‹ Correspondance inedite scientifique et littéraireChapitre 25 sur 41 · DE LA ROQUETTE A M. LE B»" DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

DE LA ROQUETTE A M. LE B»" DE HUMBOLDT

Paris, 15 août 1826.

Monsieur le Baron,

J'ai été privé de l'avantage de voir M. Huber à cause de mon absence de Paris, où je ne viens qu'en passant pendant tout le temps de la belle saison. Mais je suis trop flatté de faire la connaissance d'une personne que vous honorez de votre estime pour ne pas m'empresser d'aller la chercher à son domicile, et de lui communiquer la collection des Navigateurs espagnols, en mettant ma bibliothèque à sa disposition.

Je n'ai pas été assez heureux pour le rencontrer aujourd'hui. Ma visite, au surplus, n'a pas été entièrement perdue, et j'ai été dédommagé en partie par la connaissance qu'elle m'a procurée de M. Rugendas, qui a bien voulu me communiquer son riche portefeuille.

Je me suis sans doute mal exprimé. Monsieur le Baron, puisque vous avez pensé que je vous demandais de concourir -d'une manière très-active à la Collection des Navigateurs espagnols que je m'occupe en ce moment de reproduire en français. Je ne me serais pas

rendu coupable d'une semblable indiscrétion, parce que je sais que vous êtes surchargé de travaux importants, et que malgré votre désir de m' obliger cela serait tout à fait impossible.

Voici ce que j'ose attendre de votre bienveillance. Je revois en ce moment les premiers volumes de ma traduction. Quelques faits ou observations avancés par Christophe Colomb, ou plutôt par M. de Navarrete, son éditeur, m'ont paru devoir être éclaircis ou expliqués par des notes. J'ai cru pouvoir me hasarder à en faire moi-même quelques-unes, quoique j'aie peu de confiance dans ma faible érudition. Mais il en est d'autres pour lesquelles j'ai réclamé les secours de MM Alex, de Humboldt, de Rossel, Abel Remusat, Saint-Martin, Malte-Brun, de Freycinet, etc., et presque tous ces savants ont promis leur concours.

Personne ne connaît mieux que vous l'Amérique, Monsieur le Baron, et personne par conséquent ne peut mieux que vous m'aider à remplir les lacunes que l'illustre Génois a pu laisser, ou relever les erreurs qui peuvent exister dans les quatre voyages dont je vais donner au public la traduction terminée en ce moment.

Christophe Colomb parle bien des lieux où il a relâché ou qu'il a vus, de leur position, de leurs productions, des mœurs et des usages de leurs habitants, etc.; mais c'est toujours d'une manière extrêmement succincte et souvent fort vague. Il se trompe probablement quelquefois, soit parce que les sciences n'avaient

point fait, dans le siècle où il vivait, les progrès im menses qu'elles ont atteints de nos jours, soit parce qu'il ne voyait, pour ainsi dire, qu'en passant les lieux, les hommes et les choses, soit enfin parce que les mêmes objets ont été examinés depuis, et surtout par vous, Monsieur le Baron, avec une attention plus scrupuleuse et en y employant plus de temps que le navigateur génois ne pouvait y consacrer.

J'ai pensé que quelques notes de M. de Humboldt donneraient à ma traduction un grand relief et combleraient les désirs non-seulement des savants, mais même des gens du monde, aussi ai-je pris la liberté de vous adresser à ce sujet une humble supplique.

Si vous le permettez, je vous soumettrai ma traduction avant de la livrer à l'impression, ou lorsqu'elle sera en épreuve, en signalant, pour vous faire perdre le moins de temps possible, les endroits où je pense qu'une note ou explication succincte de vous pourrait être utile.

Je vais en attendant vous soumettre un point qui m'embartasse :

D'après les expressions dont se sert Colomb dans la relation de son premier voyage, relation écrite en partie de sa main et en partie de celle de Las Casas, son ami, qui avait été dépositaire de tous ses papiers, M. de Navarre te a pensé que la première île où Colomb a abordé, île appelée par ses habitants Guanahani et qu'il nomma San-Salvador , n'est pas San-Salvador-Grandey comme on Ta cru jusqu'à ce jour, mais l'une des îles turques.

à laquelle il donna le nom Del Grand Turco, et qui est probablement la grande saline que d'autres appellent nie du Grand Key.

Partant de cette supposition, M. de Navarrete émet l'opinion que les îles nommées par Colomb Santa-Maria de la Concepcionj Femandina, Isabehy etc., qu'il découvrit successivement avant de toucher à Cuba, sont El Caico del Norte, la. Petite Inague^ la Grande Inaguey etc.

J'oserai vous prier, Monsieur le Baron, d'avoir l'extrême bonté de me faire connaître votre opinion sur ce point important, en vous faisant observer que le texte espagnol de Herrera, décade 1", livre I", chapitre XII, etc., ne semble pas fortifier la supposition de M. de Navarrete et que dans la carte qui accompagne l'ouvrage d'Herrera, et que j'ai sous les yeux, on trouve une île placée à peu près dans la même position que San-Salvad^r 'Grande j c'est-à-dire presqu'à la même latitude que l'extrémité méridionale de la Floride et portant le nom de Guanihana, qui paraît être évidemment celui de Guanahani très-peu modifié (123)

J'ai l'honneur d'être, etc..

De La Roquette.

Paris, 16 août 1826.

Monsieur,

Mon départ pour TAUemagne me fait regretter de ne pas pouvoir profiter de votre offre obligeante, Monsieur, de parcourir votre intéressante traduction. Les mêmes raisons qui m'ont empêché d'accepter l'invitation de M. Michaud, celle de rédiger l'article Colomb pour la Biographie universelle, me rendent impossible aussi de vous donner des renseignements sur le premier voyage de l'amiral.

Je connais depuis longtemps l'opinion que Guanahani est le Grand Turco. Les rumbs indiqués par Colomb sont très-peu en faveur de cette opinion, mais je craindrais de vous induire en erreur en me prononçant plus affirmativement. Cuba s'est appelé Juana et Fernandina, mais la première Femandina était à l'ouest de Guanahani et de Guaxima. Isabela est d'après Herrera Yuma, une des Lucayes. Mais Herrera, compilateur trop récent, n'a répété que les opinions généralement reçues, il n'est aucune autorité pour la résolution de ce problème pour lequel les Oceanica d'Anghiera, Femand Colomb... sont seuls à consulter. J'ai causé dans ces derniers jours sur cet objet avec l'ami de M. Navarrete, le célèbre géographe M. Bauza (rue Saint-Georges, 23) qui vient d'arriver. Je regrette vive-

ment, Monsieur, de n'avoir pas le temps de faire ces recherches, pour lesquelles il y a une extrême pénurie de livres à Paris (124).

Agréez , Monsieur , l'expression de ma haute et affectueuse considération.

HUMBOLDT

Ce mardi.

« L'opinion de don Pedro Munoz est d'un grand poids. »

DE LA ROQUETTE A M. LE fio" DE HUMBOLDT.

Paris, le 25 mars 1827.

Monsieur le Baron,

Malgré le succès européen que VHistoire d'Amériquey de Robertson, a obtenu à si juste titre, quoique elle ait été traduite en plusieurs langues et qu'on en donne tous les ans de nouvelles éditions en Angleterre, cet ouvrage, on ne saurait en disconvenir, contient des erreurs, des jugements hasardés, et laisse des lacunes à remplir. D'un autre côté la traduction de MM. Suard et Morellet, etc., quelque réputation qu'aient eu dans le temps ces académiciens, et qu'ils méritaient à plus d'un égard, est bien loin d'être exacte. Ils ne l'avaient point faite d'ailleurs sur la dernière édition publiée du vivant de l'auteur et qu'il avait beaucoup améliorée.

Toutes ces considérations réunies m'ont déterminé à revoir avec une scrupuleuse exactitude la traduction

de MM. Suard et Morellet, d'après la meilleure édition anglaise que j'ai fait venir de Londres, en me bornant à corriger seulement ce qui me paraissait défectueux dans le travail de ces traducteurs, à y ajouter plusieurs morceaux qui ne se trouvaient pas dans les premières éditions, à emprunter enfin à de bons écrivains des notes qui me semblaient utiles.

J'eus l'honneur de vous entretenir de mon projet. Monsieur le Baron, et vous voulûtes bien l'encourager. Vous approuvâtes surtout la résolution que je me proposais de prendre de laisser au bel ouvrage de Robertson son caractère primitifs c'est-à-dire de conserver intact le texte de cet historien sans y rien changer, sauf à relever les erreurs et les jugements hasardés, et à remplir les lacunes par des notes puisées à des sources respectables.

Vous eûtes même l'extrême bonté de me tracer un plan vaste d'améliorations que je regrette de n'avoir pu suivre qu'en partie, et de me fournir quelques notes.

Mon travail est terminé, et déjà l'impression en est commencée.

Annoncer que j'ai puisé principalement mes sujets de notes dans votre Essai politique sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne y dans vos Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de V Amérique y dans la Relation historique de votre voyage au nouveau continent ; c'est dire quelles satisferont également les vœux des savants et des hommes du monde qui désirent acquérir de l'instruction. J'en ai puisé également dans

la Storia antica del Messico, de Clavijero, dans VHistoria del Nuevo Mundo de Munoz, ouvrages excellents dont on s'étonne de ne pas posséder encore de traductions françaises et que j'entreprendrai bientôt si mes autres occupations me le permettent. Les Notes on the state of Virginia, de Jefferson ; Y Histoire des mœurs et coutumes des Indiens de la Pensylvanie, d'Heckewelder ; la Desmption of Patagonia and the other parts of south America de Falkner ; the History of Brasil , de Southey ; les Reflexiones impartiales sobre la humanidad de los Espanoles en las Indias, de l'abbé Jean Nuix; V Histoire des découvertes et des voyages faits dans le Nord, de Forster ; les Noticias americanasy d'Ulloa; la Vida do Infante JD° Henrique de Freire; la Vie de Christophe Colomb, de son fils Ferdinand; la Statistique des Etats-Unis^ de Warden ; la Colleccion de los Viages y descubrimienios , que hicieron por mar los Espanoles desde fines del siglo XV, de Femandez de Navarrete, dont je publie en ce moment la traduction, etc., etc., et quelques autres encore ont été consultés par moi. J'ajouterai en outre que plusieurs de mes collègues de l'Académie royale d'Histoire de Madrid, m'ont promis des observations critiques sur l'ouvrage de Robertson, que je n'ai point encore reçues, mais qui me parviendront, je l'espère, quoique un peu tard (125).

J'ai désiré, Monsieur le Baron, vous donner une idée de la marche que j'ai adoptée, afin de justifier la demande que je prends la liberté de vous faire, de vouloir bien accepter la dédicace de mon travail, sans

doute encore bien imparfait, mais qui vous doit tant d'améliorations.

J'attache le plus grand prix à cette faveur.

Veuillez agréer, Monsieur le Baron, l'hommage de mes sentiments respectueux,

De La Roquette.

Monsieur,

Dans ces dernières semaines que je jouis encore du bonheur de vivre dans votre belle patrie. Monsieur, rien ne pourrait me faire sentir d'une manière plus aimable, toute la bienveillance dont on m'honore, que l'offre généreuse que vous daignez me faire. La dédicace d'un ouvrage célèbre que vous avez enrichi de tant d'observations judicieuses et soumis à une critique éclairée est une bonne fortune qu'on ne saurait espérer. Il faut être bien hardi pour l'accepter, bien présomptueux pour s'imaginer d'en être digne. Je dois préférer le courage à la présomption et je m'empresse à vous témoigner. Monsieur, ma vive reconnaissance. Je serais heureux si pendant mon séjour en Allemagne et par mes rapports avec le Nord, je pouvais jamais vous être de quelque faible utilité.

Veuillez bien disposer de moi pour vous et pour les personnes qui vous sont chères et agréez l'exprès-

sion de la haute et affectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur (126).

HUMBOLDT

Ce dimanche.

TepUts, 18 juillet 1827.

Permettez, mon respectable ami, que je joigne à cette lettre officielle que les formes de la société exigent l'expression de ma constante admiration et d'un vœu que malheureusement vous ne remplirez pas. Vous détestez le nord comme moi, et cependant je vais au printemps à Tobolsk (127).

HuMBOLDT.

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