaison 23® 20; nombre des oscillations, 216.

Selon les règles données par MM. Gavendishet Dal-

rymple, on a toujours eu soin, dans ces observations, de tourner la boussole à Test et à l'ouest, pour trouver les inclinaisons moyennes et corriger l'erreur qui a lieu quand l'axe de l'aiguille ne passe pas exactement par ses deux pointes.

Pendant ce voyage qui a duré un an, j'ai déterminé cinquante-quatre points de l'Amérique méridionale dans lesquels j'ai observé les latitudes et les longitudes, les premières déduites pour la plupart de la hauteur méridienne de deux astres au moins ; les dernières, ou par des distances de la lune au soleil et aux astres, ou par le garde-temps et des angles horaires ; je m'occupe de tracer la carte des pays que j'ai parcourus ; et comme mes observations remplissent le vide qui se trouve dans les cartes entre Quito et Gayenne, au nord de la rivière des Amazones, je me flatte qu'elles intéresseront les géographes.

Mon garde-temps ne me donne avec exactitude que des différences de méridien avec les endroits de mon départ, avec Caracas, Gumana et San Thomé de Nueva-Guyana (lat. 8^ 8' 24", long. 21" en temps à l'ouest de Gumana). J'ai donc le plus grand intérêt pour ma carte à bien fixer ces trois endroits par rapport à Paris, et cela par des observations purement astronomiques. Outre qu'il est très-nécessaire aux navigateurs de trouver, lors de leur arrivée sur cette côte, des ports bien déterminés en longitude pour connaître l'état de leurs chronomètres; car, excepté la Martinique, la Guadeloupe, Porto-Rico (où M. de Ghurruca

a observé), Cayenne et Quito, il y a si peu d'endroits sur la longitude desquels on puisse compter ! surtout dans rAmérique espagnole. Carthagène est, d'après la connaissance des temps, à 5'*12'12'^ Mais les trois émersions de satellites observées par Herrera, donnent toutes 69® 24' 10'' à l'occident de Cadix , ou 5M3' 1 1" à l'occident de Paris.

J'ai observé, avec une lunette de DoUondde quatrevingt-quinze fois de grossissement :

A Cumana, latitude 10' 27' 37".

Immersion du 2® sat. le 16 brum. an VIII à 11 h. 41' 18'' t. vrai.

— du 2« sat. le 25 fruct. à 16 h. 31' 0" t. vrai.

— du l"sal. le 25 sept. 1800 à 17 h. 10' 21" t. moyen. Émersion du 4« sat. le 26 sept. — à 17 h. 28' 0" t. moyen.

— du 3« sat. le 27 sept. — à 16 h. 25' 55" t. moyen.

— du 4« sat. le 26 sept. — à 17 h. 28' 0" t. moyen.

Je me défie donc de la longitude de Cumana, telle que me l'a donnée mon chronomètre lors de Varrivée des Cananes au continent. J'ai trouvé long. 4** 26' 4", et les observations de M. Fidalgo (qui a observé des émersions à la Trinité, mais non à Cumana) donnent plus encore : 4»* 26'16". Fidalgo a trouvé 55' 16' 32" à l'occident de Cadix, et Cumana 2' 41' 25" à l'occident de Puerta Espana. Mais la carte de l'île de la Trinité, publiée à Londres sur les belles observations de M. de Charucca, donne Puerta Espana 61"* 22' à l'occident de Londres. Je crois qu'en réduisant la carte on a eu sous les yeux le calcul du citoyen Lalande, de l'occultation d' Aldebaran, observée le 2 1 octobre 1 793, à Porto-Rico.

Car la capitale de Porto-Rico est, par les chronomètres, de 4** 34' à roccident de Puerta Espana (en calculant la long, parcelle de Porto-Rico) 68*28' 15"; et pour Cumana : 66** 29' 40" à l'occident de Paris. Les cinq éclipses de satellites que je vous envoie, mon digne ami, doivent jeter du jour là-dessus, et je pense que la longitude de Cumana ne sera pas beaucoup au delà de 4** 25' 20". Malheureusement Téclipse du soleil que j'ai amplement observée le 6 brumaire à Cumana (en faisant passer les cornes par le fil horizontal et vertical) n'était pas visible en Europe. J'en ai observé la fin à 8*" 14' 22" temps moyen; le temps certain à 1" près, ayant pris des hauteursi correspondantes le même jour. ACarras(47)(plazadellaS.Trimdad),lat. 10" 31' 4", j'ai observé :

Immersion du !•' sat.le 16 Mm. an Vm à 16 h. H' 57'' t.wai.

— du 3« sat. le 16 frim. — à 17h. IT 36'' t. vrai. Émersion du 1®' sat. le 27 niv. — à 11 h. 14' 8" t moyen.

— du 2« sat. le 8 pluv. — à 7 h. 58' 8" t. moyen.

— du 4« sat. le 28 niv. —■ à 8 h. 13' 3" t. moyen.

Au valle del Tuy, al Pic délia Cocuiza , latitude 10M7'23".

Émersion du 1" sat.le 20 pluv. an VUI à 11 h. 26' 57" t. moyen .

— du 3» sat. le 21 pluv. — à 7 h. 58' 50" t. moyen.

Mais ces dernières éclipses ont été observées avec une lunette de Caroché qui, quoique très-belle, n'est que de cinquante-huit fois de grossissement, n'ayant pu traîner avec moi au Rio-Negro, la grande lunette de DoUond,

Déclinaison magnétique à Cumana, le 5 brumaire, 4'» 13' 45", est à Caracas 4^38' 45"; à Calabozo 4*» 54' (ancienne division).

Le port de la Guayra est très-exactement de 29** en temps à l'occident de Caracas, et j'espère que donnant des émersions et des immersions, le méridien de Caracas est assez bien fixé.

J'ai décrit, avec le citoyen Bonpland, plus de mille eux cents plantes (47 bis).

ALEX. DE HUMBOLDT ET A\ J. A. G. BONPLAND (48), A l'institut NATIONAL DE FRANCE.

A la capitale du Mexique, le 21 juin 1801 (2 messidor an IX.)

Citoyens,

Depuis le mois de brumaire an VII (23 octobre 1799) ou depuis le commencement de l'expédition dans laquelle nous nous sommes engagés pour le progrès des sciences physiques, nous n'avons cessé de chercher des moyens pour vous faire parvenir des objets dignes d'être conservés dans le Musée national. Sans compter les collections nombreuses de graines adressées au Jardin des Plantes de Paris, et les produits de l'Orénoque dont le citoyen Bressan, ci-devant agent de la République à la Guadeloupe, s'est chargé, nous vous avons envoyé de Santa-Fé de Bogota et de Carthagène

des Indes, deux caisses accompagnées de lettres datées de messidor an IX (1801-2). L'une de ces caisses contient un travail sur le quinquina du royaume de la Nouvelle-Grenade, savoir : des dessins enluminés de sept espèces de Cinehonay avecM'anatomie de la fructification , des échantillons d'herbiers en fleurs et en graines, et les écorces sèches de ce produit précieux digne d'une nouvelle analyse chimique. L'autre caisse renferme une centaine de dessins en grand folio, représentant de nouveaux genres et de nouvelles espèces de la flore de Bogota. C'est le célèbre Mutis qui nous a fait ce cadeau aussi intéressant pour la nouveauté des végétaux que pour la grande beauté des planches coloriées. Nous avons cru, citoyens, que ces collections seraient plus utiles aux progrès de la botanique en les offrant à l'Institut national comme une faible marque de notre reconnaissance.

De Quito et Guayaquil nous vous avons adressé une caisse de minéraux très-curieux pour les recherches géologiques, contenant des roches porphyritiques et des produits volcaniques du Gotopaxi, de l'Antisana, du Pichincha, et surtout du Ghimborazo sur lequel nous avons réussi à porter des instruments à l'énorme hauteur de 5,849 mètres, ou 3,015 toises (formule de Trembley). Voyant descendre le mercure dans le baromètre à 13 pouces 11 f lignes; le thermomètre étant à 1** 3 Réaumur, au-dessous de zéro. Cette dernière collection est partie par le cap Horn dans la frégate la Guadelowpe que nous savons être arrivée heureuse-

ment à Cadix, et je ne doute pas que M. Herrgen, professeur de minéralogie au cabinet de Madrid, à qui j'ai adressé ces. objets, ne les ait remis à l'ambassadeur de la République en Espagne.

Quoique nous ayons pris toutes les précautions imaginables pour assurer les différents envois que nous avons pris la liberté de vous faire, nous nous trouvons cependant jusqu'aujourd'hui dans la plus cruelle incertitude à ce sujet, n'ayant eu depuis plus de deux ans aucune nouvelle d'Europe; vraisemblablement, notre séjour dans l'intérieur des missions de l'Amérique méridionale, à l'est des Andes, comme celui sur les côtes de la mer du Sud, nous a privés de cette consolation. Accoutumés à des privations et des revers plus grands, nous continuons sans relâche des travaux que nous croyons utiles aux hommes, et nous nous hâtons de profiter de l'occasion qui se présente en ce moment pour vous réitérer, citoyens, les assurances d'un dévouement auquel vos bontés nous obligent à jamais. Une grande partie de nos collections se trouvant encore à Acapulco, nous ne pouvons vous offrir cette fois-ci que le peu d'objets que renferme la caisse cijointe.

Parmi les roches de la Cordillère des Andes adressées à M. Herrgen, à Madrid, se trouvent des obsidiennes très-curieuses des volcans du Quito, surtout du Quinché, des obsidiennes noires, vertes, jaunes, blanches et rouges, mêlées de fossiles problématiques. Pour compléter Thistoive de cette roche si intéressante pour

la géologie, nous vous offrons aujourd'hui une collection d'obsidiennes du royaume de la Nouvelle-Espagne. La grande facilité avec laquelle quelques variétés, les noires et les vertes se convertissent au feu en une masse blanche spongieuse, quelquefois fibreuse (augmentant sept à huit fois son volume), et la grande résistance avec laquelle d'autres obsidiennes, surtout les rouges et les brunes, conservent leur état primitif, indiquent des différences de mélanges que l'analyse chimique découvrira facilement. Pendant que l'obsidienne incandescente se gonfle, il échappe une substance gazeuse qui mériterait bien d'être recueillie en travaillant dans des cornues de fer.

Dans aucune partie du monde, le porphyre n'est en plus grande abondance et ne forme des masses plus énormes que sous les tropiques. Occupés de mesurer, dans les différents climats, tantôt par un nivellement barométrique, tantôt par des opérations géométriques, la hauteur à laquelle s'élèvent les différentes roches et l'épaisseur de leurs couches, nous avons trouvé que les porphyres des environs de Riobamba et du Tunguragua, par exemple, ont 4,040 mètres, ou près de 2,080 toises d'épaisseur. On voyage des mois entiers dans la Cordillère des Andes, sans voir l'ardoise, le schiste micacé, le gneis, et surtout sans observer le moindre vestige de granit , qui , en Europe et dans toutes les zones tempérées, occupe les plus hautes parties du globe. Au Pérou, surtout dans les environs des volcans, le granit ne vient au jour que dans les

régions les plus basses, dans les vallées profondes. Depuis 2,000 à 6,000 mètres de hauteur sur le niveau de la mer du Sud, la roche granitique est partout couverte de porphyres, d'amygdaloïdes, de basaltes, et d'autres roches de la formation des trapps. Le porphyre y est partout le site du feu volcanique : c'est dans ces porphyres enchâssant du feld-spath vitreux, de la cornéenne (homblend des Allemands) et même de Tolivin, que gisent les obsidiennes, tantôt en couches, tantôt en rochers de figures grotesques'et à demi-détruits par les révolutions qui ont déchiré cette partie du monde ; la réunion des circonstances indiquées fait que dans les volcans de Popayan, dans ceux de Pasto, de Quito et d'autres parties des Andes, le feu volcanique a exercé ses forces sur les obsidiennes. De grandes masses de ce fossile sont sorties des cratères, et les parois de ces gouffres que nous avons examinés de près, consistent en porphyres dont la base tient le milieu entre l'obsidienne et la pierre de poix {Peehstein). Ces mêmes phénomènes nous ont frappés au sommet du pic de Teyde, montagne dans laquelle on distingue clairement les roches changées par le feu des couches porphyritiques qui ont conservé leur état primitif, et qui ont préexisté à toute éruption volcanique. Etudiant l'histoire de notre planète dans les mouvements antiques qu'elle nous présente ; appliquant les faits chimiques à la géologie, nous ne pouvons énoncer les phénomènes que tels qu'ils s'offrent à nos yeux. Nous n'ignorons pas que des minéralogistes respectables continuent de

regarder le basalte, le porphyre basaltique, et surtout l'obsidienne comme des produits volcaniques; mais il nous parait qu'un fossile qui, comme l'obsidienne des Andes et du Mexique, se décolore, se gonfle et devient spongieux et fibreux au moindre degré de chaleur d'un four, ne peut pas être le produit du feu des volcans , au contraire, cette énorme augmentation de volume de l'obsidienne incandescente, et la quantité de gaz qu'elle dégage, ne serait-on pas en droit de les regarder comme une des causes des secousses volcaniques dans les Andes?

L'élévation à laquelle les porphyres se trouvent dans la plus grande abondance dans le nouveau continent, est à 1,800, à 1,900 mètres au-dessus 'du niveau de la mer. C'est au-dessus de cette limite que nous avons observé le plus d'obsidiennes. Près de Popayan, aux volcans de Puracé et Sotara, les obsidiennes commencent à 4,560 mètres de hauteur; dans la province de Quito , elles abondent à 2,700 mètres. Dans le royaume de la Nouvelle-Espagne, les obsidiennes de rOyamel et du Gerros de las Navajas (que la caisse ci-jointe contient) se trouvent depuis 2,292 mètres à 2,948 mètres au nord-est de la capitale du Mexique dont la place major a, d'après la formule de Trembley, 2,256 mètres ou 1,163 toises, et d'après les formules de Deluc, 2,198 mètres ou 1,133 toises sur la mer du Sud. Cette contrée était infiniment intéressante pour les anciens habitants d'Anahuac. Quoique le fer soit très-abondant au Pérou et au Mexique, ou près de

Toluca et dans les provinces du Nord on trouve de grandes masses de fer natif éparses sur les champs (masses semblables à celles du Ghaco et de la Sibérie, et d'une origine également problématique), les anciens habitants de ces contrées ne se servaient cependant pour des instruments tranchants que de cuivre et de trois sortes de pierres dont nous trouvons encore l'usage dans les mers du Sud et chez les sauvages de l'Orénoque. Ces fossiles sont le jade, la pierre lidique de Werner, souvent confondue avec le basalte et l'ixtli ou l'obsidienne. Hernandez vit encore travailler des couteliers mexicains qui faisaient dans une heure plus de cent couteaux d'obsidiennes. Gortès raconte dans une de ses lettres à l'empereur Charles V, qu'il vit à Tenochtitlan des rasoirs d'obsidienne avec lesquels les Espagnols se faisaient faire la barbe. C'est entre Moran, Totoapa et le village indien de Tulancingo, au pied des rochers porphyritiques de Jacal que la nature a déposé cette immensité d'obsidiennes ; c'est là que les sujets de Montezuma fabriquaient leurs couteaux ; circonstance qui a fait donner à cette Cordillère , le nom de Cerro de las Navajas, qui veut dire Montagne des Couteaux. On y voit encore une immensité de puits dont les Mexicains tiraient cette matière précieuse ; on dislingue les vestiges des ateliers, et on y trouve des pièces à demi-achevées. Il parait que quelques milliers d'Indiens y travaillaient sur plus de deux lieues carrées. J'ai observé à Moran, un peu au sud de ces mines d'obsidiennes, parAntares, la latitude de 20" 9' 26".

Les numéros de la caisse, sont :

N® 1 . Obsidienne chatoyante du Gerra de las Navajas, élevé de 694 mètres au-dessus du niveau du lac de Tescuco, et de 2,948 mètres au-dessus de celui de la mer. Des stries transversales causent au soleil un reflet métallique analogue à celui de TAventurine.

N""* 2,5,6. Obsidiennes remarquables par leur surface.

N°" 4,8. Obsidiennes striées et soyeuses.

N^ 3. Obsidiennes brunes, verdâtres, d'un mélange chimique, très-différent des numéros 2 et 8.

N"" 9, 10 et 11. Obsidiennes qui contiennent un fossile qui se rapproche de la pierre perlée {Pechstein de Wemer).

N® 17. Fossile neuf inconnu, également digne d'analyse, de Zina-Pequaro, près de Valladolid. MM. Texada et Delrio ont décrit ce fossile sous le nom de Wernerilen. Il forme des compartiments 3-4-5 gulaires, comme dans les Echimites. Gravité spécifique, 3,464. Il se dissout au chalumeau avec effervescence dans r alcali, mais non dans le borax. Cette substance contient quelquefois dans ses compartiments de trèspetits cristaux d'obsidiennes d'un vert d'olive et transparent. Ce sont des tables quadrangulaires avec les arêtes en biseau et les cônes tronqués.

N*" 15. Soufre natif dans une couche de quartz qui passe à la pierre de corne, de la grande montagne de soufre de la province de Quito, entre Alausi et Ticsan, élevée de 2,312 mètres. Ce soufre qui, en Europe, se

trouve constamment dans des montagnes secondaires, surtout dans du gypse, forme ici, avec le quartz, une couche dans une montagne primitive, dans du schiste micacé. Voilà sans doute un phénomène bien rare en géologie ! Nous publierons deux autres soufrières de la province de Quito, toutes deux dans du porphyre primitif; TAzufral à Toccident de Cuesaca, près de la ville de Ibarra et au volcan de TAntisana, au Machay de Saint-Simon à plus de 4,850 mètres d'élévation.

N"" 14. Mine de plomb brune de Zimapan, analogue à celle de Zehoppan en Saxe, de Hoff en Hongrie, et de PoUawen en Bretagne. C'est dans cette mine de plomb de Zimapan, que M. Delrio, professeur de minéralogie au Mexique, a découvert une substance métallique très-différente du chrome et de l'Uranium, et de laquelle nous avons déjà parlé dans une lettre au citoyen Chaptal. M. Delrio la croit nouvelle, et la nomme érithrone, parce que les sels erithronates ont la propriété d'y prendre une belle couleur rouge au feu et avec les acides. La mine contient 80,72 d'oxide jaune de plomb, 14,80 d'érithrone, un peu d'arsenic et de l'oxide de fer.

N® 13. Hyalitesde Zimapan, analogues au verre de MuUer ou de Francfort, se trouvant sur des filons d'opale dans des porphyres.

N® 12. Mine d'étain fibreuse de G uanaxato, identique avec le wood-tin de Gornouailles.

N® 16. Une nouvelle cristallisation du quartz, quartz rhomboïdal ou plutôt quartz prismatique, quadrangu-

laire , de Guanâxato , digne d'être examiné par le citoyen Haûy.

N® 7. Obsidienne dont la surface a pris un lustre d'argent^ la plata incantada du peuple » de Zinapara.

N® 18. Le porphyre polarisant de la province de Pasto ; nous l'avons découvert dans le village indien de Voijaca (en frimaire an IX) à 1,940 mètres de hauteur. Les plus petits fragments de ce porphyre ont des pôles magnétiques. Nous en avons envoyé des échantillons plus grands dans la caisse adressée au Musée national par la voie de M. Herrgen, à Madrid. C'est un phénomène analogue à celui de la serpentine polaire qu'un de nous a découverte en Allemagne, et de laquelle il a été souvent parlé dans les journaux.

N® 19. Mine de cuivre rouge vitreuse, mêlée de cuivre natif des mines de Ghiguagua dans le royaume de la Nouvelle-Biscaye.

Voilà les objets que nous avons l'honneur de vous présenter, citoyens, et qui mériteront peut-être l'attention des citoyens Haûy, Vauquelin, Chaptal, Bertholet, Guy ton et Fourcroy dont les travaux ont tant contribué au progrès de la minéralogie et de la chimie analytique.

Le vomissement noir et la fièvre jaune qui font dans ce moment de cruels ravages à la Véra-Gruz, nous empêchent de descendre vers la côte avant le mois de brumaire, de sorte que nous ne pouvons espérer de nous rendre en Europe que vers floréal de l'année prochaine. Après un séjour de plus d'un an dans la

province de Quito, dans les forêts de Loxa, la province de Jean de Bracamoros et la rivière des Amazones, nous partîmes de Lima où l'un de nous a observé la fin du passage de Mercure, en nivôse an XI (1802). Nous nous arrêtâmes à Guayaquil prés d'un mois et demi, étant presque témoins de la cruelle explosion que fit dans ce temps le grand volcan de Gotopaxi. Notre navigation à Acapulco, par la mer du Sud, a été très-heureuse malgré une forte tempête que nous essuyâmes vis-à-vis les volcans de Guatimala, quoique plus de trois cents lieues plus à l'ouest, parage où cette mer ne mérite pas le nom d'Océan Pacifique ; l'état de nos instruments endommagés par des voyages de terre de plus de deux mille lieues, les démarches inutiles que nous avons faites pour nous en procurer de nouveaux, l'impossibilité de rejoindre le capitaine Baudin que nous attendîmes en vain sur les côtes de la mer du Sud, le regret de traverser un immense océan sur un bâtiment marchand, sans relâcher à aucune de ces îles intéressantes pour les naturalistes; mais surtout la considération du progrès rapide des sciences, et la nécessité de se mettre au courant des nouvelles découvertes, après quatre à cinq ans d'absence Voilà les motifs qui nous ont fait abandonner

l'idée de nous en retourner par les Philippines, la mer Rouge et l'Egypte, comme nous l'avions projeté. Malgré la protection distinguée de laquelle le roi d'Espagne nous a honorés dans ces climats, un particulier qui voyage à ses propres frais trouve mille difficultés

inconnues aux expéditions envoyées par ordre d'un gouvernement. Nous ne nous occuperons désormais qu'à rédiger et publier nos observations faites sous les tropiques. Peu avancés en âge, accoutumés aux dangers et à toutes sortes de privations, nous ne cessons cependant de tourner nos regards vers l'Asie et les îles qui en sont voisines. Munis de connaissances plus solides et d'instruments plus exacts, nous pourrons peut-être un jour entreprendre une seconde expédition dont le plan nous occupe comme un rêve séduisant.

Agréez, citoyens, les assurances de notre attachement respectueux,

HUMBOLDT

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