‹ Correspondance inedite scientifique et littéraireChapitre 28 sur 41 · ALEX. DE HUMBOLDT A É. -GEOFFROY SAINT-HILAIRE · texte numérisé non relu

ALEX. DE HUMBOLDT A É. -GEOFFROY SAINT-HILAIRE

Berlin, 24 janvier 1829.

Rien ne pouvait être plus flatteur pour ma patrie. Monsieur et très-illustre confrère, que l'intérêt que vous avez daigné marquer pour la réunion de naturalistes qui a lieu annuellement en Allemagne. Permettez

d'abord que je vous en témoigne ma plus vive reconnaissance. Nous n'avons pas regardé comme une preuve de dépit l'absence des hommes célèbres dont s'honore cette belle France. Nous savons combien la saison tardive, notre position trop orientale, et la difficulté de notre langue devaient offrir d'obstacles à un voyage lointain. C'est un des traits caractéristiques de notre époque de voir se dissiper graduellement les préjugés qui éloignent des personnes également animées du désir d'avancer les progrès des sciences. La Société des naturalistes que j'ai eu l'honneur de présider cette année, ne forme pas une académie, les formes acadé- , miques doivent même en rester bannies. Elle offre cet asile à la liberté d'opinions divergentes que le monopole académique restreint trop souvent, liberté aussi indispensable à la marche progressive de l'esprit humain, que l'est la liberté civile aux progrès de l'industrie et des arts. Si j'ai tardé si longtemps à vous remercier, mon respectable ami, de la démarche bienveillante que vous avez faite auprès de l'Institut, ce retard n'a eu d'autre cause que le désir de vous envoyer le rapport . que M. Lichtenstein fait imprimer dans ce moment sur les dernières séances. Cette impression n'est point encore terminée, et pour ne pas être accusé d'ingratitude auprès de vous, j'aime mieux ne vous envoyer pour le momentquele rapport de l'année passée etla législation très-succincte de la Société, On ferait très-mal d'ailleurs de la juger d'après la pluralité des membres qui la composent, ou d'après les mémoires qu'on lui

présente. La réunion est généralement beaucoup trop nombreuse en médecins ; aucune personne se trouvant exclue qui a publié un livre de vingt feuilles. Les mémoires lus dans les séances publiques ne sont pas le véritable but de la Société. Ce qui lui donne un avantage inappréciable, est le contact de tant de savants d'Allemagne, de Suède, de Danemark, de Hollande. La possibilité de commenter en trois semaines ce qu'il faudrait chercher dans de longs voyages. Il y a des sections de physiologie, de zoologie, de botanique où Ton se consulte, où l'on montre des dessins des objets. Ces sections ou réunions par sciences ont été du plus grand intérêt à Berlin, elles ont laissé des traces, non sur le papier, mais dans l'esprit de ceux qui savent discuter et ne portent pas un déplorable despotisme dans les recherches de la vérité. L'opinion publique se forme et la considération se fixe sur des personnes dont le nom était inconnu jusqu'alors. Gomme la Société n'existe presque pas lorsqu'elle n'est pas réunie, il n'est aucunement nécessaire que l'Institut fasse quelque démarche officielle. L'Académie de Suède a envoyé une députation sans l'avoir annoncée au président. On est heureux de recevoir les étrangers qui veulent bien ho norer notre patrie par la communication de leurs découvertes. Il y a eu plus de savants du Nord qui sont venus librement, que ceux qu'ont choisi les académies. Je crains que si l'Institut daignait se mêler de cette réunion allemande, les personnes sur lesquelles le choix tomberait, trouveraient mille raisons pour ne pas

venir. Il serait plus heureux pour TAllemagne que ridée du voyage de Heidelberg (président et secrétaire, MM. Tiedemann et Gmelin) se présentât librement. L'assemblée, a eu beaucoup de dignité ici par l'intérêt que le gouvernement y a mis, par la beauté des salles servant aux réunions, par la présence du roi et des princes, par le concours singulier de personnes qui n'auraient aucun espoir de se rencontrer ailleurs. Puissions-nous être assez heureux de vous recevoir ici et de vous réitérer de bouche l'hommage affectueux de notre dévouement et de la haute considération dont vous jouissez à si juste titre.

A. HUMBOLDT

Berlin, ce 24 janvier 1829.

Mille amitiés à M. votre fils. M. le ministre de * France veut bien se charger de cette lettre et de ce paquet par courrier. Veuillez bien me rappeler au souvenir de MM. Valenciennes, Deleuze, Cuvier, et surtout à la personne qui m'est la plus chère dans cette vie, de M. Arago.

Oust-Kaménogorsk, sur le haut Irtisch, en Sibérie, 1/13 août 1829

Me voilà depuis plus de deux mois hors des frontières de l'Europe, à l'est de l'Oural, et dans la vie agitée qu,e nous menons, j'ai perdu bien des occasions de te donner un signe de vie et d'amitié. Il est impossible

dans cette lettre écrite à la hâte (nous Sorames arrivés dans ce fortin, sur la frontière delà steppe des Kirguiz» vers les quatre heures du matin, nous partons vraisemblement cette nuit même pour remonter à l'est vers Boucktorma, Narim est le premier poste de la Mongolie chinoise); il est impossible, dis-je, de te communiquer le précis des observations que nous avons faites depuis notre départ de Saint-Pétersbourg le 8/20 mai ; tu ne trouveras d'autre intérêt à la lecture de ces lignes, que celui de savoir que le but scientifique de mon voyage a été rempli au delà de mes espérances; que malgré les fatigues et les espaces que l'on parcourt (nous avons déjà fait depuis Saint-Pétersbourg plus de 5,600 vers-^ tes (134), dont 320 dans cette partie de l'Asie), ma santé est bonne, que je souffre avec patience et avec courage, que j'ai beaucoup- à me louer de mes compagnons (M. Rose et M. Ehremberg), et que chargé de collections géologiques, botaniques et zoologiques de rOural, de l'Altaï, de l'Obi, de l'Irtych et d'Orembourg, nous espérons retourner à Berlin vers la fin de novembre.

Je ne saurais décrire tous les soins aimables que le gouvernement russe a pris pour faciliter le but de cette excursion. Nous voyageons, avec trois voitures, conduits par un officier supérieur des mines, précédés par un courrier de la couronne. Il nous faut quelquefois trente ou quarante chevaux par station, et la nuit comme le jour, les relais sont placés avec le plus grand ordre. Je ne puis regarder tout cela comme des mar-r

ques de bienveillance et de considération personnelle ; c'est un hommage public rendu aux sciences, une noble munificence déployée en faveur des progrès de la civilisation moderne. Notre route a été par Moscou, Nijneï- Novgorod, et de là sur le Volga, à Gasan et aux ruines de la ville tatare de Boulgari. Cette partie de la Russie, habitée par des Musulmans, couverte à la fois d'églises grecques et de mosquées, est très-intéressante et donne comme l'Oural, la Bachkirie et l'Altaï, un vif intérêt aux belles recherches de VAsia polyglotta de M. Klaproth. De Gasan nous avons remonté l'Oural par les vallées pittoresques de Koungour et Perm. Dans tout ce voyage de Nijneï-Novgorod à Katherinbourg et aux lavages de platine de Nijneï-Tagilsk, nous avons été accompagnés par le comte Polier, que tu te souviens d'avoir vu à Paris, chez M™"* la duchesse de Duras. Il a exercé dans ces régions sauvages, son beau talent de peintre paysagiste. Fixé par son mariage en Russie, il s'occupe avec chaleur d'améliorer l'exploitation des mines et des usines.

J'ai retrouvé dans la suite, circonstance bizarre, sur la pente asiatique de l'Oural, la même calèche qui m'avait conduit de Paris à Vérone, à Naples et à Berlin. Elle était dans le meilleur état, et fait honneur à la construction parisienne. Nous avons employé un mois à visiter les mines d'or de Borisovsk, les mines de malachite de Goumeselevski, de Tagilsk; les lavages d'or et de platine. On est étonné de ces pépites d'or de deux à trois, même de dix-huit à vingt livres , trouvées à

quelques pouces au dessous du gazon et restées inconnues depuis des siècles. C'est la position et l'origine probable de ces alluvions mêlées le plus souvent avec des fragments de grunstein et de schiste chloriteux et de serpentine, qui a été un des buts principaux de ce voyage. L'or de lavage exploité annuellement s'élève à 6,000 kilos. Les nouvelles découvertes du 59® et du 60® degré de latitude deviennent très-importantes. Nous possédons des dents d'éléphants fossiles, enveloppées dans ces alluvions de sables aurifères. Leur formation, suite de destructions locales et d'affleurements, est peut-être même postérieure à la destruction des grands animaux. Le succin et les lignites que l'on découvre à la pente orientale de l'Oural, sont décidément plus anciens. Avec le sable aurifère se trouvent des grains de cinabre, de cuivre natif, des ceylanites, des grenats, de petits zircons blancs, doués du plus bel éclat de diamant, de l'anatase, de l'albite, etc.

Il est bien remarquable que dans la partie moyenne et boréale de l'Oural, le platine ne se trouve en abondance que sur la côte occidentale et européenne. Les riches lavages d'or de la famille Demidov à Nijneï- Tagilsk, sont sur la pente asiatique, des deux côtés de la Bartiraya, où l'alluvion de Vilkni seule a déjà donné plus de 2,800 livres d'or. Le platine se trouve à une lieue à l'est de la ligne de partage d'eau (qu'il ne faut pas confondre avec l'axe des plus grandes hauteurs) sur la pente européenne, près des affluents de l'Oulka, à Sukoi-Visnin et à Martian. M. Schvetsov, qui a eu le

bonheur d'étudier sous Berthier, et dont les connaissances et l'activité nous ont été très-utiles dans nos courses de l'Oural, a découvert du fer chromaté renfermant des grains de platine qu'un chimiste habile à Katherinbourg, M. Helm, a analysé. Les lavages de platine de Nijneï-Tagilsk sont si riches que cent pouds (à quarante livres russes) des sables donnent trente (quelquefois cinquante) solotniks (135) de platine, quand les alluvions très-riches d'or de Vilkni et autres lavages d'or sur la pente asiatique ne rendent que un demi à deux solotniks pour cent pouds de sables.

Dans l'Amérique méridionale, une chaîne des Cordillères assez basse, celle de Gali, sépare aussi les sables aurifères et non platinifère de la pente orientale (de Popayan), des sables aurifères et très-riches en platine de l'isthme de laRaspaduraduGhoco. M. Boussingaultaura peut-être jeté en ce moment de nouvelles lumières sur ce gisement américain, et ses observations recevront quelque intérêt de plus par celles que nous avons pu faire ici. Nous possédons des pépites de platine de plusieurs pouces de long, dans lesquelles M. Rose a découvert un beau groupe de platine cristallisé. Quant au grunstein porphyre de Laya, dans lequel M. Engelhardt a reconnu de petits grains de platine, nous l'avons examiné sur les lieux, avec beaucoup de soin, mais jusqu'ici les seuls grains métalliques que nous ayons vus dans les roches de Laya et dans les grunstein de la montagne Belaya-Gora, ont paru, à M. Rose, du fer sulfuré; ce phénomène sera l'objet de nouvelles recher-

ches. L'ouvrage de M. Engelhardt sur l'Oural nous a paru digne de beaucoup d'éloges. L'osmium et l'iridium ont aussi un gisement particulier, non parmi les riches alluvions platinifères de Nijnef-Tagilsk, mais près de Bilembayewski et de Kichtem. J'insiste sur ces caractères géognostiques tirés des métaux qui accompagnent les grains de platine àChoco, au Brésil et à l'Oural .

Ces dernières lignes sont tracées le 8/20 août. J'avais quitté la plume, il y a huit jours, pour prendre des distances lunaires, car cette extrémité méridionale de la Sibérie où se trouvent les sources de l'Obi et les confins de la Mongolie chinoise, exige beaucoup d'attention dans la détermination géographique, la marche seule des chronomètres pouvant être altérée par la rapidité du voyage. J'ai été depuis le 13 visiter le piquet (avant-poste) chinois dans laDzongarie. Nous avons été forcés de laisser nos voitures à Oust Kamenogorsk ; de nous servir, par des chemins affreux, des longues voitures de Sibérie dans lesquelles on se tient couché. Mais avant de parler de la journée que nous avons passée dans le céleste empire du milieu, je dois reprendre le fil de notre voyage. Après avoir visité le nord de l'Oural par Verkhoturia et Bogeslavsk, pris des azimuths pour déterminer les positions des pics septentrionaux , visité les mines de béril et de topaze de Moursinsk, nous partîmes de leikhaterinenbourg le 6/1 8 juillet par Tobolsk, par Jioumère, où résida jadis la famille de Batou-Khan .

Nous voulûmes d'abord nous diriger directement

par Omsk sur Slatooust ; mais la beauté de la saison nous engagea d'ajouter l'Altaï et le haut Irtych (détour de 3,000 verstes) au plan primilif de notre excursion. Le gouverneur général de la Sibérie occidentale, général Villiaminov, nous fit accompagner par un de ses aides-de-camp, M. de Yermolov. Le général Litvinov, qui commande sur toute la ligne des Kirguiz, se déplaça lui-même en venant de Tomsk aux montagnes de Kolyvan, pour nous rejoindre et nous conduire au poste chinois. Nous arrivâmes ici par Kaïnks et la steppe de Baraba, où les mosqui tes rivalisent avec ceux de rOrénoque et où l'on étouffe sous un masque de crins de cheval ; ces belles usines de Bamoul, le lac romantique de Kolyvan, les mines fameuses du Schlangenberg (gisement dans le porphyre), de Reiders et de Siriaïnovski, qui donnent par an 40,000 livres d'argent aurifère. A Oust, on a la première vue de la chaîne des Kirguiz.

On avait envoyé d'avance à un des postes chinois de la Mongolie (Dzongarie), pour savoir si on voudrait nous recevoir avec le général Litvinov. La permission fut accordée avec l'information d'étiquette toute chinoise, que le commandant chinois de Baty s'attendait que, malgré la différence des rangs, on lui ferait la première visite dans sa tente, vu qu'il se comporterait de même si jamais il touchait le territoire russe. Nous prîmes la route de Baty par le fortin de Boukhtorma et de Krasnoyar, où, passant toute la nuit du 16 au 1 7 août {nouveau style) à observer, je vis de singuliers

phénomènes des bandes polaires (je te prie d'examiner à cette occasion les registres magnétiques). A Baty, il y a deux campements chinois des deux côtés de Tlrtysch ; ce sont de misérables yourtes habitées par des soldats mongols ou cambauzes. Un petit temple chinois se trouve sur une colline aride. Des chameaux bactriens à deux bosses paissent dans la vallée. Les deux commandants, dont l'un n'arrivait de Pékin que depuis une semaine, sont de race pure chinoise. On les change tous les trois ans. Habillés en soie, une belle plume de paon au bonnet, ils nous recevaient avec une gravité très-plaisante.

En échange de quelques aunes de drap et de velours rouge, on me donna un livre chinois en cinq volumes, ouvrage d'histoire qui, quelque commun qu'il puisse être, me sera précieux comme souvenir de cette petite excursion. Heureusement aussi cette frontière de la Mongolie a été pour M. Ehrenberg une mine féconde de plantes et d'insectes nouveaux. Mais ce qui nous rend le voyage de l'Altaï très-important, c'est que nulle part ailleurs dans les deux mondes, le granit à gros feldspath commun dépourvu d'albite, dépourvu de gneis et de micaschiste agroupés, n'offre d'éruption et d'épanchement comme dans l'Altaï. On ne voit pas seulement le granit pénétrer en filons qui se perdent vers le haut dans le Ithonschiefer, se faire jour à travers cette roche, mais aussi s'épancher sur elle visiblement et d'une manière continue sur plus de 2,000 toises de longueur : puis des collines en cône et petites clo-

ches de granit, à côté des quelques dômes de porphyre trachytique, des dolomites dans le granit, des filons de porphyre, etc., etc., etc.

M. Rose, dans le nord de l'Oural a découvert un point où le porphyre fendillé et en partie en boule, convertit, par le contact, le calcaire en jaspe divisé par bandes parallèles. J'ai aussi vu ces stries et siliciflcations à Pedrazio. L'Oural est aussi remarquable par la liaison intime de l'euphotide (serpentine), schiste chloriteux, avec des grunsteins à pyroxène renfermant plus d'amphibole que de pyroxène. J'ai tâché d'observer la température de la terre (elle est souvent plus 2®), l'inclinaison et l'intensité magnétique dans les lieux que MM. Hansteen et Ehrmann n'ont pas visités. Les mêmes points prouvent le mouvement des nœuds de l'est à l'ouest, que tu as fait ressortir dans ton rapport sur le voyage de M. Freycinet. La poste part, je ne puis ni relire, ni retoucher, ni corriger cette lettre si confuse. J'espère t' embrasser l'été prochain. Mille amitiés à Gay-Lussac.

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